Et je veux me réveiller à 4h du matin et entendre ta voix et rire de tes histoires qui n’ont ni queue ni tête et te faire croire que je n’entends pas assez bien pour que tu me mordes l’oreille et en rire grand et en avoir mal aux côtes et en avoir mal au ventre et en pleurer à gouttes chaudes et en avoir les joues mouillées et attraper ton visage ou ta nuque et faire semblant de se battre et se mordre là et ici et ici et là et finir à bout de souffle et s’endormir dans les bras et te repousser parce que tu es lourde et t’entendre geindre râler insulter et te voir danser dans le salon sur du grand n’importe quoi et inventer un bal une fête une rave avec trois bougies une enceinte minable et coller nos fronts et danser et ne pas craindre qu’on soit nulles et inventer une cabane monde bricolée de nos mains de nos goûts de nos périples et de nos peines et avoir dix ans et vingt ans et trente et cinquante et mille ans et inventer une langue à partir de toi un alphabet à partir de nous je veux abolir les kilomètres le temps et les âges et l’absence je veux pouvoir sentir ton odeur par-delà les villes les régions les pays et ta respiration et ton pouls je veux que le vent soit ta voix que les oiseaux soient tes battements je veux que tu sois là partout tout tout le temps même si la mort vient t’arracher la langue et te rayer le visage et t’avaler dans sa grande bouche je veux te voir dans la flamme d’une bougie ou d’un briquet à la pointe d’une clope je veux te sentir dans chaque rayon de soleil éclat de lune trouvaille météorologique bulle d’eau je veux t’aimer par-delà la mort et dans mes sept autres vies qui m’attendent je veux te retrouver te reconnaître et t’aimer et peu importe quelle forme tu adopteras animal insecte nuage sève peu importe la taille de ton ombre la petitesse de ta présence je veux me réveiller toujours à 4h du matin et entendre ta voix
Catégorie / Marilyn Mattei
Ville bouche
Grande jeune et vieille
Dents bétonnées langue asphalte
À croquer mâcher mastiquer avaler
Malgré les trous fissures et crevasses
Et recracher
Et vomir
L indigeste que d autres qu elle juge de trop
Au bord
Et laver nettoyer évacuer
Ne pas faire voir ne pas montrer cacher
Le rejet
Les rejetés
Les errants condamnés
Ville ventre
Poumons noirs à chercher
Morceaux de ciel
Bribes d écorce
Décrasser le dedans
Artères cœur
Respirer
Au delà des mains des hommes
Bâtisseurs de forteresses de cages et de niches
Assassins d horizon
Claustrophes de profession
Et vouloir
Nous
Sortir de la main des hommes
Sortir de leurs paumes
Cartographie de nos directions rythmes souffles
Emprunter chemins voies impasses
Emprunter plutôt que prendre
Se perdre plutôt que filer fuser
Nous
Insectes
Minuscules et rampants
À bousculer pousser écraser parfois
Regardons nous
Nous qui courons
Nous qui cavalons
Nous qui marchons
Nous qui regardons le bas plutôt que le haut
Son ventre à soi plutôt que le loin
Nous qui ne voyons rien plus rien
Nous qui ne pouvons voir que le rien
Nous qui voudrions voir tout
Nous qui voudrions voir
Nous qui voudrions
Nous qui
Nous
Regardons nous
Et un matin se faire face
Et ne plus se reconnaître
Alors
Chercher fouiller
Sous tes phalanges ongles et doigts
Coins et recoins
Plis et replis
Ici mémoire
Ici histoire
Corps mémoire
Brouillée emmêlée floutée
Et un matin se faire face
Et vouloir et souhaiter
Tâtonner sentir
Douceur ici
Chaleur là
Vie
Et un matin se faire face
Et se brûler
Du froid du glacial du gel
marbres interstices
grottes fissures
cailloux lames
roches larmes
Et un matin se faire face
Et retourner son visage comme un gant
Coutures défauts invisibles lisibles
Et descendre au dessous du dessous du dessous
Ouvrir les portes barricadées blindées
Et assister au spectacle manège
Cauchemardesque horrifique
Voir et sentir
Ce qui grouille gronde pourrit
La vie contraire inversée tordue
Sous formes de mains et de doigts
D’un dos ventre et cul
Odeur d’arrachement et de plantation
Graine mauvaise et sève poisseuse
Mains rouges
Et un matin se faire face
Et se voir corps continent territoire conquis
Empreintes de mains et de pieds
Et en souhaiter le ravage l’incendie de soi peut être
S’imaginer phœnix alors
Et un matin se faire face
Et ne plus se reconnaître
Et se demander pourquoi toi
Et chercher des réponses
Et trouver au milieu des gravats de l’obscurité du cauchemar
Une faille petite très petite minuscule
Et se dire alors
Alors la patience
Alors le courage
Alors la force
Et un matin se faire face
Et aller au delà de ce que l’œil ne peut voir
Et y mettre ses mains
Dans sa propre chair
Dans sa propre terre
Y faire un trou
Laisser passer la lumière
Faire grandir
Et fleurir
Et vivre
Encore
et tu marches autour de la même place
