C’est quoi une oreille ?
Un vestige de coquillage marin qui respire le sel
C’est quoi un coquillage marin ?
Une boussole qui a trouvé le nord
C’est quoi une boussole ?
Une épave avec une aiguille qui tourne
C’est quoi une aiguille ?
Une piqûre qui s’enfonce dans la pulpe de la main
C’est quoi la main ?
Un outil adapté au langage des signes
C’est quoi le langage des signes ?
La poésie qui enchante la surdité
C’est quoi la surdité ?
Une porte ouverte sur l’intimité
C’est quoi l’intimité ?
La chambre où dorment les âmes
C’est quoi une chambre ?
Une planète qui respire des cratères
C’est quoi une planète ?Le règne sans fin du silence
C’est quoi le silence ?
le souffle sacré de l’oreille
Catégorie / Catherine Ducournau
Presque rien… et tout bascule
Il a suffi d’un grain
de sable égaré
loin de sa meute
et porté par
un courant salé
Il a suffi d’une huitre
bivalve et charnue
seule parmi dix mille
lovée dans un rocher
Il a suffi d’une rencontre
fragile et féconde
d’une tendre effraction
d’une simple irritation
pour que tout bascule
Il y a de cela
quelques millions d’années
un petit grain de sable
s’est doucement blotti
entre la coquille
et le manteau
du mollusque esseulé
Il y a de cela
quelques millions d’années
une huitre a pleuré pour chasser
le petit grain de sable
et ses larmes ont formé
des couches de nacre
Il y a de cela
quelques millions d’années
Une perle est née
d’un presque rien
et tout a basculé
Parole en l’air et en terre
Je suis parole en l’air
éjectée par un souffle
vertical
un soupir tendu vers
l’arc du ciel
une caresse sur la joue
des nuages
le sourire
des étoiles
qui murmurent
Et toi qui es tu
qui me tires dans le bas
dans le râle épais
des cratères
m’attrapes le pied
figes l’élan de mes phrases ?
Je suis parole en terre
J’effondre les murs et giffle
l’herbe des sentiers
essore les ruisseaux
éteins le soleil
ferme les bouches
émiette les mots
crache les cris
Je t’exhorte
Rejoins-moi dans les profondeurs
sombres les gouffres
noirs du feulement
Creuse-toi
Coule-toi
en moi
Je suis parole en l’air
et demeure ferme dans
la légèreté
de la lumière
la ronde
des mots
le ruissellement tendre
du verbe
Eloigne-toi
Dégage toi
loin
de moi
Que rien
de toi
ne touche rien
de moi
Depuis qu’il fait bleu
les hommes confondent
le jour et la nuit
leurs yeux sont rouges
à force de scruter
l’horizon en quête
d’étoiles ou de soleil
Depuis qu »il fait bleu
les sons ont déserté
les villes et les foyers
et les voitures écrasent
mollement les piétons
dans un silence acqueux
Depuis qu’il fait bleu
les oiseaux se cognent
contre les murs rèches
et leur sang se fige
dans l’air glacial
du jour ou de la nuit
Depuis qu’il fait bleu
les arbres ont perdu
leurs racines et
leurs branches desséchées
crachent leurs feuilles
sur les sols qu’aucune
ombre ne berce
Depuis qu’il fait bleu
les saisons ont le goût
acide des oranges
elles s’empilent sans
se succéder
les unes aux autres
Depuis qu’il fait bleu
moi qui vous parle
attend fataliste
d’être englouti par
la vague du remord
d’être à l’origine
du bleu carnivore
La chanteuse
Le matin, elle se lève et elle se dit : « et maintenant je vais chanter ». Elle se le dit tous les matins parce qu’il le faut, elle ne peut pas faire autrement. Car c’est son métier. Si elle ne chantait pas, elle serait virée du chœur. Comme elle ne veut pas être virée du chœur, elle chante. Tous les matins. De toute façon, même si elle ne faisait pas partie d’un chœur, elle chanterait. Parce que c’est comme ça, c’est dans sa nature.
Alors tous les matins, dès qu’elle est levée, au saut du lit, elle s’entraîne. Elle s’échauffe en faisant des vocalises pour étirer ses cordes vocales. Elle vérifie si sa voix est bien placée. Si ce n’est pas le cas, elle la change d’endroit, jusqu’à trouver l’emplacement juste. Elle s’aide en tapant sur le la du piano pour avoir un repère.
Elle est très rigoureuse avec elle-même, comme un athlète : si sa voix tombe, elle la force à se relever et à recommencer. Inlassablement. Parfois, les voisins se plaignent. Ils tapent à sa porte jusqu’à ce qu’elle leur ouvre, ce qui prend du temps car sa voix couvre le martellement de leur poing sur la porte. Ils lui disent de changer de note, parce qu’ils ont les nerfs usés par la répétition du même son. Elle leur répond qu’elle cherche la note juste, et qu’elle est obligée de se répéter. Inlassablement.
Alors les voisins rentrent chez eux et attendent patiemment qu’elle trouve la note de juste.
Quand c’est le cas, une couleur rose se répand dans l’immeuble. Tous les habitants de l’immeuble soupirent de satisfaction car le rose est la couleur de la bonne humeur.
La chanteuse, nimbée de rose, est prête à se lancer dans un « ave Maria» resplendissant.
Des applaudissements pénètrent par la fenêtre entrouverte.
La journée a bien commencé.