Revue Miroir

La revue des ateliers d’écriture de Laura Vazquez.

Catégorie : Marilyn Mattei

  • Il est clair que la douleur est égale à la mer. Mystère beauté et effroi dans un seul corps. L’une est tapie au sous-sol de sa peau, dans les entrailles de sa propre carcasse, dans les synapses de la cervelle pendant que l’autre dévoile, ne se cache pas, nous montre sans honte ce qu’elle recrache, vomit, ses entrailles, nous les laisse en dépôts en bord de plage

    Une masse / jaune au loin
    Se / confond avec
    Soleil
    Plonge / et fond
    C’est
    L’horreur / du
    Monde avalé
    Par /
    Grande bouche azur
    Les hommes

    La mer on peut la fouiller, mettre sa tête et ses mains et ses bras , sans autorisation on peut visiter le coffre-fort de son ventre, la morgue de son âme

    Des / feuilles d’or
    Tapissent plage
    Étoiles tombées /
    Ciel / sol
    Soleil / sol
    Corps / des hommes sans
    Vie
    Et / songes
    Encore vivaces / dans
    Leur/ bouche souffle
    Coupé

    Tu n’as ni les armes ni la force ni la patience de savoir et de connaître le costume et le visage de ta douleur
    Il y a des spécialistes pour ça
    Qui te font sortir du flou
    À te vider du flouz
    Pour traverser
    Mer intérieure

    Sous / les feuilles d’or
    Des vies / arrachées par
    Vandales
    Mer et douleur
    Miroir de l’un et l’autre
    À recracher
    L’horreur
    Monde

  • Et je veux me réveiller à 4h du matin et entendre ta voix et rire de tes histoires qui n’ont ni queue ni tête et te faire croire que je n’entends pas assez bien pour que tu me mordes l’oreille et en rire grand et en avoir mal aux côtes et en avoir mal au ventre et en pleurer à gouttes chaudes et en avoir les joues mouillées et attraper ton visage ou ta nuque et faire semblant de se battre et se mordre là et ici et ici et là et finir à bout de souffle et s’endormir dans les bras et te repousser parce que tu es lourde et t’entendre geindre râler insulter et te voir danser dans le salon sur du grand n’importe quoi et inventer un bal une fête une rave avec trois bougies une enceinte minable et coller nos fronts et danser et ne pas craindre qu’on soit nulles et inventer une cabane monde bricolée de nos mains de nos goûts de nos périples et de nos peines et avoir dix ans et vingt ans et trente et cinquante et mille ans et inventer une langue à partir de toi un alphabet à partir de nous je veux abolir les kilomètres le temps et les âges et l’absence je veux pouvoir sentir ton odeur par-delà les villes les régions les pays et ta respiration et ton pouls je veux que le vent soit ta voix que les oiseaux soient tes battements je veux que tu sois là partout tout tout le temps même si la mort vient t’arracher la langue et te rayer le visage et t’avaler dans sa grande bouche je veux te voir dans la flamme d’une bougie ou d’un briquet à la pointe d’une clope je veux te sentir dans chaque rayon de soleil éclat de lune trouvaille météorologique bulle d’eau je veux t’aimer par-delà la mort et dans mes sept autres vies qui m’attendent je veux te retrouver te reconnaître et t’aimer et peu importe quelle forme tu adopteras animal insecte nuage sève peu importe la taille de ton ombre la petitesse de ta présence je veux me réveiller toujours à 4h du matin et entendre ta voix

  • Ville bouche
    Grande jeune et vieille
    Dents bétonnées langue asphalte
    À croquer mâcher mastiquer avaler
    Malgré les trous fissures et crevasses
    Et recracher
    Et vomir
    L indigeste que d autres qu elle juge de trop
    Au bord
    Et laver nettoyer évacuer
    Ne pas faire voir ne pas montrer cacher
    Le rejet
    Les rejetés
    Les errants condamnés

    Ville ventre
    Poumons noirs à chercher
    Morceaux de ciel
    Bribes d écorce
    Décrasser le dedans
    Artères cœur
    Respirer
    Au delà des mains des hommes
    Bâtisseurs de forteresses de cages et de niches
    Assassins d horizon
    Claustrophes de profession

