L’herbe n’a pas suffi à la pluie

Maintenant les portiques à angles droits se referment mal

On entend que la rouille se multiplie

Sous le flash de la torche d’un portable

L’essence dans l’eau a pris feu

Au loin, les gyros et la fuite.

Après la détonation, les cheveux, à l’eau mêlés, se déplient

Les platanes reçoivent la chute d’un père,

Baron d’oseille, 

Un reflet sort d’une flaque mais sans plus

Moi, je n’y décèle que le kebab d’à côté

Un nouveau chat blanc s’intéresse aux pompiers

Une petite fille sur le trottoir d’en face fait ses premières courses

Le monde des adulte est l’étagère de la fêta, trop haute.

La peine surgira d’un soleil

Bas et lourd. Suivra un cumulus.

Les bâches seront tendues, les passe-pieds désherbés.

Les grenades, cette année, seront acides.

Comme les pluies.

Pas de chevrotines pour le gibier.

Nous verrons les vulcains oublier de migrer.

J’espère que tu aimes le ciel car c’est la seule chose qu’ils laisseront derrière eux.

L’unique surface où poser tes vieux os.

Exuvie

Pour être au monde 

il faudrait écouter nos morts sous l’écorce des tombeaux puiser les mots 

de sagesse 

Mais nous sommes en retard à épuiser notre paresse 

nous avons peur  

du regard de l’if sacré 

son ombre verdoyante 

posée sur nous 

Jamais nous ne serions 

nous tenir hors du cercle 

de l’ange et du diable 

tous deux unis 

en concrétions pourpres 

dans l’affliction  

de leur propre chaîne 

Assigne à ta perte 

le nom de l’absence 

tiens-toi sous les os 

de l’oiseau migrateur 

ta sueur blottie 

sous l’éboulement  

des feuilles d’or de la nuit 

Renaîtras-tu des cendres 

pour mieux disparaître ? 

Écouteras-tu enfin 

le chant des roseaux 

et la pluie ardente  

des épistophanies 

descendues sur toi 

exuvie après exuvie 

arrachées à la bouche 

-cercle-en-ciel

de cet incommensurable 

serpent de feu ?

minuscule fugue au crépuscule

Le cyprès agite ses doigts noirs *
minuscule fugue du crépuscule
contre le soir l’été ne sait plus respirer
et pour tout début il n’y eut que la pluie
des feuilles parsemées et leurs ombrages

debout hissé sur une plaque
de marbre poreuse
minuscule fugue du crépuscule

l’écorce imperméable de mes paupières
si près préoccupée et translucide
agite le temps et la terre retournée
dans un bouillonnement sanguin

le claquement du drapeau mouillé
vise ma nuque à nue et secoue le vent
mon rire peureux s’étouffe
et tremble de nausée
minuscule fugue du crépuscule

je ne te vois pas me parler
tu ne m’entends pas m’éloigner
dans ce cimetière de mes pensées

l’agitation frêle et la frénétique torpeur
sont toutes deux souillées
et pressées par la main moite des cyprès
le poids de cette poigne ne se relâche
que le temps d’une
minuscule fugue au crépuscule

* Sylvia Plath, premier vers du poème Petite fugue. Traduction Valérie Rouzeau

Marée noire

La nuit est noire, profonde, visqueuse, poisseuse. Elle se répand. Elle s’étend aux arbres nus et grelottant d’hiver. Le noir nappe chaque branche, dégouline sur le tronc jusqu’aux racines qui soulève l’asphalte, noire et granuleuse, la joue râpeuse de la rue sous la semelle.
Le noir fond en surface, il oscille, avance dessous. Et nous marchons, le pas incertain, instable, à se laisser envahir, à se laisser engloutir par la chaussée molle, dégoulinante, où s’agglutinent les ombres. Cela suinte sous la botte, cela colle, glue noire qui déborde et nous mord.
Noir le glacis de la nuit tombée à terre. Noir le pétrole épais sur les murs. Noirs les pas qui s’enfoncent dans le latex liquide. Noires nos silhouettes floues, nos cheveux, nos regards.
Voir noir. Voir le noir partout. Marée noire qui monte jusqu’au cou, jusqu’aux yeux. Tout ce noir nous submerge. Tout ce noir noyé dans le noir.

Exil

J’y suis. Sur le départ.

J’ai honte. L’au revoir est impossible. Ils ne me croiraient pas. Pas de revoir. Je ne reviendrai pas. Eux, trop vieux, fragiles, brisés pour me rejoindre.

J’aimerais serrer maman dans mes bras. Oumi. Sentir son henné. J’ai toujours détesté cette odeur, avec ses relents acres. Aujourd’hui pourtant elle me donnerait du courage. Les plis de son front aussi, et ses joues froissées. Mes larmes pourraient s’y cacher, creuser encore le langage de sa peau. Il raconte le combat. Pas le grand, le tonitruant… Celui de chaque jour. Pour que j’aille à l’école, mange à ma faim, ne vole pas, fasse la prière sans me laisser pousser la barbe. Pour que je parte. Puisque ce pays ne me donne pas ma chance, pour que j’aille la chercher. Enfin je crois. Je crois qu’elle voudrait. Pourquoi cette honte qui fait trembler mes gestes ?

