Quelqu’un. Quelque part.

Je suis assise sur l’herbe fraîche, les pâquerettes posées de-si de-là, font des petits points jaunes. J’enfonce mes Converse dedans. Serrer contre ma poitrine, ton petit cahier rouge. En face, droit devant, il y a la mer. L’écume, remonte jusqu’à mes yeux. Ça brûle, c’est salé. À travers moi, je veux dire dedans, mes idées s’entremêlent. Ça fait des noeuds épais. À l’intérieur, je veux dire dedans, j’ai mal. 

Non, je n’ai pas peur des eaux profondes. Je suis descendue très bas pleins de fois. Je pourrais me laisser glisser, comme ça, tout doux. Je pourrais marcher dans l’eau, dans les vagues. Droit devant. Puis attendre que ça fouette. Puis attendre que l’eau claque contre mes genoux, contre mes cuisses, contre mon ventre, contre mes seins. Je pourrais attendre que l’eau claque contre mon cou et sur ma bouche. Je pourrais attendre que l’eau pénètre ma bouche. Je pourrais. Mais je reste là. Assise sur l’herbe. Ton petit cahier rouge serré contre ma poitrine. Là, assise, face à la mer, je pense à toi. À tes mots. 

Et quand je serai vielle et que je serai morte. Je viendrai te le dire. Que j’ai pensé à toi, tous les jours que Dieu laisse devant ma porte. Les mots, sont des traces indélébiles, qui me rapprochent de toi. Et même si les années passent, et même si le train de la côte bleue avance. Dans dix ans, dans vingt ans, dans cent ans, je penserai à toi. Car c’est pour toi que j’écris…

Je me dis: j’y suis donc je reste
A bord d’un même bateau
Pourvu que j’y reste
Et puis après ?

Je me dis: le même scénario
La zone grise comme la matière
avant la lumière
Et puis après ?

Je me dis: ancêtres inceste
pas touche minouche
le limon la vase
Et puis après ?

Je me dis que j’ai des illusions
ou bien des hallucinations
orbites révulsées
Et puis après

Je me dis: le flot m’emporte
vase ou limon
épouser la lithosphère
Et puis après ?

Je me dis: le silence troué
le ciel qui vacille
au gré du crépitement
Et puis quoi alors

Et puis quoi encore

Quoi d’autre encore ?

Je crie la gorge nouée
Mon plus beau noeud papillon
Dégorger déglutir
narines frémissant
veines inondées

Qu’est-ce quoi encore ?

Je dégorge dans le sens des aiguilles d’une montre
dans l’évier, je suis emportée vers le fond de l’utérus

Je me dis: j’y suis
je renoue les anciens
j’empile les grand-mères sur la branche
Et puis après ?

      Je ne sais plus
La vie n’a pas pris la voie rapide
Elle a pris la route buissonnière
Elle s’est posée là – un peu
Là aussi – plus longtemps
Et puis là
Elle a pris ses aises
Pris des habitudes –
Et elle est repartie
Combien de temps passé ?

      Je ne sais plus
Les visages se confondent
Les souvenirs aussi
Son rire, séraphique, reste intact
Avions-nous vingt ans ?
Ou trente –
Nous étions simplement heureux
Et nous avons cheminé 
Ensemble –
Combien de temps passé ?

      Je ne sais plus
Je crois que j’ai toujours aimé la pluie
Celle qui court au creux 
Des chemins creux –
Celle qui s’écoule encore quand le soleil revient
Au printemps – la plus douce
Les saisons ruissellent sur ma vie
Combien de temps encore ?

Celle qui vient écrit avec son corps. De tous ses membres exulte,
lape, bourdonne. Elle grimpe à ton oreille et t’enjoint de l’écouter.
Ferme les yeux. Laisse aller ta douceur car

L’ennui qui étrangle trop de cous trop de gorges doit cesser. C’est
l’heure du vertige féral vert menthe un rien acidulé. Goûte-le avec moi,

Âme sage qui s’ignore encore, savoure les grains des grenades
mûres épaisses d’un rouge de sang séché. Elles ont vécu les vies
fertiles de nos horizons bouillonnants. Les vois-tu ? La veux-tu,

Cette vague clarté qui déverse enfin ses secrets dans ta bouche bleue
d’émois ? Elle est là, sous tes mains. Elle chatouille ton pelage et
claironne. C’est au creux des fêlures que s’arrime son élan.

Il y a trois jours

GUILLAUME — C’était il y a trois jours peut-être
— où est-ce que j’étais ? —
ce devait être il y a deux semaines,
et c’est aussi pour cette raison que je décidai de revenir.
Je me suis levée,
et on m’a appelée pour me dire
qu’hier serait ton dernier jour.
Et ensuite, les moments suivants,
rien, puis,
j’ai pleuré,
les instants plus lointains,
on a rangé et partagé
quelques souvenirs
que tu nous avais laissés.

GUILLAUME — Plus tard, l’année d’après,
j’ai presque vingt-neuf ans et tu en avais toujours vingt-huit.
C’est à cette âge que je me souviendrai,
l’année d’après,
de nombreux mois déjà que j’attendais, à me remémorer, à ne plus savoir,
de nombreux mois que j’attendais que tu reviennes, l’année d’après,
comme on s’imagine parfois,
longuement,
devant un miroir ou un songe, presque perceptible,
malgré tout,
l’espoir,
malgré tout.
L’année d’après,
je déciderai de retourner te voir, revenir sur mes pas,
pour avec force, avec force et conviction,
— ce que j’aimerais —
faire disparaître ce silence
écrasant, et à jamais,
nous retrouver un dernier jour.