    Et vouloir
    Nous
    Sortir de la main des hommes
    Sortir de leurs paumes
    Cartographie de nos directions rythmes souffles
    Emprunter chemins voies impasses
    Emprunter plutôt que prendre
    Se perdre plutôt que filer fuser
    Nous
    Insectes
    Minuscules et rampants
    À bousculer pousser écraser parfois
    Regardons nous
    Nous qui courons
    Nous qui cavalons
    Nous qui marchons
    Nous qui regardons le bas plutôt que le haut
    Son ventre à soi plutôt que le loin
    Nous qui ne voyons rien plus rien
    Nous qui ne pouvons voir que le rien
    Nous qui voudrions voir tout
    Nous qui voudrions voir
    Nous qui voudrions
    Nous qui
    Nous
    Regardons nous

  • Et un matin se faire face
    Et ne plus se reconnaître
    Alors
    Chercher fouiller
    Sous tes phalanges ongles et doigts
    Coins et recoins
    Plis et replis
    Ici mémoire
    Ici histoire
    Corps mémoire
    Brouillée emmêlée floutée
    Et un matin se faire face
    Et vouloir et souhaiter
    Tâtonner sentir
    Douceur ici
    Chaleur là
    Vie
    Et un matin se faire face
    Et se brûler
    Du froid du glacial du gel
    marbres interstices
    grottes fissures
    cailloux lames
    roches larmes
    Et un matin se faire face
    Et retourner son visage comme un gant
    Coutures défauts invisibles lisibles
    Et descendre au dessous du dessous du dessous
    Ouvrir les portes barricadées blindées
    Et assister au spectacle manège
    Cauchemardesque horrifique
    Voir et sentir
    Ce qui grouille gronde pourrit
    La vie contraire inversée tordue
    Sous formes de mains et de doigts
    D’un dos ventre et cul
    Odeur d’arrachement et de plantation
    Graine mauvaise et sève poisseuse
    Mains rouges
    Et un matin se faire face
    Et se voir corps continent territoire conquis
    Empreintes de mains et de pieds
    Et en souhaiter le ravage l’incendie de soi peut être
    S’imaginer phœnix alors

    Et un matin se faire face
    Et ne plus se reconnaître
    Et se demander pourquoi toi
    Et chercher des réponses
    Et trouver au milieu des gravats de l’obscurité du cauchemar
    Une faille petite très petite minuscule
    Et se dire alors
    Alors la patience
    Alors le courage
    Alors la force
    Et un matin se faire face
    Et aller au delà de ce que l’œil ne peut voir
    Et y mettre ses mains
    Dans sa propre chair
    Dans sa propre terre
    Y faire un trou
    Laisser passer la lumière
    Faire grandir
    Et fleurir
    Et vivre
    Encore

  • et tu marches autour de la même place
    et tu traverses des cours des halls des rues des ruelles
    et tu cherches à te chauffer te réchauffer au-dedans au-dehors
    et tu t’enfonces dans les couloirs les niches les nichoirs
    et tu rases murs ciments et briques
    et tu apparais tu disparais tu t’évapores
    et tu reviens apparais réapparais
    et tu es visible trop visible à en devenir invisible
    et tu te fantômises te fantômases
    et tu te touches le haut de tes cuisses maigres 
    et le creux de ton ventre trou
    et les croûtes de ton crâne froid
    et tu baisses la tête te casses la nuque
    et tu ne vois rien plus rien de rien
    ni ombre ni silhouette
    alors tu ris tu te mets à rire
    tu es seule et tu ris
    tu ris fort tu ris grand tu ris méga grand
    tu ris au ciel tu ris à la terre
    à l’espace au vide au rien au néant
    tu ris
    et ce rire devient cri tremblement cataclysme catastrophe
    et ton ventre et ta gorge et ta bouche se tordent
    se fendent s’écartèlent
    et des sons des bruits des mugissements vomissent de ta gorge
    et tu sens tu ressens la marée qui monte 
    et ta ville engloutie se soulève
    et ta bête se réveille
    te griffe te mord
    te gratte parois intestinales et muqueuses
    et tes sons se transforment se métamorphosent
    tes sons deviennent des consonnes des voyelles
    et tes consonnes voyelles commencent à former mots et sens
    ne plus te taire te terrer t’enterrer
    et tu laisses ta bête grandir et enfler
    et ton corps se tourne vers moi
    et tes yeux effleurent ma nuque ma joue
    et tu me dis
    je
    En un souffle 
    Et moi j’entends 
    Nous 

