vide-plein

mon corps enfant est un espace lisse et pur
sur lequel coulent les regards sans jamais l’atteindre
il est le vaisseau des aventures
et le mobile des découvertes futures

mon corps grandi est fait de vides et de pleins
je n’ai besoin de personne pour le scruter sans fin 
des mains l’attrapent et le modèlent
et questionnent le trou qu’il a au milieu du ventre

l’enfance jambes tendues sur la pointe des pieds
pour attraper un bocal de bonbons en haut de l’étagère
impossible de saisir tous les morceaux de vie à pleine dents
corps en attente roulé en boule de crampes et d’ennui

trente ans à me lever tous les matins et me coucher tous les soirs
trente ans à me servir de mes mains pour toucher, sentir, écrire
avec son vide plein sertis de diamants au milieu du ventre
mon corps a chaussé ses bottes de sept lieues et s’avance

Tu, frère

Hier, tu n’es pas là mais tu existes déjà
Hier, je t’invente
Hier, je t’emmène avec moi sur un banc de bois au milieu de la montagne et je te prends dans mon poing serré de petite fille potelée
Hier, je te dis que tu es mon frère même si tu n’es pas là
Hier, tu es mon frère de l’air mon frère de l’invisible mon frère de demain mon frère juste pour moi
** et le chien qui nous emmène sur son dos à travers les rochers géants du parc, et ta main sur ma main et rêver à la forme de ton visage **

Après hier, tu es là
Après hier, je me penche sur un berceau et je te vois et je ne m’en souviens pas mais il y a les photos
Après hier, tu es avec moi devant la cuisine en plastique blanche rouge jaune verte bleue et tu chantes au lieu de parler tu pousses des cris stridents quand je t’ordonne
– petite cheffe haute comme trois pommes – de mettre la table la dinette pour le goûter
Après hier, tu me tires du lit où je suis cachée pour lire pour m’emmener dans des univers qu’on parcourt ensemble on invente une autre vie
Après hier, tu mets ta main dans la mienne sur le chemin de l’école
Après hier, tu te roules en boule et tu jettes tes vêtements sur le sol
Après hier, tu veux sortir et crier et envoyer le monde valser par ce que ça colle à ta peau mais pas comme il faut
Après hier, tu passes 4h dans une salle blanche ouvert en deux et j’ai peur mais tu ne connais pas ma peur
Après hier, tu es la colère et je suis le calme
Après hier, tu luttes – un souffle, une cicatrice, un pas en avant – pour réhabiter ton corps
Après hier, tu trouves dans tes doigts des mélodies qui te montrent un autre chemin
Après hier, tu t’éloignes et tu te rapproches
Après hier, tu me confie « je sais qui je suis »
Aujourd’hui, tu colores ta vie de rose et de bleu et tu deviens toi
Aujourd’hui, tu gonfles mon cœur de joie et tu le brises toujours pareil quand c’est la peur qui me rattrape la mienne pas la tienne
** et les feuilles mortes dans la cour du collège et nos rêves en papier mâcher et
nous rêver un autre futur que celui-là **

Aujourd’hui, tu fais des choses folles des choses folles que j’ai faites avant toi et d’autres que je n’oserais jamais pour moi
Aujourd’hui, tu habites un appartement à quatre stations de métro de moi avec la personne que tu aimes
Aujourd’hui, tu te bats pour que ton travaille calque à ta vie à ta peau à qui tu es
** et la vague au-dessus de nous la vague des regards de ceux d’avant qui nous berçaient enfants – je rêve qu’ils nous regardent je rêve qu’ils nous protègent **
Demain, tu gagnes je le sais tu gagnes

Demain, tu chausses des bottes de sept lieux et tu gravis les montagnes dressées devant toi
Demain, tu dessines une vie avec d’autres toi
Demain, tu montes sur les scènes du monde entier avec la poésie accrochée à tes pieds
Demain, tu poses tes bagages parfois chez moi parfois ailleurs
Demain, tu as l’air de revenir d’un long voyage et tu es toujours juste à côté à deux minutes à deux kilomètres à deux pensées de moi
**

Après demain, tu es là, je suis avec toi.