J’ai pris
La densité du silence
Entre mes mains
Laissant glisser le vide
Entre mes doigts noirs
Sculptés par l’encre de vie
Je m’allonge dans la densité du silence
Et flotte sur les mots
Muets
Les mots qui se désirent
Que seuls deux silences peuvent
Dire
Et crier
Et chavirent
Deux silences ivres
De vie
Deux silences qui
Absorbent le monde
Allument le néant
Deux silences devenus
Sombres
Deux silences séparés
Un silence s’est tue
Quand un silence meurt il
Reste l’odeur de la tristesse
L’odeur du bruit que dit l’absence
Un silence muet
L’absence n’existe pas si
Tu voles l’aura d’une présence
Avant que son silence ne meurt
Tu aurais du couper notre silence en deux
Ouvrir la mémoire de ce silence
Entendre la sueur de nos draps
Au matin blanc
Entendre nos iris se mêler
Entendre la profondeur du goût
Entendre nos veines se nouer
Entendre les lianes de sang
Se croiser
Se décroiser se croiser
Monter écrire le ciel
Peindre la rosée
Étreindre la résonance
De l’absence
D’ombre et de graviers nous sommes
Les corps sommeillent
mousseux
お蔭様
L’ombre est une évaporée une mousse grouillante
L’ombre est une évadée
Seuls les sommiers connaissent et acceptent :
mousser dans l’ombre c’est le privilège du sommeil.
お蔭様
L’ombre fugitive chevauche et cingle
Harnacher son sommeil, tant va l’ombre qu’à la fin elle a faim
お蔭様
Une belle mousse de sommeil s’aspire goulûment sans temps de respiration
D’ombre et de glaciers et de cristaux nous sommeillons cent ans
お蔭様
Puis l’ombre au bois dormant viendra, sifflant entre ses dents.
Siphon les marionnettes
3 tours et puis siphonner l’ombre
Être solitude
La solitude est une cellule
Souche
Sous-couche
Invisible
Invincible
Sous la peau
Elle se divise
Se disperse
Se propage
Dans nos veines
Dans nos plis
Dans nos creux
La solitude est humaine
Elle a des yeux
Un regard
Un corps
Une bouche
Une voix
Une identité
La solitude est mouvante
Itinérante
Elle bouge
Change de camp
D’adversaire
Frappe des coeurs
Plus forts que d’autres
La solitude est un pays
Isolé
Elle isole
La solitude est une île
La solitude est une guerre
En guerre
Elle bombarde
Crie
La solitude est un cri
Parfois sourd
Parfois lourd
Le poids de nos vies
Sur ses épaules
La solitude est sur ton dos
papa
La solitude est injuste
Un juste retour des choses
Elle fait la pluie
Après le beau temps
Aussi le beau temps
Après la pluie
La solitude est un pont
Entre deux rives
Deux rivales
Elle oppose
Impose
Son malaise
Son antithèse
Eros et Thanatos
La vie et la mort
La vie est la mort
La solitude hait les certitudes
Elle se nourrit
De doutes
Nourrit
Notre mélancolie
La solitude est à elle seule
Pour elle seule
Une entièreté
Elle occupe toute la chair
Chère à nos êtres
Perdus
Égarés
Berceau de l’âme
Lame
Pointue
Aiguisée
Elle berce
Fend
Notre fragilité
la poésie
c’est pour les biches
qui meurent
au fond des bois
pour les oiseaux qui tissent
leurs nids
dans tes cheveux
la poésie
c’est pour les Amours
adolescentes
qui s’épuisent
mortes-nées
la poésie
c’est pour les regrets
pour les claque-doigts
de nos enfances
la poésie
c’est pour
les braqueurs de presque-vie
quand ils se posent de côté
sans compromis
de côté
pas au milieu
pas en même temps
la poésie
c’est pour ceux
qui ne respirent plus sans assistance
la poésie
c’est politique
Capture
je caresse le travail des hommes
je caresse la surface magnifiée
il y a des rainures et des nœuds
une forêt de troncs polis
les chênes sont beaux et blancs
on a gratté leur écorce
on dirait une foule de femmes debout
dénudées à la fin de l’été
leurs nervures sont les traces du soleil
en négatif sur leur peau
ainsi pelées elles semblent faites
pour mes mains qui les épousent
je pose ma joue sur leur tronc et j’attends
le souffle d’un enfant
je pose mon oreille sur leur tronc et j’attends
le tapage des bois qui ne vient pas
ici tout animal est statue
tout mouvement est capture
et je pense et j’enlève
un à un mes vêtements et mes pensées
En Corée, on raconte qu’il existe un lien, difficilement descriptible mais de toute évidence incontestable, qui relie deux personnes destinées l’une à l’autre. Les coréens le nomment : In-yun.
Ce lien traverse le temps, dépasse la vie comme si une seule existence ne pouvait le contenir, ne pouvait l’enfermer sans le priver de liberté.
Ainsi, quand deux personnes voient leurs chemins s’embrasser ici et maintenant, il est dit que les vies précédentes ont planté des graines que les suivantes verront fleurir.
C’est ce que j’ai expérimenté dans cette vie : ce trouble de rencontrer quelqu’un que mon corps connaissait déjà, mais dont mon esprit ignorait tout. Comme si je me souvenais de ces bras qui ne m’avaient jamais étreinte, de cette peau que je n’avais pas encore goûtée, de ce parfum dont je ne savais rien de l’ivresse.
Je me suis souvenue de celui que je n’avais jamais croisé. J’ai su. Immédiatement. Instinctivement. Admirablement. Cet instant aussi éphémère qu’exceptionnel, comme si l’invisible, l’indicible, montrait enfin ses contours. In-yun.