Que le soleil verse

Cet écrit-là est d’une femme, qui ne sait si elle doit dire « jeune femme »; pour qui dire « femme » est déjà chose ardue. D’une fille qui n’a pas fini d’être fille et qui doit et qui veut être femme, mais dont la vie entre les deux s’est échappée. Sans plus d’ami.e, sans plus de drame, qui maîtrise aujourd’hui le calme et le petit brasier. Et qui, grandissante et nouvelle, se ramène à la vie par des routes méconnues.

mes yeux de flaques de boue dans lesquelles l’enfante n’a pas sauté
et qui pourtant ont débordé la boue de laquelle j’ai enduit mes cheveux qui se sont durcis comme
terre
fendillée
une terre vivante comme la vie qui se fend en deux parce que quelqu’un l’y oblige

la rosée de l’amour humide fonce au noir colère qui fut un jour rouge sang

le mauve des nuages venu des veines
que le soleil
verse
dans leur sang blanc
pour traduire ma peau
toute ma peau
marbrure
sauf
brûlure
mon dos
qui ne refroidit jamais
mon dos fait de fleurs d’orangers
qui parfument
toute sa surface
comme un ciel d’abricots

mes yeux magma dans lesquels on peut plonger
on peut remonter bleu
mes cheveux d’ange déchu qui choisit le soleil
pâle de l’hiver
pour briller sans briller

le jus de grenade se tend
dans un calice fossile éclatant
qui a vu
le sang le vert la vie
revenir

Oiseau de pluie, oiseau de sang
Je vois en toi et tu m’observes
Oiseau totem, oiseau emblème
Je voudrais avoir tes ailes
Ne sais-tu pas que je t’envie ?
Ne sais-tu pas que je t’envie ?
Tu te fonds dans la nuit
Et moi je marche
Je marche sous la pluie.

Oiseau obscur, piaf de malheur
Autour de moi des bruissements
Bruits de ramage et de tapage
Nocturne
Je marche et marche encore
Au crépuscule dans les flaques
Ton iris brun collé sur mon dos
Je marche et marche encore
M’as-tu jeté le mauvais œil ?
M’as-tu jeté le mauvais œil ?

Oiseau bavard, grand merle noir
Qui de nous deux est une proie ?
Je voudrais revenir à la lumière
Marcher sous le jour, humer les fleurs
Donne-moi tes ailes
Montre-moi le ciel, la vie d’en haut

Oiseau tonnerre, oiseau d’enfer
La pluie s’abat, rideau de grain
Et moi je marche,
Sur mon épaule un merle noir
Sur mon épaule un merle noir.

Errer presque seule au Stedelijk museum, quelle chance. Les tableaux chuchotent. Ma démarche s’allonge. Mes yeux sont séduits. Je m’épanouie entre la chèvre de Chagall et les orangés de Schiele. La contemplation m’adoucit.
Je me rends au sous-sol.
Mon regard trébuche.
Une photo.
Je l’observe.
Je me sens moins seule.
Une femme vêtue d’une longue robe rouge est assise à une table en bois dans une immense salle. Elle est encerclée par une foule. La foule la regarde.
Cette image me fige.
Cette femme, son visage, sa robe rouge, sa posture me parlent.
Ce lieu m’a marquée, quelque part, il y a longtemps.
Je me souviens.
J’étais là.
J’avais 13 ans.
J’ai vécu cette scène.
Dans les salles voisines à celle où se tenait cette femme avait lieu son exposition.
Les œuvres d’art étaient des personnes complètement nues, immobiles, dans des positions singulières. Je devais frôler ces corps afin de pouvoir évoluer parmi les salles. Je revois une femme nue, flottant au milieu d’un immense mur blanc, maintenue par une selle de vélo. Je rougissais. Je n’osais pas regarder. J’étais troublée par cette nudité dévoilée, banalisée.
A travers cette photo, je ressens un immense silence.
A travers cette photo, je ressens ma stupeur adolescente.
Je les ai reconnus.
Le MoMa, New-York.
Marina Abramovic.
Je ne rougis plus.
Je souris. Je pars.
Des émotions sont sorties de leur placard.

J’ai creusé la terre, j’ai creusé
la terre riche d’ici les plantations
ont donné de quoi nourrir ma famille
la terre trouée déchirée en friches
au ventre ni chou ni refuge
il a fallu replanter

J’ai élevé des bêtes, j’ai élevé
poules, lapins, cochons, bovins
tous menés à l’abattoir
bocage bêlant sa peur et sa mort
la terre en sang perdue percée
il a fallu hypothéquer

J’ai plié nos souvenirs, j’ai plié
dans le bas de l’armoire
le linge ancien, les lins épais
les souvenirs cousus aux champs
sa valeur divisée et la mémoire rompue
il a fallu vendre

Il a fallu vider la ferme et le ventre
il a fallu replier nos grondements
de colère et notre désespoir
nos voix sous la peau qu’il a fallu taire
il a fallu vider et éparpiller
des souvenirs de famille
et le hameau devenu village
est un visage perdu