Le corps, toute une histoire

Un visage comme une feuille blanche où j’ai envie d’écrire
Le front comme quelques lignes à lire et à relire
Les yeux sont tout un monde où je puise mes idées
Le début d’une histoire ou d’un conte de fée
Les sourcils, pétillants, en accents circonflexes
Et le nez, un souffle, une ponctuation, qui m’inspire ce texte
Les joues sont les pommettes de tous les adjectifs
Le menton qui retient les qualificatifs
Les oreilles ouvrent et ferment à chaque fois les guillemets
La bouche qui dialogue avec les mots d’après
Le cou est le creuset de cette belle histoire
Les bras en sont l’intrigue, le suspens et l’action
Et sur ce corps je lis toutes les phrases, tous les sons
Les pieds en bas de pages chuchotent alors aux doigts :
« Commençons cette histoire … Il était une fois… ».

Comme un premier rendez-vous

C’était décidé. Je monterais dans le premier bus qui me conduirait vers cette ville inconnue, cette capitale, dont j’avais tant rêvée, et, qui, en cet instant, devenait accessible. J’avais mon plan sur lequel
j’avais minutieusement tracé mon itinéraire pour cette première rencontre. L’impatience de la découverte, les mains qui tremblent, le cœur qui bat, l’imagination qui s’emballe et qui invente déjà une belle histoire, les sens qui se troublent. Je me sentais comme lors d’un premier rendez-vous amoureux. Fébrile face à l’inconnu, mais avec une envie irrépressible d’y aller…

J’avais tout prévu dans ma tête, tout préparé, pour être sûre. Mais qu’allais-je découvrir ? Tout se passerait-il comme dans mes plans ? Y aurait-il une part d’imprévu qui donne à la rencontre son caractère exceptionnel ? La ville me livrerait-elle tous les secrets de ses méandres ou bien, comme l’amoureux, entretiendrait-elle une part de mystère pour m’inciter à revenir, à faire voyager mes rêves, à entretenir un soupçon de surprise, qui maintient l’attention à l’autre, fortifie le lien et fait grandir, au plus profond de soi, la ferveur des sentiments ? En descendant du bus, et au contact de mes pieds avec le sol, de mes yeux sur ses premiers secrets, de mes doigts caressant lentement la rambarde du pont qui enjambe son fleuve, serais-je conquise, déçue ? Serions-nous sur la même longueur d’onde ? Aurais-je envie d’aller plus loin ?…

La voix du chauffeur de bus me tira de mes pensées. Tout à ma réflexion, j’en avais oublié mon plan, oublié la station, où j’aurais dû m’arrêter. J’étais au terminus. Je décidai donc de descendre et de me laisser guider par l’imprévisible, que la ville avait finalement prévu pour notre première rencontre. Je me laissai enlacer par elle comme par les bras d’un premier rendez-vous amoureux, dont je ne sais vers quel destin ils voudront bien me porter.

Le jardin luxuriant

Je suis un jardin luxuriant. Aujourd’hui, certains sont admiratifs, ils me comparent à Babylone, l’Eden ou l’Alhambra. D’autres, au contraire, disent que, moi le jardin luxuriant, je suis excessif ou bien exubérant. Ils trouvent que j’en mets plein la vue. Ils jalousent mes couleurs, ma fraîcheur, mes parfums. Ils ne se rendent pas compte des efforts accomplis pour devenir un jardin luxuriant. Déjà, dès tout petit, ce fut une bataille.

On m’avait dit : « Tu seras un jardin luxuriant ! » On n’y croyait pas trop : « Toi, un jardin luxuriant, pauvre lopin de terre, sec comme de l’amadou, tu n’y arriveras jamais ! » Vrai bourreau de travail, j’ai trimé comme un fou. Gagnant sur le désert, quelques acres de terre, j’ai pris soin des semis, des boutures, des plantules que l’homme m’a confiés. Sous le moindre treillage ou le moindre gravier, il me fallait garder chaque goutte de rosée. J’ai chassé les intrus par mes haies d’épineux, désormais moins nombreux dans ce décor fastueux. Et, voyant le sourire de l’homme qui s’affairait, « luxuriant », dans ma tête, sans cesse, je répétais. Les bosquets ont grandi, la closerie a fleuri entre quelques palmiers, et puis quelques figuiers. Alors, oui, abondant, je le suis, moi le jardin luxuriant. Foisonnant, plantureux et luxueux, débordant de verdure, de senteurs et d’ombrage, j’ai réussi l’exploit de l’acclimatation des espèces variées et me suis recouvert d’une ample végétation.