Voilà, je pars. Tout le monde dort ou fait semblant. Je crois entendre une plainte étouffée trahir un réveil redouté. Car les mères savent. Leurs enfants partent, toujours. Ne rentre pas trop tard. Et ne pars pas trop tôt.

Ma main lâche la poignée de la porte. La peau se décolle millimètre par millimètre. La poignée me laisse partir. Mes pieds avancent, mes sens reculent. Ils résistent, s’accrochent. Les odeurs de menthe, celle de la kesra qui patiente dans le four, les couleurs fauves de ma terre irradiée, la saveur éternelle du safran rouge et or. Des années et des années sans la moindre attention. Et voilà que je voudrais m’y attarder.

Mais je pars. Je pars quand même. 

Mes yeux déjà ne cherchent plus ma mère. Ils regardent au loin. Par-delà les cailloux qui cognent mes pas. Par-delà le soleil qui embrase mes peurs. Par-delà la poussière qui sèche mes larmes. Par-delà la mer qui m’attend, avide. 

Mon cœur déjà ne chante plus ses chaines. Il ne bat plus pour celle dont la peau hier encore, dont les reins hier encore, dont les souffles hier encore. Jadis si craintif de la perdre, mon cœur sanglote mais ne tremble plus. 

Ma bouche déjà n’abrite plus ma langue. Les mots de toujours butent contre mes dents. Mes lèvres se pressent contre une autre musique. Un langage venu d’ailleurs, que je ne connais pas, roule sur mon palais.

Mes bras déjà n’étreignent plus mon père. Ils ne s’abreuvent plus à sa pudeur. Ils portent ce sac lourd de mille rêves, qu’aucun vent ne pourra m’arracher. Ils portent ce sac et le trouvent léger.

Mes pieds déjà ne cherchent plus ma terre. Je ne suis plus d’ici. Je ne suis plus des leurs. Je suis parti.

Re-père

Le fer rouge incandescent du four électrique me réchauffe les yeux, le corps puis l’âme.

Dans le plat en aluminium clinquant, je perçois la patte à pain et les mains de ma mère.

Ces mêmes mains qui réajustent son fichu rose d’où dépasse des mèches de cheveux.

Les bras le long du corps, elle chantonne et me regarde. Elle me dit :

« antia zouina, antia al habiba, al ghazala dieli » « tu es belle, tu es ma chérie, ma gazelle à moi !»

Je sens la patte à pain fondre sur ma langue, cette langue maternel que je ne parle pas ou peu.

J’ai envie de gazouiller colère, de vomir mensonges, ainsi que Vésuve, et de fuir loin la-bas, derrière les platanes, où le mouvement de la vie est encore supportable. Puis, encore loin la-bas derrière, le toit du théâtre de quartier, qui est ma cachette. C’est un trône sur lequel je joue le rôle de celle qu’on ne voit pas. 

La haut, je ne parle pas la langue de Molière ni celle de l’imam, j’arbore la langue que je veux. 

Les feuilles de chênes qui frétillent dans la brise d’automne sont ma langue. 

Le crépuscule par delà la croupe de l’immeuble est ma langue.

La gouttière débordante d’épines de pin est ma langue.

Les caniveaux d’où plus rien ne bougent sont ma langue.

Les bancs emplis de départs et d’arrivées sont ma langue. 

Les portes d’HLM cassées sont ma langue. 

La fumée des voitures brûlées est ma langue. 

Le coup de pistolet qui tonne à minuit est ma langue. 

Les sirènes de voitures de police sont ma langue.

La canne de la grand-mère Portugaise est ma langue. 

Le ballon boueux de la famille Afghane est ma langue. 

Le hachoir du boucher Mohammed encore plein de viande est ma langue. 

Les boules de pétanque qui pètent sont ma langue.

Le roulement de « r » hispanique des joueurs est ma langue. 

Le bichon malté attaché d’une laisse devant la boulangerie du quartier est ma langue.

L’odeur de pastis dans le bar PMU est ma langue.

Je suis proche proche très proche de la langue du bruit.

Bruit de ma chaise qui s’agite dans un grincement furieux, emberlificoté dans mes longues jambes. 

Échasses qui courent, sautent, gesticulent, « ne tiennent plus en place ». 

Ces gigues et ces bras et ce corps et cette fillette « intenable », qui fait parler les psy.

Un brouhaha collégiale qui n’est rien, comparé au grognement du frigo qui sommeille en moi.

