Chaque doigt porte sa plume
les mains sont deux ailes que l’on ne voit pas pousser
elles grandissent lorsqu’on ne se voit plus derrière un geste
le désir a la forme d’un oiseau qui quitte son nid
et les mains, avant le grand départ, bougent partout dans tous les sens
Si l’on avait des mains qui marquent toutes les caresses combien de passages d’oiseaux
aurions-nous sur la peau ?
Dans cette dernière seconde comment savoir à quoi je ressemblerai la nuit d’après ?
Je vole vers le repos dans une chambre que j’ai toujours voulu sans appui
Catégorie / Anne-Laure Garicoix
Instructions pour se sauver soi-même
Déclare qui tu es
Rayonne devant ce qu’il te reste à faire
Respire fort quatre fois
Imagine que tout soit possible en gardant les yeux ouverts
Ouvre très grand le tiroir de l’intuition
Maintiens la lumière où qu’elle soit dans les signes
Colle toi à ce qui ne lasse pas le regard
Opère des métaphores qui te permettent de bien vouloir continuer la vie
Se tourner les pouces n’est jamais inutile sache le
Observe tous les jours ce qui est plus bas que toi et souvent chaque jour ce qui te dépasse
Allonge toi dans l’eau dormante
Croise décroise tes doigts en tenant des mains de passage
Hurle toi entièrement bien qu’il fasse doux
N’oublie pas celui qui t’a volé ta bouche
Reprends dans tes poings des poignets de terre
Marche vite mais aussi à pas feutrés
Délimite des périmètres sacrés
N’attends rien
Ris pour te donner chaud
Projette des moyens de locomotion qui suffisent aux paupières
Se rappeler les souffles coupés
Je voulais te dire vers ton petit visage – ce dont tu te rappelleras
aux années qui s’ajoutent – car tu risques parfois de détester ce
monde mais soit sans peur sous le ciel :
Mettre un pied dehors tôt le matin
c’est comme découvrir un arbre sous la brise après une
opération des yeux
Regarder les vagues venir à nous
c’est comme se mettre sous une couette après une longue
journée
Trouver le soleil
c’est comme laisser glisser une première gorgée de thé
Faire un sourire à une inconnue
c’est comme aimer son propre regard dans un miroir de poche
Retrouver un ami
c’est comme sentir venir le mot juste
Écrire
c’est comme observer des nuages avancer
Manger des frites
c’est comme toucher les mains de quelqu’un qu’on aime
Dans les heures qui poursuivent les jours tu pourras t’asseoir et
continuer de penser les petits riens, chercher celle que l’on dit
subjective, faire du bien à l’horizon de ton front
Se rappeler les souffles coupés
c’est comme t’écouter respirer
Izée
Pour celle qui existe sous la forme d’une perle rare
dans des apparences aux couches successives
drapée sous l’air de rien
explosive à l’endroit du pouls
solaire dans chacun de ses plis
toujours là pour observer l’aube
Pour Izée qui parle fort
dans une amplitude qui fait aller les mouvements
de l’anatomie des sentiments
quand les trottoirs sont comme une banquise morcelée
à force de chaleur rapprochée
Pour celle qui malgré tout se tient sur l’incertain
grande comme jamais
les cils courbés à l’opposé d’une révérence
Pour nous autres
je nous envoie des myosotis par poignets
sur nos belles âmes
Et quand apparaît le jour prochain nous restons verticales dans les tourments
quand nous mettons mutuellement nos têtes sur nos épaules solides
nous unissons notre chant
quand nous échangeons nos nids intimes
nous devenons légères
quand nos pieds décollent du sol
nous n’avons plus peur
Sur les pétales humides nous nous réunirons
en oubliant de partir.
