Cent millions de personnes transitent par cette gare chaque année. Cent millions de fourmis qui creusent des galeries imaginaires dans les tunnels de la gare. Cent millions d’hommes de femmes de filles de fils de pères de mères de vieux de vielles de salariés de chômeurs de retraités d’étudiants de fonctionnaires. Cent millions de fourmis apprêtées assignées à leurs tâches quotidiennes. Deux cent soixante-treize mille personnes grouillent sur le parvis de la gare chaque jour. Deux cent soixante-treize mille fourmis attirées par l’odeur du sucre du gras de l’essence de la moiteur du métro de la profondeur des tunnels sous la terre. Deux cent soixante-treize mille fourmis qui grouillent avancent reculent montent descendent cours marchent entrent sortent. La gare dégueule dans les rues deux cent soixante-treize mille fourmis chaque jour qui vont viennent remontent la rue slaloment se pressent. Un pour cent d’entre elles n’ont pas les yeux rivés au sol. Un pour cent d’entre elles regardent devant autour les gens les lumières le plafond de verre l’horloge centrale la texture de l’asphalte les joints des carreaux du métro. Un pour cent d’entre elles regardent le ciel en sortant. Deux cent soixante-treize mille fourmis humaines grouillent sur le sol dallé de la gare, grouillent du bout de leurs antennes sur les rampes d’escalator, grouillent les entrées et sorties, grouillent le café à emporter, le sac sur le côté, grouillent le menton rentré, grouillent leur respiration par saccade. Je regarde les un pour cent de personnes qui regardent le ciel. Je regarde le ciel. Puis je rentre dans le tunnel putride. Je me fourmis.
Vie d’une Catachtone
Et tu es née dans la continuité de ton peuple
Et tu as regardé dans l’antre noire
Et tes pupilles se sont ouvertes
Et l’encens a coulé vers la gauche
Et tu n’as pas voulu du sein de ta mère inquiète
Et tu détestais le goût du Tulsi
Et tu pleurais la nuit souvent
Et on venait t’oindre le soir
Et on te berçait de prières
Et tu avais le sentiment de mort
Et tu jouais avec les poupées de glaise
Et tu leurs faisais une maison brune
Et tu y plaçais du désordre
Et tu as grandi dans ce trou
Et tu as passé tes doigts sur le pied du Stélion
Et tu as interrogé l’équilibre
Et tu as mangé l’offrande
Et tu as refusé de n’être que ça
Et tu as prévu de partir
Et la nuit, tu as détaché les liens
Et la pierre est restée debout
Et tu as rampé avant qu’elle ne retombe
Et ton corps a fait une fissure
Et le monde avait une odeur mouillée
Et tu t’es mise toi aussi debout
Et tu as récité en toi la langue de la surface
Et tu as senti avoir une peau
Et tu as vu les silhouettes pour de vrai
Et les mains qui se tiennent
Et tu n’as pas pu les rejoindre
Et tu n’as pas pu revenir
Il n’y a pas de frontières au fond, juste des passeports, des portes, des ponts. Des tampons sur les pages, des verrous ou une barque, perdue quelque part en mer.
Il y a des personnes, des épaules qui se bousculent, des chevilles qui se foulent au contact du sol, des blessés et des vivants.
La plupart des portes que l’on ne pousse pas sont ouvertes pourtant. Pas celles des hôtels, pas celles des aéroports, mais les portes invisibles que l’on fixe soi-même au plafond.
Tous les sourires sont des portes, il suffit de s’y engouffrer. Les larmes sont le plus souvent des issues de secours. Les cris peuvent être de joie, de peur, d’amour. Les baisers ne sont pas toujours bons, certains ont le goût du sang.
On ne peut pas reculer en marchant, les orteils donnent toujours la direction. Tant que l’on est debout cela veut dire que le cœur bat, qu’il y a encore de la volonté. Marcher ne veut pas dire savoir où l’on va.
Tous ceux qui prétendent le savoir se trompent. Ils se trompent effrontément, ils se rassurent, se racontent des histoires comme on en raconte aux enfants. Les histoires des enfants sont des rêves, celles des adultes sont des mensonges la plupart du temps. Il faut savoir inventer et il faut savoir croire. La majorité des gens ne croient pas assez, ils ont l’imagination courte. Il faut savoir faire déborder le dedans au dehors pour inventer des couleurs nouvelles. Il faut savoir se mouvoir, traverser les mondes.
Il n’y a que très peu de murs, au fond. Il y a beaucoup moins de murs de pierres, de briques, de parpaing, que de murs d’angoisse ou de murs de terreur. On peut mourir au pied d’un mur que personne ne voit, que l’on ne peut même pas toucher.
On peut vivre une vie sans savoir que l’on n’avait pas le droit, et on l’a pris.
On peut croire en la cage et en dessiner soi-même chaque barreau. On peut peindre une fenêtre immense, et s’y jeter. On peut s’inventer des ailes. On peut croire à la lune, aux marées.
Il faut croire aux âmes sauvages et aux tritons qui peuplent les eaux vives, il faut croire aux grenouilles, elles ont tant à dire.
