Le fou

Ce que le fou dit
Souvent une chose et son contraire – peu de temps après. Il n’est pas toujours facile à suivre. C’est parce qu’il oscille sans cesse de l’endroit à l’envers, du dedans au dehors, il a vue sur la scène et les coulisses. Il révèle ce qui se cache derrière les mots, il revêt les non dits.

Ce que le fou aime
Se tromper. Parce que comme ça, il peut ressembler aux autres.

Ce que le fou n’aime pas
Que les gens le traitent de fou. Parce qu’il sait pourquoi il pense comme ça, ce qu’il ressent et personne ne peut dire si c’est fou ou pas, sauf lui. Il veut comprendre. Il ne cesse de couper les cheveux en quatre pour que tout rentre dans sa tête, même ces voix qui lui parlent de loin et qui se font l’écho de quelque chose d’étranger à l’intérieur de lui.

Ce que le fou veut faire entendre
Ce qui ne peut être dit, l’envers de la vie.
Là où le fou construit son royaume
Dans sa tête
Dans sa chambre
Dans une église
Dans un bureau
Dans un pays
Partout, il se crée un château à travers ce qui lui passe sous la main ou dans la tête
– L’imaginaire n’a pas de limite –

Ce qui procure au fou de la tristesse
L’abandon. Ce qu’il a ressenti un jour quand on ne l’a pas accompagné vers le coeur de la vie, à ne pas être tout sans se résigner à n’être rien. Ce qu’il a éprouvé quand il s’est retrouvé seul, maillon perdu d’une chaîne qu’il observe de loin, sans pouvoir y prendre place.

Ce qui procure au fou de la colère
L’abandon. Parce qu’il sait ce que c’est, il l’a vécu de l’intérieur. Quand la colère surgit c’est qu’il a tout enfoui dessous, ce qu’il s’échine à exprimer et que les autres ne veulent pas entendre. C’est surprenant parce que quand il se met en colère, c’est le moment où les gens trouvent que ce qu’il raconte n’a plus aucun sens et c’est à cet instant qu’ils l’écoutent le plus. La colère, c’est son remède pour ne pas être englouti par sa tristesse. Elles prennent leur source au même lieu, celui où la boucle se boucle.

Le pire moment de la vie du fou
L’abandon.
A sa détresse par les autres.
De ses idéaux à lui.

Ce qu’incarne le fou pour les autres
Le fou est l’homme libre, fascinant et terrifiant à la fois. Il est celui qu’on enferme et qui pourtant toujours échappe.

Ce que le fou pense de la folie
Il en a peur, comme tout le monde. Il ne veut pas être fou. C’est pour cela qu’il se raccroche aux idées qui fleurissent dans sa tête et qu’il les irrigue avec ce qu’il voit, ce qu’il entend, ce qui l’affecte – c’est par le monde qu’il se construit le sien.

Quand le fou devient poète
C’est qu’il a trouvé les mots pour faire cohabiter sa douleur et sa joie.
Embrasser l’aube dans le crépuscule.
Etre fidèle à la nuit même en plein jour.
Savoir qu’en lui pousse le bon grain et l’ivraie, choisir de ne pas l’ignorer.
Jamais le Bien ni le Mal, ce sont des mots dont il sait qu’il vaut mieux se tenir éloigné.

Il y a des familles où ils se forment des précipices entre les êtres
tant les brèches y sont béantes

il y a des familles où la tristesse est un affront
tant l’effondrement menace

il y a des familles où la lumière ne perce pas
tant les fantômes saturent l’espace

et il y a celles où sans cesse l’on se blesse
pour attraper ce qui tend la main sous des paroles remplies d’épines

et dans une de ces familles il y a toi,
toi qui entends la nuit, à travers les murs de la maison, les pleurs,
sanglots millénaires – les histoires de famille nous précèdent et nous dépassent

et puis en ton sein
il y a la foi
il y a le désir de ne pas en rajouter
il y a la crainte, toujours, de déranger
mais peut-être que c’est ce qu’il faut
vider tous les tiroirs
étaler les mouchoirs, les torchons, les serviettes
faire parler la trace d’une larme
versée dans le silence d’une pièce scellée
fossile d’une tristesse jamais partagée
mais peut-être que c’est ce qu’il faut
soulever les tapis
recueillir la poussière
la tamiser pour en extraire l’or d’un mot
et ainsi s’approcher de la vérité
la frôler toujours seulement
car le drame qui s’est joué dans le petit salon rose
n’est qu’une comédie pour celui qui a élu demeure dans la pièce aux murs recouverts de gris
car les prières des nuits blanches de la chambre isolée sur le palier
sont les rêves doux et cotonneux de celle nichée à l’abri des parents
car le baiser qui n’a pas été donné, la gifle qui a soufflé une existence
n’ont le même écho dans aucune des vies qui auront habité cette maison


alors bouscule l’édifice
libère le du fiel sournois et acrimonieux
qui coule et s’infiltre depuis des décennies
ainsi tu en tariras la source
asséchant rancunes et rancoeurs
et peut-être à nouveau le surgissement d’une eau vive