On croirait qu’il est affamé ce ronron… fatras de sens… fouillis viscéral…je suis frigo ! Frigorifiée… parfois or parfois horreur, dans les griffes du fauve, ou frit par les fées.

Je fonds, je fou, je feux, je foisonne de frétillements de monstres creux et vides vandalisant ma viande humaine.

Je-veux-manger-moi-aussi-j’ai-faim ! 

De la fin de ces hantises erratiques.

Alors ma faim se discipline.

J’ai décidé d’avoir faim. 

Chaire à l’intérieure de mes os qui font trembler ma mère comme des baguettes de tambour.

 « Couli couli ! Ah benti ! kein ra al rdouma !» « Mange, mange ! Ô ma fille ! En toi il n’y a que les os !».

Un squelette traversé par les vapeurs de la cocote minute prête à exploser d’odeurs de tomates et de safran affranchis… 

D’une tension qui m’enveloppe, qui se fait chaire pantelante, je veux en faire mon métier ! Apprendre à manger.

Mais il faut d’abord manger… de tout son être, de toute sa chaire, de tout son corps… manger leurs mémoires.

Ô Bleu

Je suis allée dans ses yeux iodés 

dans sa bouche dans ses mains bleu 

j’ai aimé sa chaire sa langue cobalt

son sang couleur mer 

ses cheveux vautrés aux pieds des ruines bleuâtres

ses tatouages bleutés de sirènes queer

ses postiches de Polichinelle qui piratent le masque des bleuets

son magma de Saintes Dolorosa 

sa peau arrachée comme des affiches de messes bleu

blâmes de  graffitis gravitants sous la glaive d’Athéna

son christ indigo sous les néons rococos

comme des klaxons de rengaines et de vendettas familiales

Bleu jusque dans sa nuit

bleu dilué dans ses cocktails de cris de transes et de tarentelles

d’enseignes mafieuses aux venelles tarabiscotées

bleu emberlificotées dans l’effluence pétrole des vespa

bleu sacerdoce sur semelles de sacs plastiques bleu

NAPOLI !

Dans ce méli-mélo de crasse et de beau 

fatras visionnaire 

mystère prophétique 

lapis-lazuli arborés dans ses devantures émiettées comme du scaferlati 

qu’on croirait être soi même bleu 

croître en son bleu roi et l’assumer 

jusqu’au sang de la création le consumer

jusqu’au pouls de la vie le humer 

jusque dans la force de ses vulnérabilités 

et de ses failles le transhumer

Femme Feu

D’abord une flamme frêle et vive dans mon iris noir de ville

atteindre  le rebord de bûche de pin comme trophée où l’humilité est enfin possible

j’aimerai  étreindre à vitam æternam un février couleur vin 

repaître maturité et ce qui a besoin de grandir en mes humeurs

en attendant le prochain bus pour apprendre à m’asseoir dans le confort

je me laisse conduire vers la réussite du bonheur   

je me dépose dans la moelle du dégèle

à mesure que tout le bois s’enflamme j’ai fermé la porte 

et j’ai ouvert celle de mon cœur

les voisins n’ont pas de mur 

juste des fenêtres imaginaires pour rencontrer les zones inconnues de la psyché 

et leur chimères

j’œuvre à mon idéal

déposer mon mental 

chargé de rendez-vous 

et de tralala vital

sonder le secret pour l’accompagner au bûché

où l’esprit des vestales opèrent une transmutation de tout le fardeau 

qui a besoin d’être lâché  

ce dont mes nerfs n’ont plus besoin de peser

l’essentiel d’un sourire nue

la geste d’un oiseau de printemps

le rêve qui nous surprend comme un rite de passage dans le solstice de mon âme

je couche mes échecs je décharge mes valises dans l’incendie de ma solitude 

et ta peau s’étale sur tout les crépitements 

muscles crépusculaires enrôlés comme un caducée  

invasion d’ardeur dans toute l’existence que je voudrais guérir

le sucre du désire que je voudrais pour moi seule

la perle de tes aisselles à ton nombril qui trace le chemin

de l’exploration d’un amour au six directions cardinales 

les murs de violence urbaine s’assoupissent

les yeux dans les angles des rues se liquéfient

les miens choient dans les pages brunis de Paul Préciado

« l’appartement sur Uranus » jaunis de suavité

je dépose ta voix dans l’âtre 

les escarbilles frissonnent de chaire molle

ramollie jusque dans les draps entrouverts 

d’un minuit où le hululement unique est un bouillonnement 

embrasement des voitures qui cinglent au loin

l’embouteillage de mes neurones   

ma to do list brûle de ne rien faire d’autre que de finir cendre

ton SMS se dilue dans les veines de mon feu intérieure 

ton pouls comme une poignée d’allumette

craque de ferveur

j’ai dans ma bouche tout le fanatisme de tes éclats

éclaboussure de tendresse 

révolte de baisers

foudre enlacée

comme un feu de joie tout de monde vêtue

voilà la révolte avérée