Il faut croire en l’eau comme on croit aux promesses, et s’y laisser glisser.
Il faut croire aux rochers lissés par le temps et la pluie. Il faut savoir écouter la mousse.
Il faut s’allonger sur la terre pour écouter son cœur, et contempler les cimes sans vouloir les toucher.
Perdue dans ce monde
Je suis entrée dans un café. Je me suis assise face à la porte. Il y a des jours fragiles. D’autres mous. Aujourd’hui est un jour qui rebondit sur les autres.
Un homme téléphone. Tout en parlant, il pianote sur son clavier d’ordinateur. Il jette de temps à autre des coups d’œil aux alentours en riant très fort. Il badigeonne sa présence sur les tables. Il veut être entendu comme occupé. Il veut qu’on voie qu’il existe. Mais il n’existe que parce qu’on le voit.
Je n’arrive pas à me concentrer sur moi-même. Les mots de cet homme s’infiltrent partout. Je me rétracte et forme une boule. Il fait trop de bruit pour que mon silence trouve sa place. Je lis, j’oublie aussitôt avoir lu.
J’envisage la possibilité de traverser la pièce. De le saluer, poliment. De lui ôter ce téléphone des mains. D’observer le téléphone flotter dans sa tasse de thé. De prendre ensuite son ordinateur. De se placer face au mur. De faire effectuer à l’objet un mouvement latéral d’avant en arrière puis d’arrière en avant. De sourire à l’homme. D’aller me rasseoir. De commencer ma lecture.
Tout cela ne se fait pas. Tout cela ne sera donc pas fait.
Je cherche sur Internet « comment dire à quelqu’un d’exister moins fort ». Un message s’affiche. Une connaissance qui m’écrit pour me dire à quel point il est heureux d’être seul. Il a publié plein de photos de sa solitude sur les réseaux sociaux. La forêt où il se promène seul. Le bureau où il écrit seul. Un chien qu’il caresse seul. La nature qu’il admire seul. Une solitude dans un petit carré standardisé qui dit BONJOUR A TOUS JE SUIS SEUL. 258 personnes ont aimé sa solitude en noir et blanc. 48 ont commenté.
L’homme du café parle toujours. Le cours de pilates. Le rendez-vous avec son N+1.
Le team building. Des termes sans consistance dessinent un eschato-langage que je suis forcée de subir.
Mon portable sonne à nouveau. Un numéro inconnu me demande si je suis chez moi. J’y suis en ce moment même. Je ne réponds pas.
Je quitte le café.
Puisque tu veux savoir, ta fille est née un jour d’octobre.
Tu l’as sortie comme une fève.
Puisqu’elle avait des yeux très longs, ta fille t’as regardée, donc elle t’a reconnue, donc elle t’a nommée.
Alors tu l’as nommée en retour.
Alors vous avez commencé la vie, ta main tenait la sienne, le chemin semblait droit, donc vous avez fermé les yeux.
Alors le mal est arrivé.
L’homme est entré dans la maison et de toutes les fleurs, de toutes les herbes que vous aviez placées dans vos cheveux il n’est resté plus rien.
Des paroles il n’est resté plus rien.
Alors ta fille est devenue chauve, ses yeux sont devenus étroits.
Alors tu as hurlé beaucoup.
Alors ta fille a quitté la maison.
Alors tes cris énormes revenaient tous sur toi.
Alors tu as pleuré comme un enfant qu’on abandonne.
Alors tu as appris à exister dans le silence.
Depuis les jours d’octobre sont bénis.
Depuis tu portes une couronne sur la tête en plein hiver et tes larmes ont figé ton visage.
Puisque tu veux savoir, ceci est bon.
Je sais que tu es née sans père.
Dans la maison blanche, à la fin du village.
Et cette maison est encore là,
posée sur la terre noire.
Je sais que tu as grandi près de la forêt,
sombre parfois. Remplie de sons et de parfums.
Je sais que tu as volé les mots des grands.
Je sais qu’à cinq ans tu te rêvais fille de boyard.
Je sais. Tu as compris la cruauté du monde envers l’enfant bâtard.
Je sais. Tant de fois tu te rêvais morte allongée dans la neige glacée.
Je sais. La douleur de ta mère est devenue tienne.
Tu es devenue mère.
Je sais. Tu as rempli ton ventre de pluie et de vie.
Tu as rempli ton ventre de pluie et de vie.
Tu as rempli ton ventre de pluie et de vie.
Trois arbres ont poussé.
Arrosés d’un amour infini.
Je sais tous les baisers posés sur leurs fonts
sur leurs bouches
sur leurs chevelures
sur leurs mains
sur leurs peaux.
Je sais ton rêve.
Je sais. Ils t’ont quittée
pour la ville
pour le bruit
pour l’amour.
Je sais que tu as erré sous la pluie le jour, la nuit.
Je sais que tu as vécu orpheline, veuve, à moitié morte.
Je sais. Tes nattes grises te servent de couronne.
Je sais. Tu rêves d’une tombe remplie de feuilles rouges.
Je sais. Tu retournes dans la forêt.
Je sais. Les ombres t’enveloppent
pour toujours.
