ta silhouette à contre jour
dans l’étendue vague
tu avances lentement
les yeux fermés
un jeu d’enfant
sans obstacles
*
je te guide
avec la bouche
des sons aigus qui claquent
pas à pas tu me suis
jusqu’au bord de l’eau
tu ouvres les yeux et
tu ris
*
sur le sable encore humide
nous contemplons longuement
des gravures d’arbres enchevêtrés
délicatement tracées par la mer —déjà lointaine
*
nos pas plus légers sur le chemin de terre
nos voix qui s’incrustent dans le soir glacé
comme de petites étoiles
*
nous redescendrons sur la grève
ressasser l’avenir incertain
ton printemps suspendu
le tout début de mon hiver
Catégorie / Florence Alpern
Tombeau de mer
Mer
creusée de chairs
Tombeau de mer
Dans tes eaux/
jetée/
je suis os/
(Ô toi l’Océan
berce nos âmes !)
Mer
creusée de chairs
Tombeau de mer
Profondeurs/
noyées/
d’espoir/
(Ô toi l’Océan
apaise nos âmes !)
Mer
creusée de chairs
Tombeau de mer
Abysses/
vêtues/
de noir/
(Ô toi l’Océan
lave nos âmes !)
Madame vous gâchez tout
il m’a lancé à la figure
pendant que j’absorbais doucement
les peintures entourées de poèmes
qu’il avait accrochées le long d’un trottoir
grillagé de Saint-Germain-des-Prés
Un oasis —j’avais pensé
en m’arrêtant devant ces couleurs vives et ces mots
sur le chemin du musée Delacroix où je me rendais
en quête d’un Graal pour survivre
au bitume que je foulais
depuis des mois
respirant du gris
recouvrant de larmes les trottoirs de Paris
Vous gâchez tout Madame
ça sonnait comme une alarme
(un parfait état des lieux
du désastre)
Il ressemblait à un sage
ce peintre au visage anguleux
à la peau burinée sous
barbe sourcils cheveux blancs
tout habillé de lin blanc
chemise veste pantalon foulard
col grand ouvert
corps long maigre élancé
un chaman égaré
à Saint-Germain-des-Prés
Qu’est-ce qu’il a vu en moi
quand moi je ne voyais que ses traits
de pinceaux ses marges
composites citer tout à la fois
Milosz Bobin et Rilke
Qu’est-ce qu’il a vu de moi
pendant que je glissais tout entière
dans son havre
Pendant que j’oubliais
le chaos de ma vie
mon impasse
mon errance à Paris
pendant que j’espérais ne pas
tout perdre
à force de ne pas
savoir choisir
entre deux
vies deux
amours
Pendant que je foutais
tout en l’air
Madame vous gâchez tout
Juste parce qu’il avait aimé
que j’arpente en silence
avec cérémonie
ses rouges et ses turquoises
son orange feu
la main sur le cœur
juste parce qu’il aurait préféré
que je ne lui pose aucune question
Un fou sans doute
mais j’étais si perdue
de folie
je ne voyais
que la mienne
Ça hurlait dans mes tempes
je marchais nue
j’étais transparente
A découvert
béante
Tout se voyait
tellement
tout
ce que je perdais
se répandait
s’offrait en pâture
à n’importe qui
et même aux sages
aux fous aux peintres
aux poètes je n’avais
plus personne
dépouillée de
tout
Et pour seule patrie
un gâchis ambulant
Il n’y a que moi
pour être torturée par un sage
je me disais regard figé
sur une dernière image
l’autoportrait du peintre
recouvert d’un poème de Pasolini
à jamais gravé dans le flou de mes larmes
« Je reviens d’une virée désespérée.. »
Quand quelqu’un dit
(N’allume pas la lumière !)
moi je l’entends
/ma mère/
dans l’obscurité
baignant dans le rouge
de ses poignets tranchés
(Va chercher ton frère !)
Quand quelqu’un dit
(Calme-toi ça va passer !)
c’est lui que j’entends
/mon grand-père/
au jardin d’enfants
ma chute du toboggan
mon poignet cassé
(Tu ne diras rien à ta mère !)