On me trouve serré, dense ou encore pléthorique, je suis le résultat d’un rêve très exotique. A ceux qui ne croyaient pas en moi, à ceux qui me méprisent, aujourd’hui, je peux dire : le mépris nous égare et le rêve nous guide. Je suis la preuve tangible qu’un travail de Titan peut conduire tout droit au jardin luxuriant.

La suprise

Au grand étonnement de tous, elle arrivait on ne sait d’où et on ne sait quand. Elle ne prévenait jamais personne.
Parfois, elle se cachait dans une pochette devant laquelle on s’exclamait :
« Quoi ! C’est pour moi !? Vraiment ! Ça alors ! Qu’est-ce que cela peut bien être !? ». Pour les enfants, elle se glissait, par gourmandise, dans des œufs en chocolat. Elle adorait se dissimuler dans des boîtes et s’envelopper de papier aux couleurs brillantes et éclatantes.

A chaque fois, elle s’arrangeait pour que l’on s’extasie et que l’on ait du mal à y croire. Elle montrait des yeux écarquillés, une bouche bée ou bien les deux. Quelquefois, elle éclatait même de rire. Mais, il lui arrivait aussi de
verser des larmes surtout quand elle était mauvaise. Quand il lui venait l’idée de se mettre à table, le chef, lui, devait se mettre en quatre pour la concocter. Comme elle était d’un naturel joyeux, elle aimait également aller au théâtre assister à sa pièce favorite : La surprise de l’amour de Marivaux. Les vaudevilles, où elle figure en bonne place, avaient sa préférence.
Cette demoiselle imprévisible, arrivant toujours l’improviste, n’était aucunement blâmée pour son manque d’éducation. Bien au contraire, on l’accueillait toujours avec beaucoup d’enthousiasme et de prévenance. Il faut dire qu’elle faisait son effet là où elle arrivait particulièrement lorsqu’elle était de taille. Elle s’invitait, avec un plaisir sans cesse renouvelé, aux grandes occasions. Elle avait une prédilection pour les anniversaires et les fêtes de famille en tout genre. Cela dit, elle ne dédaignait pas non plus les soirées spéciales entre amis ou collègues de travail. Ce qu’elle affectionnait au plus haut point, c’était de débarquer, en catimini, sans raison aucune, comme çà, inopinément, pour pimenter et égayer le quotidien. Quand elle arrivait, il fallait bien évidemment la saisir avant qu’elle ne soit partie.

L’étrange promenade

Après son étrange promenade, il rentra chez lui les yeux remplis des choses mystérieuses qu’il avait vues : des poussières d’étoiles, des créatures fabuleuses, des fontaines magiques et leurs gerbes d’eau gigantesques, des plantes rares.


Un artiste aurait battu des mains devant tant de féerie. Comment créer une telle œuvre : inimaginable, hors du commun, démesurée ? Tous les pouvoirs de la création avaient dû être réunis pour réaliser un spectacle vivant aussi grandiose.


Michel avait les yeux brillants lorsqu’il évoquait cette promenade merveilleuse. Il ne pouvait se détacher de cette expérience atypique si incroyable. Il s’agrippait à ses souvenirs, se rappelant précisément chaque détail. Il les évoquait à voix haute comme pour mieux en imprégner sa mémoire et refaire cette balade, que jamais plus, il ne lui
sera donné de revivre.

Enfance
Là, devant mes yeux, le parfum jaune des genêts. Il m’asperge d’enfance
capiteuse.

Tes pas
Les gravillons sous mes pas, leur craquement délicat me ramène aux tiens. Un jour
de mars. Un moment à nous avec les mots, et l’oiseau, et les couleurs et la
clochette tintinnabulant au vent. Et toi.

Les fraises du jardin
Jouer au merle dans les allées du jardin. Dénicher les délicieuses perles rouges sous
le feuillage, les admirer, s’imprégner de leurs arômes, puis lentement savourer un
goût de soleil éclatant sous les papilles.

La voix
Le pêcheur me dit bonjour. Un seul mot. Et, soudain, cette voix m’enveloppe
comme une courte-pointe de soie et d’alpaga. Sa douceur caresse ma balade
solitaire. Son intensité réchauffe mon corps et mon âme sur ce long sentier d’hiver.
Son timbre résonne encore en moi.

