Rêver, après quoi

Oui, tu vois, cela pourrait commencer ainsi.
Un renflement timide à la surface de la branche de cerisier
A peine perceptible
Doté cependant de toute la force
D’une caresse légère
D’un souffle qui effleure les peaux
Caresse qui transforme
Nos corps pour ouvrir tes yeux sur le monde
Nos mondes pour les ouvrir dans tes yeux
Et rêver d’être touché par ce que l’on perçoit en germe
Rêver d’être touché par ce que l’on ignore encore
Rêver d’être touché par des signes reconnus de nous seuls

Oui, tu vois, cela pourrait continuer ainsi
Une fleur déployée lentement dans l’air doux
Du vivre grandissant
Auprès des autres se mélange
A leurs couleurs, à ta lumière intense
Fleur qui arrose
Les pluies successives et les soleils sans fin
Nos corps pour ouvrir tes yeux aux chemins des possibles
Nos chemins aux possibles de tes yeux
Et rêver d’arpenter les rayons à la lisière des lunes
Rêver d’arpenter nos sentiers qui débordent
Rêver d’arpenter nos routes intérieures

Oui, tu vois, cela pourrait finir ainsi
Une graine enfouie dans la terre
Croisée aux confins des chemins poussiéreux
L’humus de tous les jaunes, de tous les incarnats violacés
De toutes les feuilles accumulées là
Des lits de feuilles mortes
D’où renaissent les corps
La vie pour combler tes yeux des traces de ceux qui partent
La vie où renaissent les traces à chaque saison nouvelle
Et rêver de graver toutes les traces sur l’orange des ciels
Rêver de graver les empreintes dans les murs démolis
Rêver, après quoi

là où dorment les mots

dans l’ombre de leurs peaux
se pose leur laiteuse légèreté
rendront-ils son sourire
au rouge de sa bouche
l’espoir à ses paupières en berne
la paix aux visages en bataille
ils parlent une langue inconnue
pourtant parmi les cygnes
la gravité

là où dorment les mots le lit sec d’un fleuve
là où ils jaillissent j’aime à me réveiller

dans le silence parfois
les mots croisés avec les yeux
me donnent des coups à l’âme
des bleus à mon cœur tuméfié

dans le silence encore
les mots rencontrés par les lèvres mutiques
sont comme de longs baisers
qui m’irriguent jusqu’au moindre viscère

dans le silence enfin
là où se conjuguent tous les mots
l’horizon des oiseaux est tout proche,
leur chant m’entraîne où un lac fait signe

Libres

Je pense souvent : le temps –
cette invention stupide
ronge tout,
soi et
les autres avec

Et ?

Je pense souvent : il s’en fout
le temps
il file
il s’en fout
des traces
des êtres
des hiatus
de ses affres

Et alors ?

J’en viens alors à penser : les signes,
les mots scandalisés
c’est çà
qu’ils lui jettent
en pleine figure
sur les pages
leur pouvoir :
l’arrêter
le stopper
le ligoter sans démesure

Et alors ?

Je pense encore : il faut écrire
tout
absolument
tout
pour figer le soi
disant
le soi dit
en passant

Et alors ?

J’en viens même jusqu’à penser : c’est la seule façon
de se battre – les mots
ils finiront bien
par réduire
éphémère et éternité
à néant
ils finiront bien par le tuer

Et alors?

Resteront les grains de sable éparpillés
Libres

Et alors ?

A l’abruit du monde

Terre primitive
Terre fertile
Volcan explosif
Tout sous la mousse verte et lisse
S’extrait des replis de l’oubli
Même les souvenirs fouillés
Même les larmes qui grincent encore à certaines heures

Terre non finie
Terre brûlée
Chaos, coulée
Tout sous le manteau de la mémoire
Traîne à l’abruit du monde
Même les gros galets, leur gris ferraillé
Même cette pierre qui saigne encore à certaines heures.