Chaque lumière
obscurcie
me rappelle
ce petit matin
/à moins que ce ne fut
la tombée de la nuit/
où nous avons fui
les créanciers
de ma mère
laissant là
la maison
et notre vie
dedans
Chaque fois
que quelqu’un me quitte
une bille de verre
légèrement bleutée
me dégringole
dans la poitrine
(Quand on sera loin
l’une de l’autre,
tous les jours
à la même heure
on regardera à travers
la bille
et on pensera
l’une à l’autre,
d’accord, maman ?)
j’ai peur
qu’elle m’étouffe
comme une absence
dans ma gorge
qui ne passe pas
Quand je fuis les autres
et le monde entier
/j’aime tant marcher seule
dans la forêt/
le silence
me rappelle
sa solitude terrifiante
et muette
(Votre mère a encore appelé
l’horloge parlante
toute la journée)
Quand je perds confiance
en tout et en moi surtout
(Tu es née dans le doute)
je sais que ne pas être
sûre de moi
n’est pas une peur
seulement une
incertitude
(Tu ne sais pas si tu es vivante
ou morte)
Chaque fois
qu’une étoffe
un parfum
une élégance
se dessine
la beauté
de son visage
m’apparaît
(Ma chérie,
on ne met pas du rouge
avec du rose
ne ronge pas tes ongles
ou tu ne trouveras jamais à te marier)
je cherche la profondeur
de son être
sous la touche
superficielle
de ses habits
de ses courbes
de notre bouche
pareillement
dessinée
Chaque mort
me rappelle
son corps figé
sur une table
à la morgue
(Monsieur,
c’est impossible,
vous ne pouvez pas
entreposer ma mère
sous une croix)
mon baiser
sur son front froid
le secret
emporté dans sa tombe
elle disait
qu’elle avait le mensonge
pieux
Chaque arbre
coupé
couché
superposé
dans la forêt
m’arrache
des larmes
de sa vie
à elle
coupée-couchée
superposée
à la mienne.
Tapage
C’était un bruit
un bruit dur
qui dure et qui perce
un bruit qui perce
un bruit perçant
persistant
et qui dure
et qui perce
et qui transperce
un bruit qui transperce
et qui siffle
un bruit qui siffle
et perce
et persiffle
et persévère
un bruit qui persévère
un bruit qui entre
un bruit qui va et qui entre
un vacarme qui entre
qui entre sur l’oreiller
qui entre dans mon oreille
un vacarme dans mon oreille
un vacarme de train
un train de nuit
un train de nuit qui s’enfonce
dans mon oreille
qui fissure mon oreille
un bruit qui fissure
un bruit qui strie
qui fissure et qui strie
qui strie et qui perce
qui persifle et qui perce
et qui transperce
et qui persiste
et qui bat
un bruit qui bat
un bruit qui explose
comme un volcan dans ma tête
comme une éruption dans ma tête
un ravage dans ma tête
un bruit de rat
un bruit de rat qui grignote
qui met en pièces mon cerveau
un rongeur de cerveau
un bruit sauvage
un bruit de marées
un bruit de grandes marées
un bruit de ressac
qui s’engouffre dans mon cerveau
dans les profondeurs de mon cerveau
qui engloutit l’espace de mon cerveau
au début j’ai cru que c’était le frigo
j’ai longtemps cru que c’était le frigo
le frigo au dessous de la chambre
le bruit spectral du frigo au dessous de la chambre
qui remonte au dessus du plancher
le bruit diamétral du frigo
le bruit colossal du frigo
la cacophonie du frigo
qui remonte dans la chambre
qui s’introduit dans mon oreille
qui envahit mon oreille
le moteur du frigo dans mon oreille
qui fracasse mon oreille
le moteur assourdissant du frigo
j’ai cru que c’était lui
le barouf du frigo
la Castafiore du frigo
et tout l’orchestre qui s’avance
et tout l’orchestre qui s’invite
