Après que mes yeux épuisés

Il me faut revenir à un temps hors du temps
après que toutes les heures d’un jour
et celles d’une nuit
se soient accouplées pour former
un bloc de douleurs et de vagues
après que mes yeux épuisés
aient perdus leur pouvoir de voir
à force de chercher dans mes replis

si tu ne t’en souviens pas
je peux t’affirmer que c’est de là que tu viens
que c’est de là que nous venons tous.tes
êtres à poumons et à poils
de cette nuit immense à traverser
de ma vision imprégnée d’histoires
cherchant à rebours un chemin
la trace d’un passage
après que mes yeux épuisés
aient perdus leur pouvoir de voir
à force de se fendre pour trouver la lumière
si tu ne t’en souviens pas
je peux de nouveau te faire entendre la puissance
impossible à contenir
force nue des cascades
courant qui m’emporte
je me gorge de lui
chant – plaintes – cris
te dire comment
j’ai vu surgir
frêles, volontaires
toutes les grands-mères
parce que nous sommes nées pour le temps qui passe
le vent qui glace, la peau qui dore et le dos qui tire
parce que nos mains savent se refermer
et nos ventres s’ouvrir
te rappeler comment
toutes frontières évanouies
je t’exhorte à sortir
à décoller nos peaux
comment je te pousse au dehors
s’ouvre comme deux poings
ce que certains essaient de faire passer pour fleur
après que mes yeux épuisés
aient perdus leur pouvoir de voir
à force de se fermer pour endurer
te confier comment du refus de devenir ton tombeau
la vie s’étire jusqu’à déchirer et
comment ton crâne d’enfant
perce
un trou dans le jour

j’attrape ton visage
j’interroge tes yeux
gouffres ouverts sur l’infini
nous contenant tous les deux
tu clignes des paupières
tout se referme
(vertige)
ta présence redessine le passé
attente aveugle jusqu’à toi
rien n’était écrit
tu as toujours été là

Cortège

Les unes dans les pas des autres
celle qui a offensé en dansant pieds nus lors de la fête du village
celle qui doit payer la honte d’avoir aimé en dehors du regard de ses frères, de son père
celle qui est coupable de ne pas avoir donné d’enfant à son époux
celle qui a commis l’adultère
celle qui est née bâtarde
celle qui est née simple, sans mot, boiteuse, aveugle, maladive ou sans-le-sou
celle qui est née quatrième, fille après trois autres filles
celle à qui sa famille manque
celle qui a cru la parole du livre
celle qui a vu
celle qui a entendu
celle qui a su
celle qui a répété par cœur durant des heures
celle qui s’est cherchée une place
celle qui a trouvé refuge au milieu d’autres femmes
celle que les hommes terrorisent
celle qui avait besoin de hauts murs et de larges pierres pour se cacher
celle qui a voulu échapper à la maternité, la maternité, la maternité, répétée durant des années
celle qui voulait une chambre pour elle, dût-elle s’appeler cellule
celle qui aimait chanter
celle qui ne voulait plus avoir à parler
celle dont personne n’a voulu
celle qui rêvait d’un amour sans limite, sans corps ni frontières
celle qui prie
celle qui pleure
celle qui doute
celle qui meurt
celle qui a dit oui
celle qui dit non
celle qui a prononcé ses vœux
celle à qui on les a arrachés
celle qui blasphème entre ses dents
celle pour qui clarisse, cistercienne, tierceline sonnaient comme des noms de fleurs
celle qui n’avait pas compris que dans la vie on grandit, on change d’avis
celle qui était sous emprise
celle qui cherche une prise, un sens, une voix, sa voie
celle qui fera carrière, deviendra supérieure
celle qui tente de se révolter
celle a qui on demande de se couper les ongles
celle qui est prise de fièvre, d’hallucinations
celle a qui on fait prendre des douches froides
celle qu’on attache à son lit
celle qui se suicide
celle qui crie la nuit
celle qui rêve de caresses, d’autres mains que les siennes
celle qui se dessine des robes
celle qui s’imagine avec des bijoux
celle qui fantasme le vent dans ses cheveux
celle qui voudrait lever les yeux sans devoir joindre les mains
celle qui serre très fort sa croix
celle qui regrette son prénom d’enfant
celles qui, siècle après siècle, forme un cortège de femmes
appelées sœurs
furent-elles vierges, folles, fautives, pures, soumises, ferventes
SŒURS

Cortège

celle qui a offensé en dansant pieds nus lors de la fête du village
celle qui doit payer la honte d’avoir aimé en dehors du regard de ses frères, de son père
celle qui est coupable de ne pas avoir donné d’enfant à son époux
celle qui a commis l’adultère
celle qui est née bâtarde
celle qui est née simple, sans mot, boiteuse, aveugle, maladive, sans le sous
celle qui est née quatrième, fille, après trois autres filles
celle a qui sa famille manque
celle qui a cru la parole du livre
celle qui a vu
celle qui a entendu
celle qui a su
celle qui a répété par cœur durant des heures
celle qui s’est cherchée une place
celle qui a trouvé refuge au milieu d’autres femmes
celle que les hommes terrorisent
celle qui avait besoin de hauts murs et de larges pierres pour se cacher
celle qui a voulu échapper à la maternité, la maternité, la maternité, répétée durant des années
celle qui voulait une chambre pour elle, dût-elle s’appeler cellule
celle qui aimait chanter
celle qui ne voulait plus avoir à parler
celle dont personne ne voulait
celle qui rêvait d’un amour sans limite, sans corps ni frontières
celle qui prie
celle qui pleure
celle qui doute
celle qui meurt
celle qui a dit oui
celle qui dit non
celle qui a prononcé ses vœux
celle à qui on les a arrachés
celle qui blasphème entre ses dents
celle pour qui clarisse, cistercienne, tierceline sonnaient comme des noms de fleurs
celle qui n’avait pas compris que dans la vie on grandit, on change d’avis
celle qui était sous emprise
celle qui cherche une prise, un sens, une voix, sa voie
celle qui fera carrière, deviendra supérieure
celle qui tente de se révolter
celle a qui on demande de se couper les ongles
celle qui est prise de fièvre, d’hallucinations
celle a qui on fait prendre des douches froides
celle qu’on attache à son lit
celle qui se suicide
celle qui crie la nuit
celle qui rêve de caresses
celle qui dessine des robes
celle qui s’imagine avec des bijoux
celle qui fantasme le vent dans ses cheveux
celle qui voudrait lever les yeux sans devoir joindre les mains
celle qui serre très fort sa croix
celle qui regrette son prénom d’enfant
celles qui siècle après siècle forme un cortège de femmes
appelées sœurs
furent-elles vierges, folles, fautives, pures, soumises, ferventes
sœurs