Les mains qui pensent et les yeux qui racontent

Nous avons des yeux étrangement verts, la voix qui tremble et des mains de labeur. Nous avons des rides au bord des lèvres et les voisins d’en face. Nous avons des rues, toujours les mêmes, les pieds nus, la peau blanche et des bruits dans la tête. Nous avons des morts qui nous observent et des vivants autour de nous. Nous avons faim. Nous avons le jour et la nuit, nous avons envie de dormir et la nuit à respirer. Nous avons les eaux muettes. Nous avons l’énergie des songes et la volonté des corps dans leur effort à vivre.

On croit que ceux qui nous regardent
nous écoutent, 
tu sais toi qu’ils sont juste absorbés 
par la couleur des yeux.

On croit que ceux dont les mains font, 
répondent à la volonté des corps et, 
dans leur effort à vivre, 
ne pensent pas

On croit que ceux qui sont nos voisins
nous sont proches, toi tu sais qu’ils sont juste 
les eaux muettes d’en face 
dont les mots se figent au bord des lèvres.

On croit que ceux qui ont des rides, 
la peau blanche 
et les pieds nus
sont de pauvres malades inutiles

On croit que ceux qui ont des bruits dans la tête
sont des fous 
qui parlent avec les morts 
et ignorent les vivants

On croit que l’air est le même le jour et la nuit, 
mais toi tu sais respirer l’odeur de la nuit
elle sent comme un chat endormi sur l’herbe fraîchement coupée 
et tu peux, dans l’énergie de tes songes
caresser le dos de cette bête, douce comme une fourrure

Errances

Avant je m’acharnais à être exemplaire, être dans les attendus, être dans les clous, être dans une vie programmée, être dans les normes.
Mais je suis sur un fil. Alors je ne m’acharne plus. La vie défile. J’en suis le fil. Je le déroule. Par exemple, j’en suis souvent les boucles non programmées. Normal, je m’y suspens. C’est parfois drôle et amusant, parfois triste, ça dépend. J’erre.

Souvent, j’erre par les rues, par les œuvres, par les mots. Je dépose des vers sur mon arbre préféré. Le chêne chante sur l’oiseau. Je cherche des tutus parmi les fleurs. Les fleurs roses. Les fleurs blanches. Les pétales généreux. Les couleurs vives sont des fleurs. Je marche, je marche dans le froid. Je mange seule dans le froid. Je marche, je marche seule dans le froid. Les frissons du vent traversent les pores de ma peau. Je te cherche. Seule. Je te cherche sans résultat. Alors je rêve d’une cabane où tout devient possible. Elle tient sur un pilotis, ses volets sont des ailes de papillon et puis sa cheminée touche les nuages. Au loin s’envolent les fous rires. J’erre.

Si tu voyais, sur le fond blanc, l’invisible noirceur des voiles, posée là sur le dos de mes mots. J’erre. Sur mon carnet, tracées à l’encre noire des lettres fantômes, pages de poète noircies de blanc. J’erre. Nul sonnet. Les mirages, le secret des spectres te sautent aux yeux en l’ouvrant. J’erre. Si je pouvais, sur ce fond blanc, je ferais revenir, du bonheur, l’arc-en-ciel et toutes les couleurs que tu aimes. Mais les mots se brisent dans les suaires et sous les coups des maillons de leurs chaînes.


Je ne sais pas recoller l’encre.

