Bloc 7

J’enfile des gants jetables, entre dans le bloc, l’opération a eu lieu, des morceaux sur le sol.
Je t’ai vu par la porte, je ne t’ai pas souri, tu étais sous anesthésie.


Je commence par les surfaces, nettoie les tuyaux des machines, du produit pour la Bétadine,
de l’eau chaude pour la graisse.
Je ne te connais pas, tu es un patient, ils t’ont amputé la jambe.


Je ne change pas de gant, prends le balais, trois bandeaux, je poursuis par le sol. Des bouts
d’os et fils de suture, des restes de toi sur mes pompes.


Et je porte avec moi l’odeur de ton sang.
Le sol est lavé.
Et je porte avec moi le poids de ta jambe.


Je transporte la jambe dans le bac à poubelle, j’ai gardé les gants, l’odeur de ton sang partout.
J’ouvre le grand container, le sac en plastique menace de percer et te jette à l’oubli. J’enlève
mes gants, change de charlotte et de blouse, l’odeur de ton sang partout.


Il faudrait me passer au Kärcher chaque fois que je te quitte, pour éviter que le soir, chaque
fois que je te quitte, te retrouve et te cherche, l’odeur de ton sang, traque et renifle, des
poignets jusqu’aux coudes, des coudes aux poignets, l’odeur de ton sang.


J’aurais beau me laver, mettre des gants une charlotte, respecter le protocole entier de
nettoyage, rien n’enlèvera.
Des insomnies de Bétadine et des réveils au goût de fer.

Die Bachen lesen ein buch

A trois,
Tu vas arrêter. Pinailler sur n’importe quoi, tu vas arrêter.
Ta bouche, tu ne vas plus l’ouvrir, elle sera fermée
Et ta soit disant brûlure dans le ventre pour moi, tu vas l’éteindre.
Sans adresse, sans verbe, tu ne me verras plus, je ne suis plus dans la grande existence.

Et ensuite,
Tu partiras en Allemagne, à Berlin, où tu veux.
Tu n’auras plus d’amour pour moi, tu n’y penseras pas, ça n’est jamais arrivé.
Les attentes et les grands sentiments, la toute-puissance et l’enfermement. L’enfermement.
Tout ça n’aura jamais eu lieu. Tu partiras en Allemagne peinard, et je partirai sans coup,
tranquille.

Marseille

Et tu t’es éloigné quand ça a commencé. Tu t’es éloigné et tu n’as plus parlé. La grande ville ne l’a pas remarqué, tu y es revenu quelques fois. Un ou deux jours pas plus, par peur peut-être de retomber. Tu as été heureux là-bas tu disais, mais l’arrivée de l’enfant, l’appartement trop petit pour trois, maintenant, fini ton grand voyage, on arrête de déconner, retour auprès des proches, de l’autre côté du pays.

C’est toi qui les aide maintenant qu’ils sont vieux. Tu ne regrettes pas ton choix, dans tous les cas tu l’aurais fait, partir, mieux valait il y a quinze ans, quand t’étais jeune.

Maintenant tu t’en fous de tout ça, les villes se ressemblent. Là-bas il faisait trop chaud, ça te rendait malade, ici ça fait campagne, ça te rend triste.
Partout tu te sens seul, maintenant t’essaie même plus les relations, les femmes, toutes se ressemblent. Avant tu supportais une capricieuse, ça t’enfermait, maintenant tu habites avec une folle et ça t’enferme encore.
Tu as été, dès tes trois ans, quelqu’un d’anéanti et tu es maintenant toujours brisé en mille morceaux. Tu as guetté sur le toit, adolescent, le signe d’un espoir et tu connais maintenant la déception des nuits d’attente.

Les journées passent et tu continues ce que tu as toujours fait, subir leur lent défilement.