Dans la nuit de tes yeux

J’ai rêvé d’un regard et ce rêve était puissant
comme si ce regard savait tout de moi
Il me traversait, me transcendait
impossible de lui échapper
comme si l’heure du jugement dernier était arrivée
comme si ces yeux pouvaient m’anéantir
ou plutôt comme si ce regard, insoutenable
me dévoilant, m’effaçait
m’effaçant, me dévoilait

Ces yeux n’appartenaient à personne
et pourtant le monde entier était là,
derrière eux
comme si Dieu lui-même me regardait en face
comme s’il m’imposait sa vision
Ce regard m’ordonnait, m’intimait
yeux perçants, corps sidéré

fenêtre ouverte, un instant,
sur le lieu où les mots ne nomment rien

On devrait tous passer un jour
au radar de ces yeux
suspendus dans l’univers
regard déchirant et souverain
scrutateur silencieux
message plein
vérité intime et éclatante
et puis renverser ses pupilles
Parce que ce regard m’a pénétré
parce que comme Oedipe,
aveuglée, j’entends mieux
ce qui se dit entre les lignes,
ce qu’il reste de réel entre chaque être mortel
et alors je peux saisir
la fidélité avec laquelle tu aimes
et les raisons qui agitent ton coeur parfois

Comment les sangs mêlés un jour deviennent sève ?


Comment les sangs mêlés un jour deviennent sève ? J’ai connu une femme qui fracasserait ses enfants sur les rivages de sa propre enfance. J’ai connu un homme qui resterait toute sa vie un gamin et qui, sans même s’en rendre compte, abandonnerait à leur sort les innocents qu’il enfanterait. Et ces deux-là se sont rencontrés, au hasard de la vie. Ils ont cédé aux sirènes d’un enjôlement trompeur et illusoire, précipitant leur mariage, brisant chaque barricade élevée sur leur chemin. Quelle orgueilleuse va devenir ma fille se demandait la mère dont la jeune femme s’était mue en princesse. Quel homme va devenir mon fils se demandait l’autre mère qui voyait sa progéniture faire un choix de satisfaction plutôt que d’obéissance. Ils ne feraient plus partie d’aucun monde quand ils auraient mélangé les leur. Ils ne parviendraient jamais à se fondre dans l’univers de l’autre. Toute l’étroitesse de la bourgeoisie d’un côté, incapable d’accueillir l’étrangère qui avait fasciné leur fils. Trop de rudesse et de fierté de l’autre pour accepter l’élévation de leur fille sans en crever de jalousie. Peut-être les enfants réussiraient à réunir les deux sphères, mêlant deux lignées par leur sang. Mais le rouge vermeil était déjà teinté du noir, de la bile, de la rancune d’un parent envers l’autre et c’était sans désir pour rien de vivant que chacun des enfants était né.
Seulement l’étreinte, la persévération. Essayer de retrouver sans cesse le magique de la rencontre qui s’était si vite estompé. Alors, de corps à corps toujours fiévreux et éruptifs à l’irruption de nouvelles chairs sous la forme de bébés même pas imaginés, l’aberration avait trouvé passage. Toujours l’incompatible lien, l’inconciliable généalogie. Le dégoût qui soudain naquit à prononcer le mot famille – vidé de son sens et de ses possibilités – sur lequel se referma le souhait de la langue de l’un contre l’autre, tout contre, jusqu’au silence et l’impossible fusion.
Et puis un jour, une des filles ne voulut plus faire durer ce manège là. Elle se dit en elle-même – fini le vacarme et la tourmente, finis les excès. Elle décida qu’elle n’était pas tempête et qu’elle ne détruirait pas ceux qui gravitaient autour d’elle. Elle désira le feu et choisit la beauté, elle préserva l’étincelle mais renonça à l’embrasement. Et à son tour, elle rencontra un homme. C’était un soir de bal où la chaleur montait. C’était ce soir là où sans doute le cours de la vie s’est relancé. Elle est partie seule, dans le noir. Elle était gênée par la moiteur de ces corps, par leurs embrassades forcées, leurs excitations grivoises et poisseuses. Elle s’est assise sur un banc et il l’a rejoint, timide mais décidé. Il l’avait suivie de loin pour ne pas l’effrayer. Il voulait lui dire comme il la trouvait belle. Cet homme, elle ne l’a pas tout de suite aimé mais avec lui, elle a senti que quelque chose de nouveau était possible, quelque chose de doux, de lent et d’obstiné. Avec lui, l’assidu désir, la joie profonde et sincère qui ne demande pas à s’imposer. Ne pas chercher dans l’autre ce qu’il n’a pas. Ne pas attendre l’amour comme d’autres espèrent le messie. Accepter d’être aimée pour ce que l’on ne donne pas. Etre soi et rien d’autre. Ensemble devenir sève, fluide tranquille et substantiel.