Les cartes des géographes

Tous les géographes savent pertinemment que les lignes n’aiment pas qu’on leur dicte leur conduite car ils reçoivent tous, pour jouer à leur métier, des cartes de cœur, dont ils doivent suivre les lignes afin d’en entendre les battements.
Le sang circule et cherche à répandre la vie partout pour tout cartographier, à sa façon. Il se prend dans la toile d’araignée des lignes noires des cartes de la pioche. Il butte contre les lignes de démarcation, qui, sous la pression d’un autre sang versé, celui d’avant, se révoltent et font sauter les verrous des mers, des océans, des villes, des montagnes, des déserts et des fleurs pour qu’ils s’abreuvent de ce sang neuf de cœur.
Qu’une ligne se brise et c’est hémorragie. Qu’une ligne de force s’aventure à couper les frontières des cartes et les cœurs des hommes battent d’un même sang. Il nous faut une ligne de crête sur tous les plans, toutes les cartes. Qu’elle s’élève haut dans le ciel pour voir au-dessus de ces lignes noires tracées sur les terres de papier. Qu’elle dessine de nouveaux posters pour remplacer les terres d’avant, dont on a mis les cartes dans le chien. Qu’on change les juges de ligne car ils n’ont rien compris : garder la ligne ; c’est là leur seul souci. Qu’on garde la ligne et c’est les corps et les cœurs qui se ratatinent sans ligne d’horizon. Qu’on change la donne en cessant d’écrire le mot « humanité » dans l’entre-ligne.
Il est urgent d’apprendre aux géographes que les lignes au crayon ne peuvent rien dans la bataille contre les silhouettes, les lignes des visages qui encrent les paysages sous leurs pas. Elles trouveront forcément les chemins de fortune vers le sang réconcilié dans les plis des cartes de leur géographique cordiforme.

Aller simple

Quand tu me verras descendre de ce train
Aux aguets comme un assassin en fuite
Ne crois pas que j’ai besoin de quoi que ce soit
Ils m’ont déjà tout pris

Tes mots ! Garde-les !
Plus aucune place dans ma valise vide !

Tes yeux ! Ne les pose pas sur moi !
Mon corps ne pourrait porter
Ni l’effroi, ni les supplications
Dont ils le couvriraient

Tes mains ! Laisse-les dans tes poches !
Qu’elles n’effleurent pas ma peau pour la caresser
Je sens encore leurs doigts comme des lames de couteau
Qui découpent mes entrailles !

Quand tu me verras descendre de ce train
Aux aguets comme un assassin en fuite
Sache que ce n’est pas du bout du monde que je rentre
Mais d’un pays d’où l’on ne revient jamais.

Aller simple

Quand tu me verras descendre de ce train
Aux aguets comme un assassin en fuite
Ne crois pas que j’ai besoin de quoi que ce soit
Ils m’ont déjà tout pris

Tes mots ! Garde-les !
Plus aucune place dans ma valise vide !

Tes yeux ! Ne les pose pas sur moi !
Mon corps nu ne pourrait porter
Ni l’effroi, ni les supplications
Dont ils les couvriraient

Tes mains ! Laisse-les dans tes poches !
Qu’elles n’effleurent pas ma peau pour la caresser
Je sens encore leurs doigts comme des lames de couteau
Qui découpent mes entrailles !

Quand tu me verras descendre de ce train
Aux aguets comme un assassin en fuite
Sache que ce n’est pas du bout de monde que je rentre
Mais d’un pays d’où l’on ne revient jamais.

L’étincelle

De ces corps qui ont vécu
De ces visages ridés
Croisés de temps à autre,
S’accrochant à leur mémoire
Les yeux qui étincellent.
D’où leur vient cet éclat ?
Peut-être est-il l’écho
de cette vivacité intérieure
d’un esprit toujours en alerte
comme au printemps
dans un corps qui aimerait
Rêver à la même saison
Qui refuse de bouger
Comme l’eau prise par le gel
De l’hiver

Peut-être est-il tout simplement
le souffle
d’un bonheur simple
ceui de la rencontre
celui de l’échange
rupture avec
les solitudes
Compagnes uniques
Des corps qui ne suivent plus
Des corps qui s’en vont.

Peut-être encore éclairent-ils
Te toute leur intensité
L’espace qui leur reste
Le temps qu’ils savent compté
Ces yeux qui courent
Plus vite que leur corps
même si la lumière
rince un peu leur couleur
L’étincelle est bien là
comme une volonté intacte
de contempler chaque parcelle
de vie comme
un trésor
qui ne se voit pas