    nous qui baissons la tête, cassons la nuque, faisons tomber nos yeux, nous qui cousons nos bouches coupons nos langues cloîtrons le visible trop visible que nous voudrions invisible, nous qui devenons murs barricades ciments briques parpaings et bétons, nous qui portons armures œillères visières, nous qui nous plions replions enfermons séquestrons, nous qui pensons refuges abris foyer sécurité,  nous qui disons nous esseulés apeurés et inquiets, nous qui ne sommes ni nous ni je ni il ni elle, nous qui ne sommes rien plus rien moins que rien parfois, nous pensons nous, nous ne te voyons pas, nous ne te voyons plus, nous qui sommes 
    toi

  • Tu sais que l’entaille se devine
    Au diamètre du silence
    À l’envergure des mots tus
    Et à cette odeur-là
    Rentrée en elle-même
    Au dedans du dedans
    Là où l’œil ne peut voir
    Tapis dans tes bois grottes cavernes
    Fauve presque
    Celle des traquées attaquées battues

    Tu sais qu’au dedans du dedans
    Au sous-sol de ta peau
    En deçà de ta carcasse
    Là où tout pourrit
    Des vies commencent
    Rampantes, grouillantes et dévorantes
    Avalant failles, lambeaux et plaies
    Et pondent
    Dans ta propre chair
    Dans ta propre terre
    Une cité à venir

    Tu sais qu’il te faudra attendre
    Des nuits entières
    À ne pas gratter ne pas creuser
    À coincer tes poings mordre ta langue
    T’armer de patience
    La porter en armure presque
    Et écouter
    Au rythme des saisons
    Le grouillement vacarme d’ici-bas
    Ce qui finit ce qui commence
    Et supporter l’odeur cadavre
    Avant la clôture la repousse la floraison

    Tu sais que tu tiendras debout
    Malgré les cassures la poussière et les ruines
    Et que tu marcheras encore
    Malgré les rochers les pierres les cailloux
    Et que tu avanceras toujours
    Malgré le poids de ta propre mort

    Tu sais que l’ombre qui te suivra
    Ne sera plus tout à fait toi-même
    Et que tu devras lui tendre la main
    Et ne plus l’écraser la piétiner
    La laisser être telle qu’elle est

    Tu sais qu’à la grande saison
    Tu sortiras de tes plaies
    Boîteuse et bancale au monde
    Invisible pour celui qui ne sait voir
    Ni lire
    Ni entendre
    L’envergure de tes silences
    Le poids de tes mots tus
    Au dedans du dedans
    Au sous-sol de ta peau

  • Où vont les morts quand ils s’en vont ?

    Allez

    Ouvrir la bouche avaler le ciel
    Constellations qui grouillent ici et là
    Et y trouver dans son ventre
    Au carrefour entre Mars et Voie lactée
    Là où le soleil se couche et se lève
    Une langue qui en contiendrait mille autres
    D’ici
    De là
    Du loin
    Du plus loin
    Du plus lointain que le ici que le là

    Allez

    Ouvrir la bouche avaler le ciel
    S’en battre la peur du tournis du vertige de la chute
    Y aller y foncer 
    Tête en lune en étoile en trou noir 
    Et aspirer galaxies comètes et nuages
    Cœur dragon et poumons monstres

    Allez

    Ouvrir la bouche avaler le ciel
    Langue pendue roulis et vagues
    Mots fusées mots éclipses
    Mots lunaires mots de rien
    Écorchés et blessés 
    Bancals et tordus 
    Attendre gisants et fantômes

    Allez

    Ouvrir la bouche avaler le ciel
    Grotte caverne ou chambre
    Ombre Capricorne tropique ou Cancer
    Morts d’ici
    Morts d’ailleurs
    Morts sursis 
    Morts debout
    Allez 
    Griffonner taguer 
    Allez 
    À la bombe au couteau 
    Allez 
    Prenez refuge
    Allez 
    Venez ici 

    Allez 

    Venez 

    Ou vont les morts quand ils s’en vont? 

    Ouvrir la bouche avaler le ciel