dans mon oreille interne
dans mon intérieur
des cuivres dans mon intérieur
des cymbales dans mon intérieur
à se faire interner
à se faire interner l’oreille interne
et tout le corps
à se frapper la tête et tout le corps
des cymbales qui tapent
à se rendre fou dans la tête
et le corps
j’ai cru que c’était le frigo
mais ce n’était pas lui
ce n’était pas le frigo
j’aurais pu expulser le frigo
j’aurais pu le sortir de la cuisine
j’aurais pu sortir de la chambre et débrancher le frigo dans la cuisine
j’aurais pu me débarrasser du frigo
pour ne plus entendre le bruit
mais ce n’était pas le frigo
c’était mon sang
j’entendais mon sang
mon sang battu dans mon oreille
ou c’était mes nerfs
ou c’était mes entrailles
c’était dedans
dedans le silence
le silence entre le bruit du frigo
le silence dans l’absence de bruit du frigo
dans l’absence des bruits de la nuit
dans l’absence des oiseaux de nuit
dans l’absence de toutes les absences
c’était moi
ce bruit c’était moi
Feygele
Vert tendre
______ toute
______ ______ naissantes
et
frêles
et
légères
______ toute
______ ______ dansantes
ballet d’OMBRE
ciseaux
de lumière
______ ________ ___ petite Feygele
je traverse
la haie
d’honneur
qu’elles
me font
les feuilles
d’orme
ensoleillées
petit oiseau
j’entre
dans ton
domaine
______ ______ _______ Ô Feygele
les branches
______ tes bras
la mousse
______ ton lit
ton sang DEVIENT
______ sève
______ _________ _ ma Feygele !
dans les oreilles
Quatre Saisons
______
______ mais là
c’est le Printemps
______ pour les joies
je ne sais pas
mais
______ les fleurs
oui !
elles
______ renaissent
et toi
______ ______ tout petit oiseau
TOI
tu dors
dessous
si je veux
me glisser
contre
toi
il faut que
j’erre
dans
la forêt
que je creuse
de mes pieds
nus
l’allée
d’aiguilles
douces
j’avance
dans
les travées
printanières
encore jonchées
de feuilles
______ ______ ______ ______ mortes
mais Feygele…
______je peux encore
______ _____frôler
______ ta peau
j’y laisse
mon empreinte
tu la sentiras
(Feygele sous la terre)
j’entends
ton souffle
le vent
je respire
dans
tes poumons
noyés
au bord
de l’eau pure
ruisselante
______Feygele ?
______ ______ ______ rouge-gorge
______ ______ petit oiseau
envolé !
Bientôt
tu renaîtras
enlacée
de vert
je toucherai
l’humus
de ta chair
coquelicot
je reconnaitrai
ta terre
Mère
il
n’y
a
pas
d’
ouverture
pas
de
fermeture
ça
ouvre
pas
ça
ferme
pas
pas
besoin
de
remettre
le
couvercle
le
vide
en
dessous
au
milieu
c’est
nous
sans
dessus
dessous
ça
sonne creux
ça
résonne plus
sans
ouverture
sans
fermeture
ça
passe
_ à
travers
__ ça
__ _ tombe
_________ c’est
______________ du
_______________________ vent
Tu fulminais dans mon dos et je continuais de fourrer mes livres dans le carton de déménagement. Plus tu t’emportais plus j’allais vite. J’essayais de me faire sourire en me disant que je n’avais jamais été aussi efficace, en te remerciant presque. Tu étais allongé dans le canapé, ton téléphone à la main me donnait quelques minutes de répit quand tu tombais sur un post qui t’absorbait subitement, et puis ça reprenait, tes injures. Ta revanche, au milieu des cartons. Je ne voyais pas que c’était une posture, que ton téléphone t’empêchait de couler, que tu m’offensais pour ne pas sombrer. J’essayais de ne pas t’écouter, je fredonnais dans ma tête des chansons douces, et je m’appliquais à la tâche.