Je sais.
Donc c’est non. Je n’aurai pas d’enfants, je n’irai pas au bois, je ne passerai pas samedi à prendre soin à faire le ménage. Je ne rentrerai pas à la maison, ne ferai pas le tour noirci des cases que l’on vend comme château ni ne sortirai la tarte du four. Ça ne prend pas cinq minutes. Ça prend une énergie que j’ai trop peu d’heures de sommeil pour combler. Ça prend une vie entière de se défaire de ces deux crocs plantés à la jugulaire là où ça bat. On n’est pas obligé.e.s. C’est joli, de loin, ça a l’air solide, les grains mouillés mais de près, ça gratte. C’est rêche comme une croûte qui ne veut pas tomber. L’océan balaie le mur de nos tours n’importe quand. On peut marcher sur le sable. On peut s’y délier, le fondre et voir au travers. On peut liquider la peur. On peut apprendre à nager.
Henri
Ton frère ne m’a pas raconté beaucoup de toi.
Juste, tu étais artiste. Et rêveur. Il y a toujours ce petit tableau peint par toi au mur de ma chambre.
Juste, tu n’as jamais travaillé, pas comme on l’entend. Tu te levais le matin et tu peignais. Autant que possible. Tes peintures te permettaient à peine de manger. Tes parents te donnaient un peu d’argent, quand ils pouvaient.
Juste, tu étais fragile, même avant de tomber malade. Tu étais la tristesse de la famille.
Tu as toujours été maigre.
Juste une photo en noir et blanc, c’est vrai que tu étais maigre. Et ce tableau peint de ta main, accroché au mur, face à moi.
Il est minuscule et plein de couleur. C’est la place d’un village de montagne où des gens passent.
Juste, tu peignais derrière la vitre.
La tuberculose te faisait craindre le froid.
Juste avant trente ans, tu es mort.
Sœur Rita de la Régulière t’a reçue en octobre un jour où il pleuvait. Tu lui as ruisselé ta vie.
Sœur Rita de la Régulière a été mise à pied de son couvent et ouvre une librairie où elle confesse.
Sœur Rita de la Régulière aurait écrit des vers érotiques au lieu de réciter ses psaumes et prières.
Sœur Rita de la Régulière te réchauffe par ses mots elle les choisit pour toi ceux que tu n’as jamais osés.
Sœur Rita de la Régulière t’écoute pendant des heures l’aiguille s’est défilée et tu commences enfin à vivre.
Sœur Rita de la Régulière t’inspire un rêve partage les lectures qui ouvrent l’âme la Goutte d’Or a trouvé son guide.
Sœur Rita de la Régulière fait semblant de parler il lui suffit d’un mot pour que les tiens te viennent aux lèvres.
Sœur Rita de la Régulière écoute la langue qui fourche le silence qui fait battre le cœur si fort que tu rougis.
Sœur Rita de la Régulière te les fait répéter les mots qui sont les tiens quand tu les dis l’univers parle.
Sœur Rita de la Régulière si elle dit le mot Viens le monde est à tes pieds et te raconte sa vérité.
Viens me dire pourquoi tu pleures derrière la vitrine. Viens raconter qui tu es pour m’avoir parlé. Viens écrire le livre tu n’as plus qu’à l’écouter. Viens t’inspirer à toi la terre veut se livrer.
Sœur Rita de la Régulière s’y connait dans les cas les plus désespérés, elle a confessé le quartier.
Sœur Rita de la Régulière un jour n’était plus là, tu t’es mise à pleurer, et tous les passants avec toi.
Sœur Rita de la Régulière n’a pas fait que l’étude de la Sainte Ecriture, elle a un diplôme de l’amour.
Sœur Rita de la Régulière a marqué le quartier, jusqu’au titre de ton livre, Je suis un cas rempli d’espoir.
Sœur Rita de la Régulière, tu allais la trouver le dimanche jour férié, c’est resté ton jour d’écriture.
Et un dimanche matin, j’ai rêvé de la sœur, elle m’a dit qu’elle veillait sur nous. Et un dimanche matin, j’en ai trouvé la clé, on a ouvert la librairie. Et le dimanche suivant, le lieu était bondé, tout le monde voulait partager. Depuis, tous les dimanches, on vient à la Goutte d’Or, sacro-saint lieu de création. Et depuis le dimanche je pense à Sœur Rita, l’univers me serre contre lui. Et tous les dimanches je fais une ovation pour Sœur Rita de la Régulière.
Rentre
Ne sonne pas
ne sonne plus
je t’attends
rentre
ça fait longtemps
que je t’attends
rentre
il est tard
il fait froid
rentre
pose ton manteau
là
sur la chaise
rentre
pose toi près de moi
rentre
tu le vois le café sur la table ?
tu le vois le café dans la tasse ?
il fume encore
tu le vois ?
rentre
Il est encore chaud
rentre
il est bon, tu verras
rentre
J’ai mis des fleurs sur le petit tabouret en bois
rentre
regarde comme elles sont belles
rentre
elles sont pour toi
rentre
ça fait longtemps que je t’attends
rentre