Comme si la fenêtre du train faisait défiler devant moi les paysages de ma vie.


Comme si dans son lent démarrage, j’entendais les pas de mon grand-père arpentant son jardin et ses plantes potagères, chaussé de sabots de bois.

Comme si à la première halte, je descendais fêter à nouveau mes dix ans, au mois de mai, sur le quai tout le printemps, si près de ma maman.

Comme si, par la fenêtre, ouverte maintenant, le parfum des tilleuls chatouillait mes narines, odeur des grandes vacances, sur la cour de l’école envolées enfantines.

Comme si à pleine vitesse, d’un coup je repartais, et que me parvenaient le bruit de l’insouciance, de la jeunesse mes rêves, vécus tambour battant, par delà les frontières, leurs langues et leurs accents.

Comme si, au coup de sifflet donné là sur le quai, soudain je me réveillais des décennies après, un sursaut un peu sec, sillons sur mon visage, quelques fils blancs avec.

Comme si, par cette fenêtre, se dressaient à présent de nouveaux paysages, sans repères aucuns, je sentais l’inconnu, l’étranger, l’incertain.

Comme si elle me conviait, avant le terminus, à poursuivre ce voyage, à voir et à
humer, à prendre et à goûter les paysages ma vie.

Il n’est pas de poisson

Il n’est pas de poisson
Qui aime à buller
Dans les prés du printemps

Il n’est pas de poisson
Déployant ses branchies
Au doux air de l’été

Il n’est pas de poisson
Détestant frétiller
Au fil de l’onde fraîche

Il n’est pas de poisson
Evitant les courants
Pour se laisser porter

Il n’est pas de poisson
Repliant ses nageoires
Au plus fort de la vague

Il n’est pas de poisson
Qui du fieffé pêcheur
Ne flaire les appâts

Il n’est pas de poisson
S’accrochant à l’hameçon
Après mûre réflexion

Il n’est pas de poisson
Ne désirant nager
Dans le filet des mots

Il n’est pas de poisson
Filant entre le lignes
D’un carnet poétique

Il n’est pas de poisson
Qui ne soit attiré
Par l’encre du poète

Entre-deux

Vous vous êtes égarée
L’épreuve était trop grande
Vous vous êtes retirée
Sans la moindre demande

Pas même des voyants rouges
Ni de l’alarme sans fin
Pas une seul membre ne bouge
Vous n’aviez peur de rien

L’espace de quelques heures
Vous vous êtes détachée
Du Bonheur, du malheur
Vers une île enchantée

Pour reprendre votre souffle
Respirer hors du temps
Là où personne ne souffre
Ni passé, ni présent

Pour vous sentir légère
Dans ces voiles incertains
A vous-même étrangère
Spectre dans le lointain

Mais percevant l’appel
Tout au fond de votre âme
D’un petit être frêle
Qui, sans cesse, vous réclame

Soudain, vous revenez
De l’extrême solitude
Vers cette vie humaine
Vierge de certitude

De vous-même n’êtes plus l’ombre
Comme vous le croyiez
Car sur ce moment sombre
Le soleil a brillé

Lors de mes promenades, là où mes pas m’emmènent,
Je m’éveille chaque fois un peu plus à moi-même,
Ces pas, irrésistiblement, vers la Loire aboutissent,
Et ses courants, et ses remous d’un seul coup m’engloutissent.


Ils me ramènent d’abord aux histoires marines de mon lointain aïeul,
Elles défilent une à une tout au fond de mon œil,
Je revois dans le sien, la joie de raconter les histoires anciennes,
Les détails de pêche, de poissons gigantesques, d’épopées ligériennes,


Un courant me rapporte des bulles de vacances,
Souvenirs de grève, où avec peine j’avance,
Parcourant de la Loire, les longs cheveux de sable,
Et toutes leurs nuances de blondeur admirable.

Mais le vent de galerne souffle soudain en moi,
Me rappelle la Sauvage et provoque l’effroi,
Ses courants emportant mes joies et mes chagrins,
Le sourire d’une maman et des yeux enfantins.

Les courants changent alors tout comme mon futur,
Je leur confie mes doutes en indicibles murmures,
Espérant que la Loire, ses remous, ses courants,
M’aident à y voir plus clair dans ces sables mouvants.