les mains pleines de terre

appuyées contre un arbre,

les phalanges qui surgissent de l’obscurité

une mèche qui flotte dans le vent,

une main qui essaye de la rattraper,

comme si elle allait s’envoler

quelques grains de sable dans ma paume,

il brûle et glisse laissant une trace invisible,

il coule comme l’eau devant moi

une vieille âme dans un corps jeune,

des rides sous les joues rebondies,

des yeux qui en ont vu, une bouche qui se tait,

une flamme bleue à la place du coeur

C’était dans le bus, la première fois. Ton portable a vibré, l’écran s’est allumé, laissant apparaître les lettres du prénom aimé. Sourcils froncés, tu détournes le regard et relègue le téléphone au fond du sac. Comme si l’enfouir dans ton fatras pouvait faire cesser la sonnerie, annuler ta gêne à son prénom. Il t’avait expliqué la lassitude, l’envie de nouveauté et cette nécessité d’être sans toi. C’était difficile à dire, il pleurait. Toi, tu n’avais rien dit. C’est comme si ses mots restaient coincés en toi, ils s’accumulaient en une masse bloquant ta gorge. Une boule impossible à avaler, impossible à recracher.

Tu voudrais arrêter d’y penser, juste quelques minutes, mais la sonnerie revient. Il insiste, il se met en colère maintenant, il veut régler ça au plus vite, se désinscrire du bail de location, organiser son déménagement. Il a une vie à récupérer.

Toi, tu es au bord. C’est comme si tu revenais de la salle d’opération. Tu ne sens rien, juste un grand vide à la place du corps. Le goutte-à-goutte de la perfusion marque les secondes qui s’écoulent. Un nuage d’ammoniac survole la salle de réveil. Tu es sur un lit blanc, en roue libre, en pleine descente. Tu te raccroches aux rambardes métalliques. Bouche pâteuse, corps ankylosé par les médicaments. L’anesthésie fait encore effet, mais tu sais que tu vas bientôt avoir mal. Tu pressens les tiraillements, la peau meurtrie qui prend des couleurs inédites et la solitude. Alors tu attends encore un peu avant de décrocher.

Quatre yeux à se murmurer des promesses,

Sous un ciel parsemé.

Soupirs gravés sur les troncs des forêts,

Pour toujours, à tout jamais.

Mains sérrées, bouches acérées.

Deux yeux qui cherchent dans la foule,

La couleur de l’être aimé.

Forêts de ciment,

Vague de béton laminant les airs,

Élans de boue et papiers gras.

Le vent a fait place nette, plus une trace,

du passé commun, des mots échangés.

Espoirs endormis par mégarde.

Poignée de sable jetée aux yeux,

Retourne-toi et fuis.

La bouche est douloureuse, elle est un trou sombre dans le visage. Un trou noir et bruyant, dont s’échappent des filets de salive et des pleurs. La dent perce une gencive boursoufflée, un petit morceau de blanc fait surface sur le rouge.

Dans le garage à vélo de l’école primaire, je saute entre les raks métalliques, à l’abri de de la pluie. Je glisse et cogne le sol en gravier. Ma lèvre heurte le métal, le goût du sang dans ma bouche, un morceau d’émail sur ma langue.

Une douleur aigue au fond de la mâchoire, je veux me boucher les oreilles, mais il n’y a pas de son. Ça recommence à chaque fois que je croque. Ca n’est pas beau à voir dit l’homme à blouse blanche, je vais vous endormir. Adieu molaire, je t’aimais bien.

Ma bouche est désertée, une par une, elles sont parties. Déchaussée, brisée, mal entretenues, chevauchées. Il faudrait les remplacer. D’abord une, puis d’autres fichent le camps. Je passe ma langue sur une gencive nue. Je mâche ma rancune.

Je voulais parler de lui, de son front baigné de lumière.

Je voulais faire son portrait, pendant qu’il dormait.

Je voulais dessiner ses yeux qui chantent même quand ils sont fermés.

Je voulais y ajouter le passage des ombres tanguant sur son visage.

Je voulais montrer le grain de beauté sur son épaule gauche.

Je voulais partager ce coin de peau inondé de lumière dorée.

Je voulais parler de la beauté de ses mouvements, la tranquilité de sa respiration.

Je voulais parler de mon silence à cette scène.

Je voulais dire l’amour, qu’y a-t-il de plus difficile à dessiner ?