l’automne arrivait et comme tous les ans elle ressentait le besoin du nord. pourquoi ressentait-elle cela ? et pourquoi est-ce que ressentir cela lui faisait presque mal ? elle ressentait le besoin du nord et les souvenirs de ses voyages remontaient, voilà longtemps qu’elle avait compris que la mémoire ne se loge pas seulement dans le cerveau mais aussi dans les os, dans les muscles, dans tout le corps et tout son corps ressentait ce besoin, tendu vers le nord et vers les sensations du nord, le soleil qui se couche tôt, le vent trop froid et trop fort, l’humidité, l’océan sans couleur, le froid lui-même qui fait tout ressentir plus fort, et elle ne savait pas d’où lui venait le nord, ni pourquoi le nord s’était installé en elle, elle savait que c’était quelque chose de profond, trop profond pour être expliqué, et que quand on est coupé de ce qui bat aussi profond en nous on est malheureux, et c’était peut-être cela cette douleur, c’était cela et aussi autre chose, le nord battait trop fort, elle le savait, tout battait toujours trop fort en elle et elle pensait qu’il aurait peut-être suffit d’oublier, ou peut-être de mettre à distance ses souvenirs pour ne pas ressentir cela, mettre à distance le nord, elle pensait cela tout en sachant que ce n’était pas possible car on ne peut pas se couper de ce qui s’est accroché aux os, aux entrailles, alors sans l’oublier il aurait fallu que cette intensité cesse, que le nord cesse, que le nord ne lui manque plus comme lui manquerait une personne, et cela à qui pouvait-elle le raconter, qui aurait compris, et les vagues s’écrasaient sur les falaises et elle ne savait toujours pas si elles étaient bleues ou vertes, ni si cela avait une importance, et les vagues devenaient grises, un gris ni clair ni sombre, vagues translucides et familières, sœurs peut-être, sans doute qu’elle avait trouvé un peu d’elle en elles, et elle se sentait bien en regardant les vagues ou peut-être qu’elle ne se sentait pas bien car c’était plus puissant que se sentir bien, c’était quelque chose comme : se sentir là, là maintenant, seule dans le vent, dans le froid et la brume, un corps juste, au milieu de tout cela, être là, un cœur qui bat.