Il fait noir
la nuit a envahi le monde
mes parents au devant
je suis seule et sage
sur la banquette arrière
je veille
le silence gronde
tranchant
avec le vacarme étourdissant
qui l’a précédé
je regarde mon père
sa nuque plutôt
il joue avec les phares
il est le maître des lumières
il fend l’obscurité
du bout de ses doigts
ma mère est absorbée par le noir
dissoute dans l’opacité
les yeux au loin
elle n’est pas vraiment là
ni vraiment ailleurs
on ne sait pas où la trouver
pas toute entière en tout cas
je scrute l’ombre
j’observe l’habitacle
couple parental sur grand écran
« Est-ce qu’ils s’aiment ? »
le mystère reste entier
la nuit n’éclaircit rien

De l’air

Il débarque dans cette ville – inconnu, anonyme – immédiatement, il ne se sent personne. A l’instant même où son regard se pose sur ce spectacle aussi rythmé que consternant, son coeur se serre. Il pressent le mauvais présage pourtant ignoré de tous. Il est écrasé par les immeubles, dévisagé par la foule, asphyxié par le bruit – brouhaha ininterrompu, ritournelle sans fin, agitation bourdonnante et stérile. Ses yeux s’attardent sur ce que les autres ne voient plus. La souffrance, elle le captive. La désolation, elle le subjugue, il la hume. C’est irrespirable se dit-il en desserrant le foulard qui lui entoure le cou mais ce n’est pas ça. Il étouffe toujours sous la chaleur écrasante du béton, de la crasse et du bitume. Il ne voit pas l’architecture harmonieuse ni le passé que ces édifices racontent, il est hermétique à la beauté tant l’ombre est terrassante. Ce qui lui crève les yeux à lui, ce sont les gens que l’histoire a laissé sur le carreau, à même le trottoir ou dans le caniveau, c’est la sempiternelle rengaine de la triste comédie humaine. Depuis la nuit des temps toujours, des vies inégales. A l’intérieur, il est effondré, fracturé comme le monde dan lequel il vit et ses affres le reprennent, ses plaies sont de nouveau béantes. Il s’était cru plus fort, il s’était cru capable de quitter le refuge de sa chambre pour se frotter au monde. Mais le vertige le gagne, il manque de tomber / Il se réfugie derrière la première porte ouverte, il ferme les yeux et alors, il se souvient. Il se remémore les saveurs de l’âge tendre, territoire indemne que la noirceur n’était pas parvenue à conquérir. Les après-midis à la mer, les sorties vespérales et gourmandes dont les effluves sucrés recouvraient le goût des peaux salées, par les larmes et les embruns. Il rappelle à son oreille les sonorités infantiles qui accompagnaient ses souvenirs, petite musique suave mêlant le bruit des oiseaux, des enfants et des vagues, entièrement libres sur ce littoral radieux. Il pense à sa mère, à son sourire le matin au réveil, à ses yeux accueillants, au calme de ces matins joyeux où l’enfance régnait en maître – enfin      il respire.

Le vacarme du silence

La maison est détruite, elle ne sera plus la gardienne de ceux qui y avaient élu domicile
La porte est devenue cendre, elle ne s’ouvrira plus en un battement accueillant
Chaque pièce, chaque objet y a perdu sa fonction, on leur a retiré leur essence
Les manteaux resteront accrochés à la patère, les parapluies fermés
Dans la cuisine, la fourchette ne servira plus à nourrir aucune bouche
Dans le salon, les livres ne seront plus tenus par aucune main
Dans la chambre, le lit n’accueillera plus aucun corps pour le repos
Dans la salle de bains, le miroir n’offrira plus asile à aucun reflet
La salle à manger ne réunira plus de tablées chamarrées et joyeuses
Non, des corps y sont étendus, leur sang imprègne le plancher d’un rouge lourd et
visqueux, encre indélébile inscrite dans le sol
Un peu d’eux est ici pour toujours, à jamais
La vie a quitté la maison, les larmes ne la ressusciteront pas
I        I        I
I        I        I
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Elles iront irriguer les cimetières où les gens ont en partage la souffrance
Ils n’y sont plus ennemis mais camarades, ils n’y sont plus étrangers mais semblables
Affectés dans leur chair, en proie à une détresse effroyable
J’ai pitié de ces tombes à qui l’on retire le droit d’offrir aux âmes fatiguées le répit
J’ai pitié de ces tombes qu’on viole jour après jour pour déposer en leur sein des corps
arrachés à ceux de leur mère et à leur existence
J’envie la bonté de ces pierres qui contiennent les cris désormais silencieux poussés par
des fantômes aux morts inhumaines
J’ignore comment elles supportent le vacarme qui s’élève autour et dedans, comment
elles absorbent les pleurs, recueillent le chagrin et restent sans haine, sceau inviolable
entre deux mondes, entre l’autre et soi