L’odeur des astres
Quand je m’approche de l’intérieur de mon poignet j’y trouve l’odeur que je préfère, celle de la maison qui a mangé les années, il y a parfois un peu d’un lendemain dans lequel j’oublie demain – je n’ai toujours pas crié au bord d’un précipice et quand je vois Izée le faire je me mets à pleurer – mais je peux sentir, comme des diapositives qui se succèdent, l’odeur du lait sucré dans le berceau, celle du parfum de ma mère, celui de ma soeur lorsqu’à son tour elle fut mère pour la première fois, l’odeur de l’inconnue dans le bus qui ne voulait pas qu’on sache qu’elle était sa maison, l’odeur pour ce vers quoi je suis tant amoureuse mais aussi celle de la peau qui a chaud – à force de vivre – celle de la pluie en été puis les retours du mimosa ;
je pourrais aligner les traces et étaler ma vie de cette manière, les ingrédients qui participent à retrouver le jour sont ceux que j’espère porter encore longtemps sur le dessous de mes bras.
Les substances d’un jardin des subsistances qui même sans espace se comptent en hectare – je ressemble à un ovale qui ne pourrait jamais se fermer – quelque part là sur le milieu de mon paysage sous cette envergure secrète. Quand j’y mets l’odeur des astres la caisse de résonance s’ouvre un peu plus, il m’arrive souvent de considérer que ce qui m’habite est la persistance d’étoiles au chevet de mes yeux – quand l’odeur apparaît l’image s’en suit –
À mesure que le temps passe je sens l’odeur du brûlé gagner mes os, l’impact des veilleuses prolongées.
Entre les bras
Je tends mon bras,
un désir de vouloir l’étirer à l’infini, frôler du bout des doigts les horizons.
Je le tends mon bras, je le déploie pour faire passer le temps, pour ouvrir les espaces,
pour regarder sa densité.
Je le tends pour le laisser en suspension et parfois j’y invite le deuxième,
je les tends pour faire l’oiseau, c’est aussi un autre passe-temps que de s’imaginer voler.
À d’autres moments je tends mes bras devant moi et je fais genre que tu es là,
je fais genre que ton regard se dépose et qu’on va se regarder longtemps dans le fond des yeux,
tu es un de ces horizons et tu es immense.
Ici je tends mes bras pour aussi vite les refermer, je les ferme pour entourer le vide,
le vide où les horizons s’engouffrent, ceux des sommets et des plates-bandes, ceux de ta langue,
ceux des mers des révolutions, ceux des lignes de ta main.
Le matin je tends mes bras pour étirer le corps,
faire grandir la surface où se sont glissaient tes pensées,
l’autre nuit dans la paume de ma main j’en ai fais des projections
J’ai tendu mes bras pour prendre du recul et tu es apparu.
Je tends mes bras et depuis la fenêtre je touche tous les arbres que tu as contourné
Au-delà il y a les montagnes voilées.
Je tends mes bras à l’horizontale pour dessiner un horizon dans lequel je me trouve
et je t’imagine faire pareil en face.
Alors nous ferions des vagues très lentement avec nos têtes prises dedans.
Certains jours je tends mon bras pour l’agiter dans tous les sens
entraînant inévitablement ma main dans une folie furieuse.
Derrière il y a l’horizon du sommeil où tes bras reposent.
Chaque jour mes bras se rappellent les horizons que tu as traversé,
il n’y a pas de limites, les horizons sont infinis.
Je suis Regard
Dans des multiples errances afin de n’être plus qu’un point dans le lointain,
je suis Regard.
Je suis de celle dont le nom change en fonction des moments, celle qui mue face aux paysages, face aux
figures de la première et dernière vie.
Je suis Regard Profond, je suis Regard Vague, je suis Regard de Braise, je suis Regard Perçant, je suis
Regard Éteint, je suis Regard Doux, je suis Regard Multiple, je suis Regard Ému, je suis Regard Enflammé,
je suis Regard Chargé.
Je suis Regard et tout ce qui s’en suit détermine mon nom.
Je vous vois venir et je peux parler de vous comme je parle à mon âme, soucieuse des détails, des récoltes
à la surface de la terre, de celles à déterrer et parfois faisant office de capture d’écran sans capteur dans les
yeux, simplement en guise d’enclenchement une paupière qui s’abaisse.
Vous ne m’entendrez jamais, il vous faudra chercher beaucoup pour me trouver, je suis Regard qui n’est
plus qu’un point dans le lointain, je suis Regard et l’art du camouflage, caméléon dans les oripeaux des
grandes allées.