Déplier un carton, scotcher, entasser mes livres. Je me disais Tiens bon ne craque pas tais-toi ne lui fais pas ce cadeau demain tu seras partie tout sera derrière toi ce type est fêlé tu as fais le bon choix te sauver. Je ne voulais pas voir la brutalité du choc. Ni l’ampleur de l’échec. Je ne comprenais pas qu’en me perdant tu perdais tout. Je ne voyais que la violence, elle avait pris ton visage. Je ne t’accordais aucun droit. C’était trop tard. C’était ta faute. Troisième carton, deux mains deux bras. Mécanique de survie. Ne pas flancher. Faire. Se taire. Et puis je craquais, trop c’était trop, il fallait que je te réponde. Je ne comprenais pas que tu ne voulais que ça. Me retenir par le bout de quelque chose, ne serait-ce qu’un mot, me rattraper au vol et qu’on reprenne la danse, que ça tournoie comme avant. Mais c’était fini, je ne voulais plus de tes filets, je voulais juste m’échapper, courir aussi loin que possible, ne plus te voir t’entendre m’étendre mais te fuir. J’étais en armure et tes flèches ricochaient sur moi, et même si à l’intérieur je tremblais comme une feuille, même si mes jambes ne me portaient plus, j’étais debout, en guerre, dos tourné, contre toi. J’entendais tout ce qu’il me fallait pour ne rien regretter. Tes attaques perfides. Je n’entendais que ça. Ta perfidie. Je n’entendais que la haine. Je n’entendais pas que tu pleurais sous les cris, ni ta peur, ni à quel point de folie tu m’aimais.
Ni combien c’était vrai.
Neige
Neige dehors neige dedans neige dans mon cerveau neige de mots sur ma page blanche neige sur mon écran neige de souvenirs verglacés neige ardente dans la fourrure de ton corps d’ours divin quand vint le temps du vin puis tout en vint aux mains aux poings flocons d’amour brisé neige de sang comme des noces de chair brouillard brouillard givré sur tes yeux flous tes yeux bleus oublieux du froid du froid du froid du froid qui nous battait la peau les os fragiles comme du verre sous la pluie scintillante comme des oeufs enneigés dans le nid d’une mouette égarée je sèche les étoiles de givre sur mes lèvres glacées glacées au bord du thé brûlant qui ne me réchauffe pas je dois t’écrire je dois t’écrire je dois te dire l’averse de neige les rues glissantes entre nous l’épaisseur de gel qui s’immisce entre mes mots qui ne sortent pas qui ne sortent pas qui ne sortent plus les plumes d’oiseaux moqueurs migrateurs exilés réfugiés n’irriguent plus mon désert de sable blanc frais poudreux tu te rappelles on s’enduisait le corps de crème fraiche fraiche fraiche et on léchait nos sucres glace collés aux paupières du miroir de neige coupante montée en neige dans ma tête glissade dans mon corps gelé jusqu’au bout des doigts seulement des gerçures seulement des gerçures seulement des gerçures à t’offrir et le silence en avalanche peur de fondre fondre fondre si je te parle en hiver des larmes de cristal nous figeront jusqu’à l’été c’est très clair laissons faire le printemps qu’il souffle en douceur sur nos manteaux engourdis de ouate je suis une petite boule qui craque craque sous tes pas trop lourds ça m’engloutit ça m’engloutit ça m’engloutit je préfère la nage à la neige
Tu es là
devant moi
dedans ton petit carré blanc
photographique
tu te regardes
dans la glace
dans ta robe blanche
conception immaculée
tu te prends en photo
selfie sepia de toi
tu t’immortalises
je ne vois que toi
et l’appareil photo
serré contre ta poitrine
le sein des seins
où bientôt je nicherai
ton corps blanc
ta taille violoncelle
je voudrais les entourer
de mes bras qui se forment
toucher ton étoffe
fine rugosité
et renifler ta peau
si peu maternelle
je sens ta beauté
elle me transperce
elle m’atteint
je m’y déploie
sous ta robe
j’envahis le terrain
je prends place
je te possède
je nais dans tes yeux
tu me vois dans la glace
tu me repousses
mais tu m’attends
mes cheveux dans ton reflet
mes yeux dans ton regard
mon corps dans le tien
je vais sortir
comme l’oiseau de l’appareil
perce le mensonge
transparent
où j’apparais
je suis à ta place
à présent
confondue
de ta disparition.