J’étais plaine incendiée de soif, djebel enrobé de ciel.
Je suis tranchée boueuse gorgée de peur, ciel furieux que les hommes déchirent.

J’étais chasseur le meilleur de ma tribu, berger paisible qui s’en remet aux écritures.
Je suis corps instrument de guerre, chair qui a mal qui a froid, corps qui ne compte pas.

J’étais assez.
Assez fort. Assez jeune. Assez courageux.
Assez français pour en mourir.
Je suis trop.
Trop africain trop arabe trop musulman.
Trop étrange pour être français.

J’étais le tirailleur, le combattant, le soldat.
Je suis le fils du fils, la mémoire fragile, la parole pudique. Qui parle bas, qui parle faible, qui
parle maladroit. Qui parle quand même. Qui dit je suis le Français africain, le Français arabe,
le Français musulman. Qui dit ce que j’étais je le resterai, ce que je suis je veux l’être aussi.

Sois douce

Sois douce, ma colère
ne te laisse pas emporter
par mes pensées,

elles veulent en découdre.

Brouillonnes
pressées
instables
elles explosent

si on ne les craint pas.

Sois une arme
qui décide quand
et qui
elle blessera.

Sois douce
calme toi
réfléchis.
Trouve mes mots
ne les dis pas
réfléchis.
Colle ta langue à mon palais
ne bouge plus
réfléchis.
Goûte mon sang
ne le bois pas,
réfléchis.

Mâche ma haine
ne l’avale pas
réfléchis.
Bois mon sang
ne te saoule pas
réfléchis.

Et quand il n’y aura plus de vent
pour dévier ta flèche,
ne réfléchis plus.

Ecarte mes doigts
libère-la
écoute-la siffler
regarde-la voler

chevauche-la
et ferme les yeux.

Elle sait où elle va.

Pour ça

c’est pour caresser

des mots qui effleurent
la page se posent un peu
en haut un peu en bas
sur son ventre partout

c’est pour tisser un
fil de ta peau à la mienne
à l’écoute du moindre souffle
araignées complices dans l’attente
d’un tremblement

c’est parce que je ne sais
pas parler c’est si bête pourtant
écarter les mâchoires laisser venir
la gorge la brûlure
la bouche la brûlure
les lèvres la brûlure
des paroles qui remontent

c’est parce que je ne sais pas
peindre non plus ni chanter
ni me montrer sous ton balcon

ce n’est pas parce que je sais écrire
car je ne sais pas si je sais écrire
mais tout le monde peut écrire un peu

et je veux être tout ton monde

Vierge

C’est un peu fou quand on y pense.

Tes doigts ont changé bien sûr
mais à chaque fois qu’ils me touchent,
ils semblent me découvrir,
me chercher, s’émerveiller,
craindre de me perdre.

Alors je surgis à nouveau
au monde et à toi.
Encore
et encore.
Qui touche comme ça ?
Quels doigts donnent à notre peau
l’odeur d’un nouveau-né ?
Ceux des autres s’habituent,
s’endorment, s’éloignent
ou frappent, nostalgiques,
sur quelques touches de piano
un peu usées.

Ceux d’une mère jamais.

Tour à tour leurs caresses
sont celles d’une feuille,
du vent ou de l’eau,
dont la fontaine est de jouvence.
Le temps, juste le temps de ces caresses,
on se demande si on a vraiment vieilli.

Neige

J’aime cette neige
Qui tombe en douceur
Virevolte et joue
Avec les yeux des enfants

Elle s’amuse avec eux
Comme elle le faisait avec
Le guetteur impatient
De ciel d’hiver

Que j’étais

J’aime comme les flocons
Mouillent leurs joues
Pleines
De mes baisers

Je m’émerveille de ces traces
De petits pas dans la neige

La neige
Son joli craquement
Comme une chanson

Elle dit
J’amortis ton pas
Pour le rendre léger

Elle dit
J’accompagne ton pas
Pour le faire avancer

Mais la neige devient sale
Mais la neige devient lourde
Elle s’écrase
Sur un sol meurtri

Mais la neige devient laide
Mais la neige devient rouge
Elle arrête nos pas

Où plus rien n’attend

Nos pas solitaires
Qui traînent leur poids
Se figent
À chaque craquement
Qui déchire le ciel
Qui déchire l’enfance

Une fois à l’abri
De la neige
De tout ce qui tombe
Je chasse les flocons
De leurs joues glacées
Et dépose mes baisers

Sur des larmes sans âge
Des larmes que je bois
Pour m’unir à la vie
À ce qui coule
À ce qui emporte
À ce qui lave
À ce qui s’en va

