Là, il y la graine tombée sur le béton
la graine est quelque chose de vivant sur le béton mort
Quelque chose de frêle trouve son chemin, s’ancre, s’implante
Quelque chose cherche sa nourriture dans le béton, creuse profond, s’épuise
Quelque chose a des racines qui se sont glissées dessous
Là, a trouvé une couche sous une couche sous une couche
loin sous le béton mort pour trouver substrat de vie
loin sous le béton mort toute une étendue de terre cachée
et loin au-dessus, le ciel, le soleil, de quoi pousser
Là, a jailli d’un seul coup sur la nappe de béton
Là, le gris est devenu vert
Catégorie / Perle Vallens
Depuis quelques temps, j’ai la sensation que mon corps
me trahit – se détourne – se délite
la chair tient par ses six-cent trente-neuf muscles _________________________(639)
y compris du visage le zygomatique importe
plus que les maxillaires frottées se bloquent
comme une vieille porte qui grince
par retour veineux le cœur s’estime
de première jeunesse comme un bourgeon qui vient
d’émerger une promesse de printemps que rien
ne peut éteindre mais ce souffle
continu je respire toujours
par la bouche j’avale tout
ce qui s’absorbe en plus des deux litres ___________________________________(2)
recommandés
j’aspire des quantités incroyables d’oxygène
deux mille cinq cent litres peut-être ______________________________________(2500)
impur d’air vicié
carboné – de métaux lourds – de particules fines
je me pollue les vaisseaux
sanguins ce moyen de transport qui pourrait
faire deux fois et demie le tour de la Terre
cent mille kilomètres de réseau de veines _________________________________(100 000)
d’artères et capillaires comme racinaire
frondaison intérieure je m’époumone
éprise je pousse en silence
ce cri de nouveau-né comme un jaillissement
un geyser de vie m’agite le corps
jusque dans les ongles
ô ma kératine cassante qui claque
le clavier j’ai deux fois cinq doigts _______________________________________(10)
pour poétiser mes flux
et les forces qui me restent
l’écran tout imbibé de mots
de vapeur salivaire
c’est le signe que je respire
Je n’ai pas besoin de froisser les draps pour me voir nue
La peau laisse des traces que je n’ai pas préméditées
et qui me force à me voir
Le corps, c’est toujours lui. Qui lâche
Le corps trop bavard et personne à qui parler
Je lui dis passe-moi le sel ou le piment
ou n’importe quoi pour ressentir
Une main se perdrait par dessus mon épaule
comme un œil articulé
ou une langue
bref moment de calme
dans les chevilles
la douleur se roule en boule
et le silence ne veut rien dire
Je me calfeutre dans mon corps
c’est façon de ne plus parler
taire le mouvement de trop
le verbe qui tombe à plat et qui t’arrache la chair
(et la gueule)
en gros qui te condamne
Disparition
Bouffée de calme et de mélancolie montée depuis une brume ambiguë, l’œil s’ouvre et se ferme.
C’est le rythme de la brume qui entre par la fente, le souffle de ce qu’on n’entend pas : le sifflotement.
Sous hypnose prises dans les vapeurs, spectatrices nous sommes captivées par son apparente immobilité.
Faussement statique l’homme s’efface derrière le son invisible sur la fixité de l’image mais jamais ne s’absente le sifflement. Son visage estompé disparu derrière la fumée blanche réapparaît l’instant d’après.
Il siffle l’air léger d’une vie qui éparpille la grisaille d’un pas dans le flou, une mélodie qui se rappelle la lumière.
Quelque chose s’étire dans l’espace que comble une densité, des murmurations échappées de quelle brèche dans le hors-champ de l’oreille.
On ne sait à quelle échappée se raccrocher, on se laisse hypnotiser par un autre langage.
J’ai creusé la terre, j’ai creusé
la terre riche d’ici les plantations
ont donné de quoi nourrir ma famille
la terre trouée déchirée en friches
au ventre ni chou ni refuge
il a fallu replanter
J’ai élevé des bêtes, j’ai élevé
poules, lapins, cochons, bovins
tous menés à l’abattoir
bocage bêlant sa peur et sa mort
la terre en sang perdue percée
il a fallu hypothéquer
J’ai plié nos souvenirs, j’ai plié
dans le bas de l’armoire
le linge ancien, les lins épais
les souvenirs cousus aux champs
sa valeur divisée et la mémoire rompue
il a fallu vendre
Il a fallu vider la ferme et le ventre
il a fallu replier nos grondements
de colère et notre désespoir
nos voix sous la peau qu’il a fallu taire
il a fallu vider et éparpiller
des souvenirs de famille
et le hameau devenu village
est un visage perdu
Ce qu’on a traversé et ce qu’on traverse encore, le souffle et le saisissement. L’inverse de l’oubli se trouve dans ce recoin, là précisément où nous étions hier, le jour d’avant, il y a dix jours, il y a dix ans. J’arpente la campagne ou je ne l’arpente pas, qu’est-ce que ça change, je l’ai tellement arpentée. Je me fuyais dans l’arpentage et pourtant je me trouvais. Est-ce que j’ai encore besoin de ça, de me trouver ? Je préfère me perdre aujourd’hui, dans des voies moins claires, dans des noms moins étroits, des noms qui laissent la place au hasard. A moins que ce ne soit l’absence. Je me perdrai encore demain, sans me chercher, seule ou avec un, une autre, un regard me poussera dans le dos sans que je m’en aperçoive et je me verrai hier, le jour d’avant, il y a dix jours, il y a dix ans, je me verrai et pourtant invisible. Je me saurai sans vraiment me reconnaître. Je forcerai le pas pour me distancer. Comme j’ai toujours fait.
