et tu marches autour de la même place
et tu traverses des cours des halls des rues des ruelles
et tu cherches à te chauffer te réchauffer au-dedans au-dehors
et tu t’enfonces dans les couloirs les niches les nichoirs
et tu rases murs ciments et briques
et tu apparais tu disparais tu t’évapores
et tu reviens apparais réapparais
et tu es visible trop visible à en devenir invisible
et tu te fantômises te fantômases
et tu te touches le haut de tes cuisses maigres 
et le creux de ton ventre trou
et les croûtes de ton crâne froid
et tu baisses la tête te casses la nuque
et tu ne vois rien plus rien de rien
ni ombre ni silhouette
alors tu ris tu te mets à rire
tu es seule et tu ris
tu ris fort tu ris grand tu ris méga grand
tu ris au ciel tu ris à la terre
à l’espace au vide au rien au néant
tu ris
et ce rire devient cri tremblement cataclysme catastrophe
et ton ventre et ta gorge et ta bouche se tordent
se fendent s’écartèlent
et des sons des bruits des mugissements vomissent de ta gorge
et tu sens tu ressens la marée qui monte 
et ta ville engloutie se soulève
et ta bête se réveille
te griffe te mord
te gratte parois intestinales et muqueuses
et tes sons se transforment se métamorphosent
tes sons deviennent des consonnes des voyelles
et tes consonnes voyelles commencent à former mots et sens
ne plus te taire te terrer t’enterrer
et tu laisses ta bête grandir et enfler
et ton corps se tourne vers moi
et tes yeux effleurent ma nuque ma joue
et tu me dis
je
En un souffle 
Et moi j’entends 
Nous 

nous qui baissons la tête, cassons la nuque, faisons tomber nos yeux, nous qui cousons nos bouches coupons nos langues cloîtrons le visible trop visible que nous voudrions invisible, nous qui devenons murs barricades ciments briques parpaings et bétons, nous qui portons armures œillères visières, nous qui nous plions replions enfermons séquestrons, nous qui pensons refuges abris foyer sécurité,  nous qui disons nous esseulés apeurés et inquiets, nous qui ne sommes ni nous ni je ni il ni elle, nous qui ne sommes rien plus rien moins que rien parfois, nous pensons nous, nous ne te voyons pas, nous ne te voyons plus, nous qui sommes 
toi

La blessure

Tu sais que l’entaille se devine
Au diamètre du silence
À l’envergure des mots tus
Et à cette odeur-là
Rentrée en elle-même
Au dedans du dedans
Là où l’œil ne peut voir
Tapis dans tes bois grottes cavernes
Fauve presque
Celle des traquées attaquées battues

Tu sais qu’au dedans du dedans
Au sous-sol de ta peau
En deçà de ta carcasse
Là où tout pourrit
Des vies commencent
Rampantes, grouillantes et dévorantes
Avalant failles, lambeaux et plaies
Et pondent
Dans ta propre chair
Dans ta propre terre
Une cité à venir

Tu sais qu’il te faudra attendre
Des nuits entières
À ne pas gratter ne pas creuser
À coincer tes poings mordre ta langue
T’armer de patience
La porter en armure presque
Et écouter
Au rythme des saisons
Le grouillement vacarme d’ici-bas
Ce qui finit ce qui commence
Et supporter l’odeur cadavre
Avant la clôture la repousse la floraison

Tu sais que tu tiendras debout
Malgré les cassures la poussière et les ruines
Et que tu marcheras encore
Malgré les rochers les pierres les cailloux
Et que tu avanceras toujours
Malgré le poids de ta propre mort

Tu sais que l’ombre qui te suivra
Ne sera plus tout à fait toi-même
Et que tu devras lui tendre la main
Et ne plus l’écraser la piétiner
La laisser être telle qu’elle est

Tu sais qu’à la grande saison
Tu sortiras de tes plaies
Boîteuse et bancale au monde
Invisible pour celui qui ne sait voir
Ni lire
Ni entendre
L’envergure de tes silences
Le poids de tes mots tus
Au dedans du dedans
Au sous-sol de ta peau

Où vont les morts quand ils s’en vont ?

Allez

Ouvrir la bouche avaler le ciel
Constellations qui grouillent ici et là
Et y trouver dans son ventre
Au carrefour entre Mars et Voie lactée
Là où le soleil se couche et se lève
Une langue qui en contiendrait mille autres
D’ici
De là
Du loin
Du plus loin
Du plus lointain que le ici que le là

Allez

Ouvrir la bouche avaler le ciel
S’en battre la peur du tournis du vertige de la chute
Y aller y foncer 
Tête en lune en étoile en trou noir 
Et aspirer galaxies comètes et nuages
Cœur dragon et poumons monstres

Allez

Ouvrir la bouche avaler le ciel
Langue pendue roulis et vagues
Mots fusées mots éclipses
Mots lunaires mots de rien
Écorchés et blessés 
Bancals et tordus 
Attendre gisants et fantômes

Allez

Ouvrir la bouche avaler le ciel
Grotte caverne ou chambre
Ombre Capricorne tropique ou Cancer
Morts d’ici
Morts d’ailleurs
Morts sursis 
Morts debout
Allez 
Griffonner taguer 
Allez 
À la bombe au couteau 
Allez 
Prenez refuge
Allez 
Venez ici 

Allez 

Venez 

Ou vont les morts quand ils s’en vont? 

Ouvrir la bouche avaler le ciel