J’ai un désir inépuisable, si vous saviez, si vous saviez vous autres combien je vous ai regardé, combien je
vous ai touché comme on touche avec les yeux.
Des êtres et des lieux qui pour certains ont rendu le frôlement.
Et malgré des éclipses furtives Regard ne se dérobe pas, je suis Regard comme l’on prête une oreille
attentive.
Je suis Regard avec la vue qui baisse, je me retiens à vos morceaux de corps, à vos mains qui étaient alors
réfugiées dans des cocons d’eau.
Je suis Regard au milieu de la nuit, aux premières heures du matin, dans des journées incomplètes aux
visages narratifs.
Je puise sous vos démarches, je me rends sous vos salutations au soleil et je cueille les instants d’une vie
de tous les jours.
C’est une toute petite beauté qui monte qui monte
C’est une toute petite beauté qui monte qui monte
Par les mains
Par les oreilles
Par la bouche
Par les yeux
Par les pieds
C’est une voix qui s’élève dans ce premier temps où le son est encore entre deux rives
En mouvement interne de haut en bas, une traversée des cordes vocales
Ça fait comme quand la mer monte
Quand la vague se dépose
Ça fait monter la température du corps
À l’intérieur ça circule librement, un mouvement par seconde
C’est une toute petite beauté qui monte qui monte
Elle se loge dans le ventre
Elle installe un paysage
Une respiration
C’est un corps habité par une toute petite beauté qui monte qui monte
Il passera l’hiver et toutes les saisons
Un corps où la vie va et devient
Par les pieds solides
Dont les avancées glissent parfois dans des palmes
Par les mains légères
Par les yeux profonds
Par la bouche ouverte
Par les oreilles au vent
C’est un port de tête renversant comme d’être en haut d’une falaise
Des phalanges qui s’accordent à la roche
Pendant que plus bas se font et se défont les ombres passantes
Des longues chevelures
Des plantes qui dévalent
Et de celles qui grimpent
Des passiflores
Qui font pencher la nuque
C’est une toute petite beauté qui monte qui monte
Comme d’être sur les hauteurs des feux de Yanartaş
Dans tous les creux d’une peau où demeurent les foyers
Et quand s’éteignent les flammes
Les cris du coeur entendus depuis l’intérieur
Dans ce fleuve de méridiens
Un corps mouvant
Dans une toute petite beauté qui monte qui monte
Par les sols vibrants
Par la sphère céleste
Par les yeux de l’autre
Qui immergent la chair
Par les cimes hésitantes
Par la canopée projetée
C’est un geste précis qui chemine sous la lumière
Dix doigts qui se mesurent aux lendemains changeants
Une vision qui s’entend dans tous les bruits égarés
Comme les bruits répétés, infiltrés, avalés
De ceux qui deviennent des images forteresses
Des fluides persistants qui enveloppent la peau
C’est une toute petite beauté qui monte qui monte
Qui tapisse tout
Comme d’être allongé sous un arbre durant chaque saison
En jachère
Les yeux ouverts
Qui voient tomber le temps qui passe
Les yeux fermés
Qui sentent le temps qui se transforme
Et tout son petit monde
Éprouver chaque mouvement, chaque son, chaque déplacement
Ceux des mille-pattes
Ceux des mille membres
Sur une toute petite beauté qui monte qui monte
Par les eaux souterraines
Par les cavités rocheuses
Par les tissus de la peau
Par les plaines vallonnées
Par les extrémités des plumes
Des retombées lentes de l’usage de la vitesse
C’est un corps d’ocre sur les bords de l’infini
Qui donne des frappes dans le vide
Qui déplace les vents et les balbutiements
Comme une rythmique au ralenti
Dans des souffles profonds
Parmi tous les volatiles et les lueurs des globes oculaires
C’est une toute petite beauté qui monte qui monte
Comme une éclosion feutrée
Dans des courbes qui serpentent
Qui se déroulent
Dans une danse organique
Au-delà du jour
Qui cisaille la nuit
Jusqu’aux origines de ses cellules