Quand nous parlions d’un seul langage

Je suis le premier homme. Je ne sais si je suis une bénédiction ou une aberration. Je ne peux supporter d’être seul alors je me tourne vers mon père pour en appeler au féminin. Mais cette autre, sa présence me gêne autant qu’elle me rassure. Surtout quand elle porte ce regard là sur moi. Elle me dévisage, elle tente de me deviner. La couche sur laquelle elle est assise m’invite à me rapprocher, elle semble douillette et hospitalière. Ses pieds caressent les bouclettes du tapis, onctueuses. Je ne sais pas si elle veut faire de moi son quatre-heures, son amant ou bien son chien. Je voudrais m’allonger là, à même le sol, entre ses jambes, sentir le moelleux du tapis, la douceur de la laine. Elle me calmerait, étendu je ne pourrais plus tomber, je redeviendrais enfant.
Elle me transporterait en arrière, dans ce monde où les mots n’étaient encore que des sons, où ils ne signifiaient encore rien d’autre qu’un bain apaisant de langage, mélange de voyelles, de consonnes, d’accents et de tonalités – témoins d’une présence – paisible mélopée des berceuses qui adoucissent les premières nuits et les premiers émois d’une vie. Ses mains seraient chaudes, sa voix serait lumière, fil conducteur dans le chaos du monde. Au creux de ses bras, je pourrais tout entendre, tout dire, tout regarder d’un autre oeil. Apercevoir ce lieu chaleureux d’où nous fumes chassés, retrouver ce moment où nos corps, forgés dans l’innocence, ne réclamaient rien d’autre qu’un peu de compagnie, alter ego familier. Pas besoin de se cacher : ni secret, ni peur, ni honte – intimité non intimidante, le péché n’était pas encore inscrit dans notre chair. Depuis, le trouble s’est insinué, une impalpable perfidie règne : les mots sont devenus malentendus, les silences vides, les coeurs mous et ce qu’on a gardé en nous de ciel s’immisce entre les êtres, semblable à un impénétrable nuage, surface vaporeuse – abîme toujours – infranchissable.

Rien au menu

On la dévore du regard mais elle ne passera plus à table. Elle refuse désormais de déguster comme elle en avait pris l’habitude, en serrant les dents. Elle ne se laissera plus mitonner. Elle ne veut plus être mangée ni même grignotée. Jusque là, elle avait accepté de se laisser entamer, par les deux bouts s’il le fallait. Elle restait hors d’oeuvre mais si cela permettait que d’autres en réalisent, alors elle donnait tout. Certains pensaient même qu’elle y avait pris goût. Et puis elle a senti, elle a su qu’à ravaler ses désirs, elle serait toujours perdante. Alors, elle a décidé de se fondre dans un rien qui pourrait tout contenir. Elle laisse désormais l’autre avide, alléché par l’odeur mais jamais repu de ce qu’elle ne donnera plus. Ce rien pour elle, c’est le pouvoir de n’être nulle part ou de naître ailleurs – ce rien contient en lui tous les possibles.

J’étais une enfant sage sous le regard prééminent de ma mère,
Je dévore désormais tout ce qu’il me reste en tête de ses yeux noisettes
Je me réfugiais dans l’ombre où je me suis perdue et condamnée à l’oubli
_____ Mais je n’ai plus peur ni de l’obscurité ni de la lumière
Je suis celle qui regarde aujourd’hui, sans chercher à être vue


J’étais étanche, fermée à la rencontre de cette altérité en moi,
_____ suspendue à des mots jamais prononcés
Je veux être vulnérable, réceptacle, ouverte aux quatre vents,
_____ à toutes les langues qui me traversent et me touchent
Je veux amplifier l’écho, me faire résonance de chaque vie croisée,
scander sans relâche le précieux de nos différences


J’étais béton armé, colosse, corps solide et désincarné
_____ captive d’une image banale, reflet terne, Narcisse inavouée
Je suis fêlée, faillible, éclat sensible, être charnel
Je tends à l’incandescence, au désir sans cesse renouvelé et à la quête jamais achevée
Je suis une, humaine, aimante, terre fertile et enchantée