et tu traverses des cours des halls des rues des ruelles
et tu cherches à te chauffer te réchauffer au-dedans au-dehors
et tu t’enfonces dans les couloirs les niches les nichoirs
et tu rases murs ciments et briques
et tu apparais tu disparais tu t’évapores
et tu reviens apparais réapparais
et tu es visible trop visible à en devenir invisible
et tu te fantômises te fantômases
et tu te touches le haut de tes cuisses maigres
et le creux de ton ventre trou
et les croûtes de ton crâne froid
et tu baisses la tête te casses la nuque
et tu ne vois rien plus rien de rien
ni ombre ni silhouette
alors tu ris tu te mets à rire
tu es seule et tu ris
tu ris fort tu ris grand tu ris méga grand
tu ris au ciel tu ris à la terre
à l’espace au vide au rien au néant
tu ris
et ce rire devient cri tremblement cataclysme catastrophe
et ton ventre et ta gorge et ta bouche se tordent
se fendent s’écartèlent
et des sons des bruits des mugissements vomissent de ta gorge
et tu sens tu ressens la marée qui monte
et ta ville engloutie se soulève
et ta bête se réveille
te griffe te mord
te gratte parois intestinales et muqueuses
et tes sons se transforment se métamorphosent
tes sons deviennent des consonnes des voyelles
et tes consonnes voyelles commencent à former mots et sens
ne plus te taire te terrer t’enterrer
et tu laisses ta bête grandir et enfler
et ton corps se tourne vers moi
et tes yeux effleurent ma nuque ma joue
et tu me dis
je
En un souffle
Et moi j’entends
Nous
nous qui baissons la tête, cassons la nuque, faisons tomber nos yeux, nous qui cousons nos bouches coupons nos langues cloîtrons le visible trop visible que nous voudrions invisible, nous qui devenons murs barricades ciments briques parpaings et bétons, nous qui portons armures œillères visières, nous qui nous plions replions enfermons séquestrons, nous qui pensons refuges abris foyer sécurité, nous qui disons nous esseulés apeurés et inquiets, nous qui ne sommes ni nous ni je ni il ni elle, nous qui ne sommes rien plus rien moins que rien parfois, nous pensons nous, nous ne te voyons pas, nous ne te voyons plus, nous qui sommes
toi
La blessure
Tu sais que l’entaille se devine
Au diamètre du silence
À l’envergure des mots tus
Et à cette odeur-là
Rentrée en elle-même
Au dedans du dedans
Là où l’œil ne peut voir
Tapis dans tes bois grottes cavernes
Fauve presque
Celle des traquées attaquées battues
Tu sais qu’au dedans du dedans
Au sous-sol de ta peau
En deçà de ta carcasse
Là où tout pourrit
Des vies commencent
Rampantes, grouillantes et dévorantes
Avalant failles, lambeaux et plaies
Et pondent
Dans ta propre chair
Dans ta propre terre
Une cité à venir
Tu sais qu’il te faudra attendre
Des nuits entières
À ne pas gratter ne pas creuser
À coincer tes poings mordre ta langue
T’armer de patience
La porter en armure presque
Et écouter
Au rythme des saisons
Le grouillement vacarme d’ici-bas
Ce qui finit ce qui commence
Et supporter l’odeur cadavre
Avant la clôture la repousse la floraison
Tu sais que tu tiendras debout
Malgré les cassures la poussière et les ruines
Et que tu marcheras encore
Malgré les rochers les pierres les cailloux
Et que tu avanceras toujours
Malgré le poids de ta propre mort
Tu sais que l’ombre qui te suivra
Ne sera plus tout à fait toi-même
Et que tu devras lui tendre la main
Et ne plus l’écraser la piétiner
La laisser être telle qu’elle est
Tu sais qu’à la grande saison
Tu sortiras de tes plaies
Boîteuse et bancale au monde
Invisible pour celui qui ne sait voir
Ni lire
Ni entendre
L’envergure de tes silences
Le poids de tes mots tus
Au dedans du dedans
Au sous-sol de ta peau
Où vont les morts quand ils s’en vont ?
Allez
Ouvrir la bouche avaler le ciel
Constellations qui grouillent ici et là
Et y trouver dans son ventre
Au carrefour entre Mars et Voie lactée
Là où le soleil se couche et se lève
Une langue qui en contiendrait mille autres
D’ici
De là
Du loin
Du plus loin
Du plus lointain que le ici que le là
Allez
Ouvrir la bouche avaler le ciel
S’en battre la peur du tournis du vertige de la chute
Y aller y foncer
Tête en lune en étoile en trou noir
Et aspirer galaxies comètes et nuages
Cœur dragon et poumons monstres
Allez
Ouvrir la bouche avaler le ciel
Langue pendue roulis et vagues
Mots fusées mots éclipses
Mots lunaires mots de rien
Écorchés et blessés
Bancals et tordus
Attendre gisants et fantômes
Allez
Ouvrir la bouche avaler le ciel
Grotte caverne ou chambre
Ombre Capricorne tropique ou Cancer
Morts d’ici
Morts d’ailleurs
Morts sursis
Morts debout
Allez
Griffonner taguer
Allez
À la bombe au couteau
Allez
Prenez refuge
Allez
Venez ici
Allez
Venez
Ou vont les morts quand ils s’en vont?
Ouvrir la bouche avaler le ciel