je me souviens d’elle

déchirant une photo

elle est sur le fauteuil

ou le canapé

je la regarde

elle me parle

pas un son ne sort de sa bouche

je crois

qu’elle ne dit pas

pourquoi elle déchire la photo

je pense

quand elle regardera ailleurs

je ramasserai les morceaux

sur la photo il y a une femme

sa bouche forme

des mots

sans son

je ne sais plus

si j’ai ramassé les morceaux

sur la photo il y a une femme

je crois

je pose une question

est-ce que je pose une question

ou est-ce que la question

reste suspendue dans l’air

sur la photo

il y a plusieurs personnes

je crois

tendre la main

toucher ce qu’elle ne dit pas

ne dira plus

souvenirs mous

élastiques

se transforment en brume

la brume ne se touche pas

elle se dissout

photo

noir et blanc

bord ondulé

je crois

fantôme de question

morceaux

noir et blanc

déchirure

sans bruit

souvenir poli 

dilué

contours

elle

lointaine

ne dit rien

déchire sa mémoire

empoisonne la mienne

je n’ai pas

ramassé les morceaux

l’automne arrivait et comme tous les ans elle ressentait le besoin du nord. pourquoi ressentait-elle cela ? et pourquoi est-ce que ressentir cela lui faisait presque mal ? elle ressentait le besoin du nord et les souvenirs de ses voyages remontaient, voilà longtemps qu’elle avait compris que la mémoire ne se loge pas seulement dans le cerveau mais aussi dans les os, dans les muscles, dans tout le corps et tout son corps ressentait ce besoin, tendu vers le nord et vers les sensations du nord, le soleil qui se couche tôt, le vent trop froid et trop fort, l’humidité, l’océan sans couleur, le froid lui-même qui fait tout ressentir plus fort, et elle ne savait pas d’où lui venait le nord, ni pourquoi le nord s’était installé en elle, elle savait que c’était quelque chose de profond, trop profond pour être expliqué, et que quand on est coupé de ce qui bat aussi profond en nous on est malheureux, et c’était peut-être cela cette douleur, c’était cela et aussi autre chose, le nord battait trop fort, elle le savait, tout battait toujours trop fort en elle et elle pensait qu’il aurait peut-être suffit d’oublier, ou peut-être de mettre à distance ses souvenirs pour ne pas ressentir cela, mettre à distance le nord, elle pensait cela tout en sachant que ce n’était pas possible car on ne peut pas se couper de ce qui s’est accroché aux os, aux entrailles, alors sans l’oublier il aurait fallu que cette intensité cesse, que le nord cesse, que le nord ne lui manque plus comme lui manquerait une personne, et cela à qui pouvait-elle le raconter, qui aurait compris, et les vagues s’écrasaient sur les falaises et elle ne savait toujours pas si elles étaient bleues ou vertes, ni si cela avait une importance, et les vagues devenaient grises, un gris ni clair ni sombre, vagues translucides et familières, sœurs peut-être, sans doute qu’elle avait trouvé un peu d’elle en elles, et elle se sentait bien en regardant les vagues ou peut-être qu’elle ne se sentait pas bien car c’était plus puissant que se sentir bien, c’était quelque chose comme : se sentir là, là maintenant, seule dans le vent, dans le froid et la brume, un corps juste, au milieu de tout cela, être là, un cœur qui bat.

Il passe ses journées assis, allongé, ses jambes ne le portent plus, souvent il regarde la télé, des chaînes d’info en continu ou des feuilletons allemands ou des documentaires animaliers, parfois je le vois dans un fauteuil – celui qui roule, celui qui ne roule pas – un livre à la main, il penche sa tête pour mieux lire et elle lui demande s’il a soif, s’il veut un apéro avant le dîner, le déjeuner, il n’entend pas toujours ou ne semble pas entendre, il aime les apéros qu’elle lui prépare et les murs les écoutent, les murs absorbent leurs voix, leur amour, parfois leur colère et parfois leur douleur, ces milliers de petits moments qui les relient, petits moments qu’on assemblerait comme un patchwork – celui accroché dans l’entrée peut-être – et ça ne suffirait pas à dire ce qu’est leur vie, la nôtre – les soirs d’été, au moment de fermer les volets, je regarde les collines situées au-delà de la ville et je ne pense rien ou pas grand chose, juste que ces collines sont belles, qu’elles m’en rappellent d’autres, sous d’autres latitudes et je vais leur dire bonne nuit, lui d’abord, elle ensuite, parfois je m’allonge un peu à côté de lui et au moment de partir je lui demande s’il a besoin de quelque chose, je positionne son téléphone et la télécommande à côté de lui, je me demande si les murs connaissent ces mots par cœur, ou s’ils les redécouvrent à chaque fois, dehors l’air de la nuit vibre et souvent je l’oublie, nous l’oublions, il ne faut pas oublier la beauté de la nuit

Pourquoi regardent-ils le corps de papa ?
ses jambes qui chancellent
et ses mains qui tremblent

Pourquoi méprisent-ils le corps de papa ?
comme un corps sans importance
un corps qu’on peut laisser par terre

Pourquoi délaissent-ils le corps de papa ?
couché dans un lit
comme s’il n’avait pas d’autre destin

Pourquoi détestent-ils le corps de papa ?
son beau corps tordu
et son dos voûté

Pourquoi excluent-ils le corps de papa ?
comme s’il n’était pas comme le nôtre
comme s’il n’était pas des nôtres

Ce corps qui a subi tant d’assauts
tant de regards
et tant de traitements 

existe bien 
Ce corps
le sien

Combien pèse la vie d’une femme de 60 ans ?

Combien pèse la vie d’une femme de 60 ans
dont le mari est mort
dont les filles ont fui
dont le fils a été tué

Combien pèse la vie d’une femme de 60 ans
et celles de ses frères
et celles de ses sœurs

Combien pèse la vie d’une femme de 60 ans
fille de Hongrie
fille d’un village à la lisière entre deux pays

Combien pèse la vie d’une femme de 60 ans
descendante d’opprimé·es
née ici et grandie ailleurs

Combien pèse la vie d’une femme de 60 ans
qui porte un nom lourd comme un sac de briques
Combien pèse ta vie, Gisela, mon amour ?

Le père de mon grand-père

Mon grand-père disait : le mois de septembre est particulier, c’est celui où ta grand-mère est morte, c’est celui où ma mère est morte, c’est celui où mon père –

Son père –

Peut-être que les arbres étaient beaux, peut-être que le soleil brillait
Peut-être qu’il ne l’a pas vu.
J’ai toujours aimé le bruissement du vent dans les feuilles des arbres, le chant des oiseaux, toutes choses qui me relient au monde
Peut-être qu’il ne les a pas entendues alors que le monde s’éloignait de lui.

Son père –

Sur les photos son visage est resté le même, sur les documents son nom est resté le même, mais nous autres voyons qu’ils ont changé de couleur.
Une couleur qui ne se trouve sur aucun arc-en-ciel, sur aucune palette
La couleur des gouffres
Une couleur qui se diluera non pas dans le sang de ceux qui viendront mais dans leur chair – et dans mon encre
Projections.

Son père – le père de mon grand-père.