Sans faire de bruit

À travers

Tu te souviendras de moi.
Tu ne le sais pas encore. Tu n’y penses pas. Tu t’en moques.
Tu marches dans la vie et je passe à travers toi. Comme les bruits de la ville, les rumeurs, les odeurs qui traînent, les affiches des vitrines, les pleurs de cet enfant dont tu te demanderas après coup s’il n’était pas perdu.
Tu me vois pourtant. Comme tu entends, sens, ressens. Sans que tes yeux, ni tes oreilles, ni tes narines ne s’attardent. Pas même ton cœur.
Je suis comme la ville, les odeurs ou l’enfant.
Je ne t’en veux pas. Je sais que tu ne me rejettes pas. Tu m’accueilles mais sans chercher à me saisir. Parfois tu vas jusqu’à poser tes doigts sur moi, mais tes doigts ce n’est pas toi. Non, tu ne me rejettes pas. C’est juste que tu ne sais pas ce qu’est la faim et oublies que tu te nourris de moi. Et des bruits, et de cet enfant qui a besoin de toi.
Un jour, autour de toi, tout ralentira. Je ne m’en réjouis pas. En fait ça me terrifie. Mais je le sais. Le lointain ne se donnera plus la peine de venir jusqu’à toi. Les villes s’adresseront à d’autres, l’enfant sera un adulte et il ne te demandera plus rien.
Alors tu tendras l’oreille, tu chercheras partout, fixeras les espaces. Tes poumons auront soif.
Ce jour-là tu te souviendras de tout et tu te souviendras de moi.

L’Autre

Il a compris les codes
depuis toutes ces années
à les avoir observés
à se les être fait
inoculer intégrer assimiler

Ils ne les comprennent pas
ils n’en ont pas besoin
ils les créent les vivent décident
si et quand ils les respectent

Il travaille pour eux
polir leurs murs l’a rendu
plus blanc que la souche
dont ils se revendiquent

Alors tout se passe bien
il est doué disponible pas cher

Ils ne le regardent pas
mais apprécient sa présence
discrète
ça le dérangerait
mieux vaut le laisser travailler
tranquille

Il ne la regarde pas
ça ne se fait pas
se trompe de code
quoi que

Plus tard elle dit :
c’est vrai qu’il travaille bien
Plus tard elle ajoute 
un mais

Elle n’aime pas
comme il est avec les femmes
il fait comme tous ceux de
là-bas

Elle dit :
il ne me regarde pas

Pas possible

D’abord nous n’y croirions pas. Pas ici. Nous éteindrions la télé et irions au cinéma, ou au restaurant, ou simplement dans le quartier marcher un peu. Acheter du pain peut-être. Les heures auraient presque le même poids que d’habitude.

Nous ne voudrions pas y croire. Plus ici. Nous écririons sur quelques groupes whatsapp d’amis ou de parents pour organiser le quotidien des jours à venir. Je m’occupe de l’aller. Tu gères le retour. Une fois sous contrôle la vie se plairait à prendre quelques risques.

Puis nous penserions à autre chose et cette chose ne sonnerait pas comme d’habitude. Comme une balle de pingpong dont on a du mal à voir la fêlure. Nous serions troublés. Des mots étranges effleureraient la surface. Nous les chasserions car ils nous sembleraient être la fin du langage.

Mais viendrait la nuit. Le silence qu’elle impose et l’injonction à entendre. Aucune échappatoire. Les cinémas et les restaurants ne sont plus des refuges. Les quartiers font semblant de dormir. Seuls les enfants respirent paisiblement car nous leur avons menti.
Soudain la peur. Plus rien ne semble familier. La mort redevient un possible omniprésent.

Nous réaliserions alors avoir connu la paix.

Mémoire

Même les ruines perdent la mémoire
Cette pierre ne sait plus

Elle a été château, bergerie
Simple maison

Elle n’est plus que pierre

Je lui ressemble

J’ai dû être quelque chose
Une brique d’autre chose

Je tente d’arracher le lierre
Qui l’étouffe
Comme elle je suis envahi

De silence

Comme elle j’attends

Qu’une main me libère et me replace
Dans mon histoire

D’en haut

Avion lourd, terre légère
Le regard traverse le hublot
S’accroche au défilé

Asphalte arbres bâtiments
Morceaux de soleil
S’ébrouent avancent accélèrent
Se fondent en un seul trait
Qui pénètre l’œil

Il y dessine une fêlure

Avion lourd, terre légère
Un pays tourne ma page
S’élance à pleine vitesse
Vers où je ne vais pas

Avion léger, cœur lourd
L’un reste en bas
Quand l’autre s’envole

Je regarde ma terre de haut
Et ça la rend triste

Avion vide, avion lourd
Rempli de ce qu’il n’a pas
Pu emporter avec moi