Certains parlent de providence, de destin, moi j’y vois quelque chose de plus intime et plus vivant. J’y vois un marquage à chaud de mes cellules, la découverte de l’ultime pièce qui me manquait pour apercevoir le monde se dessiner. J’y vois mon demain et tous mes hiers. Une pulsion de vie qui foudroie, qui ne me laisse nul autre choix que de m’y accrocher, de ne rien laisser s’échapper de cette fulgurance, comme si cette folle rencontre me menait à cet oasis dont je me souviens, ce oasis où pourtant, je ne suis jamais allée.
la meilleure façon de marcher
est de parler cent détours
à pieds joints sur les rêves
quitte à les briser
ou un pied après l’autre mais
toujours avec soi
fais de chaque déplacement
un jeu – à dix, cours
un silence à combler
de sable mouvant
une parole à porter
– jette un pont
laisse l’accent chanter
en micro-trottoir
la pensée filer
en fleur de bitume
l’histoire piétiner
ton brillant à lèvres
la meilleure façon de marcher
est de trébucher
sur les mots, les dos
d’âne – plane
ne crains pas les faux-pas, les nids-de-poule
les voix qui rayent le parquet
laisse circuler, se court-circuiter
les hauts débats, les bas propos
tant pis pour les correspondances
coupe les virages
la ligne droite n’existe pas
prends la langue comme elle vient
fais des vagues
L’adresse
La rivière est aux âmes brûlantes qui cherchent la fraîcheur
La rivière est pour les pieds gonflés par la marche
La rivière est pour le loup qui descend de la forêt pour boire
La rivière – à l’automne – est pour les feuilles du saule qui désirent voyager
La rivière est pour nos mains qui se mêlent à l’eau savoureuse
La rivière est pour ceux qui se taisent et écoutent dans le silence ses caresses végétales
La rivière est pour cet enfant qui joue
La rivière est pour cette nageuse qui lutte
La rivière est pour cet homme qui dérive
La rivière est aux hydrophytes – aux élodées, aux nénuphars – qui ballent dans ses eaux,
aux lentilles d’eau qui dansent à sa surface
La rivière est à nos pieds et nous sommes à son chevet
La rivière est aux castors qui la protègent et l’aiment
La rivière est pour la montagne qui la niche et la couve
La rivière est pour le soleil qui y cherche son image en reflet
La rivière est aux ponts qui l’enjambent et qui y plongent leurs bras de pierre et de bois
La rivière est pour les ruisseaux qui s’y déversent en enfants turbulents
– au printemps, dans la joie folle des chaleurs nouvelles – et font grossir son cours
en tempérament de mère-père qui s’échauffe
La rivière est à son lit
La rivière est – en ses rives – à ceux qui s’enlisent et y cherchent réconfort
La rivière est pour le poète qui s’assoit à son bord, caché par les roseaux, fesses au sec, pieds dans l’eau et qui essaye de la dire toute, mais y renonce pour y plonger
Déserts
Le désert d’ici-bas je m’en souviens encore quand j’avais les pieds couverts de glaise de boue et tout autour – solitude – c’était immense et beau les becs criards des engoulevents tournoyant et claquant leurs ailes au dessus de ma tête où le ciel première classe contenait vaillamment un bon paquet d’étoiles à des années-lumière c’était fort dans mes yeux tous ces trucs de la nature grandiose même s’il faisait froid dans la chambre cellule où je dormais les genoux repliés près des épaules le corps recouvert de pelures sous le duvet quechua et une couverture grise qui n’avait de pureté que la laine j’étais seule et gelée dans la nuit rien de chaud seulement ma fente profonde et ces quelques larmes qui coulaient dans le vide alors tous les soirs m’accrochant au bord de l’abîme je caressais mon sexe avec mes doigts glacés et jouissais dans cet immense et beau.
*
On survole aujourd’hui des terres brûlantes – on est comme l’ange très haut – le sol est un patchwork de brun, de jaune et d’ocre où les champs sont peignés en sillons réguliers avec des oliviers semés dessus des cercles de pénombre des nœuds de solitude à travers la ciselure des nuages on voit des lacs et des rivières qui ont absorbé tellement de chaleur et tellement de lumière que les berges asséchées et racornies blanchissent comme nos vieilles cicatrices ici on n’entend plus les hommes et on ne les voit plus – je ne vous entends plus et je ne vous vois plus – je me gorge d’images arides d’images ardentes et rouges – je suis comme l’ange très haut – je pense aux visages couverts de poussière aux bouches de la soif aux rides des paupières et le contraste entre la dureté de la terre et le bleu du ciel me donne envie de pleurer.
Une façon d’enfance est de cueillir la boue à pleins doigts
Courir dans l’herbe haute un matin d’automne
Roulez-vous de rire ou de rage
Barbouillez les troncs grimpez l’écorce humide
Tout en haut tout en haut l’air est plus beau
Mariez les jours et les nuits
Rouge à lèvre volé et vous sautez et vous sautez
Sous les ramures d’un aulne grand
Devenez loup devenez aigle
Étendez bras les plumes poussent
Glapissez sous lune rousse
Du fond de votre lit
Arrachez élastiques de vos cheveux
Dans le froid sauvage voyez le souffle blanc
Pieds mouillés dans les bottes
Et vous sautez et vous sautez
Tap tap tap plic ploc
Coursez le chat
Attrapez le fort contre cœur
Vous ronronnez il rit
Une façon d’être enfance est de respirer fort
Et de crier et de crier
Dévalez la pente rien n’est trop loin rien n’est trop haut
Tombez et tombez encore
En haut des branches aux crêtes des murs
Prenez le vent de face
Il vous envole il vous embrasse
Prenez le vent de face
Renversez-vous bras écartés
Il y a le monde qui menace
Et vous riez et vous riez