Il faut partir du corps, ses lignes de crête, ses abandons.
La crasse s’empile en couche qu’il faut gratter pour déterrer peau humaine, l’extraire, l’étirer comme sauvageries à vendre, ces traces de saletés, ces vomissures il faut bien les laver, le corps le récurer, jusqu’à la transparence.
Alors seulement, laisser place à la caresse, pas celle qui fait ronronner son échine de chat, non, celle intérieure qui touche même au-delà des organes, ample plénitude, une façon de renfoncer ses faiblesses
loin, de se renforcer la sensibilité à coup de douceur. Caresse-moi ainsi de l’intérieur s’il te plaît.
A la blessure le corps lâche, il s’ouvre en ses jointures et se répand, articulations rompues. Je me vois mal opérer à cœur ouvert mais ramasser mes morceaux, recomposer un semblant de puzzle. Peut-être manquera-t-il des pièces. Peut-être des pièces invisibles éparses dans un ailleurs qui n’existe plus. On fera semblant que l’ensemble tient. On recollera, on colmatera, on n’est pas maçon mais on maçonnera. On n’est pas faïencier mais on faïencera.
Je ne poserai pas d’adhésif noté fragile, à quoi bon ? Personne ne sait lire les lignes de mon corps.
A l’emplacement précis du corps il y a un vide, ou un trou. Quelque chose qui s’espace, qui disparaît. C’est le manque qui fait ça. Ou l’absence de manque. C’est une désertion. Corps-bon-petit-soldat qui transporte et respire, que deviens-tu ? Où sont passés les bras et les jambes, digérés par le ventre, ce typhon qui affame sans rassasier.
Un jour viendra je le sais
où tu disparaîtras totalement
comme un lièvre
devant un chasseur
enfui devant
un fusil
Un jour viendra je le sais
où ton visage se repliera
sur la ligne d’horizon
en petits carrés
des enveloppes
avec tous tes messages
à l’intérieur
Un jour viendra je le sais
où ta bouche diamantaire
ouverte sur le sel
le cristal de tes mots
sur la saveur boisée
de mes lèvres
se taira morcelée
absente
Un jour viendra je le sais
où ton œil refluera
hors de ma lumière
un soleil se tournera
derrière les cils une brisure
dans mon œil ton œil
fermé
un jour viendra où alors
je m’éteindrai un peu
comme chaque jour
depuis que je sens glisser
ta haute stature d’arbre
que je la sens se craqueler
son écorce brute
fissurée
J’expire une fumée trouble
un air de dire ce que personne n’entend
ni toi ni moi n’osons
nous disposons de tant de toitures que les vents renversent
nos visages repeint d’une suie folle
nos têtes coiffées d’espérance et au fond des yeux
des miroirs pour mieux refléter le monde
la vue diverge comme une mauvaise loupe
grossissante et cette image que je vois n’est pas réelle
dans nos veines des ia se sont glissées
elles nous caressent dans le sens du poil
et j’en appelle à notre sauvagerie
pour nous sauver
Il me parle. Il me dit de toujours m’enfoncer plus loin, dans la morsure de l’air. J’ai confiance en lui, je le suis. Il m’apaise et me plie à sa direction sans que je me sente obligée de rien, ni de le suivre, ni de rebrousser. C’est chaotique et caillouteux mais je le suis. L’impression rampante de glisser, de flotter au-
dessus. Je n’ai pas peur. C’est lui qui me fait ça, et le murmure de la rivière en contrebas, et le chant des pintades. L’eau devant, figée, me souffle le froid qu’il fait. Elle est encore gelée et, à l’endroit où sa surface se froisse, ça fait comme un sourire. Plus loin des feuilles d’érables jaunies tombent en tourbillons et le tapissent à mesure que je passe. Je m’arrête et je les regarde longuement. C’est un or hypnotique qui le pare et qui me fait continuer. Là, le chemin plonge et je déboule sur lui, sans me tordre la cheville. Ce qu’il me fait : me sentir vivante. Il génère une énergie qui s’était endormie depuis la veille. Il me régénère.
Je peux te suivre longtemps, je ne fatigue pas. Je contourne tes plaques de boue, tes flaques gelées mais c’est pour mieux coller à la sente, la plante de mes pieds à tes empierrements, la glaise qui macère sous tapis de feuilles, terre tassée-soulevée qui respire sous mes pas. L’espace délaissé par la mélancolie se charge d’humus et d’odeurs vivaces qui m’imprègnent, plus animale de te parcourir. Si tu es litière, je suis bête plus lourde de t’appartenir, pleine et renforcée. Dans l’appui, à même toi, je déroule ma bipédie comme si je progressais à quatre pattes, mon ventre à ton humide soleil, mes flancs à ta fente creusée, soulevée d’éclats de calcaire et tapissée, herbeuse, de glands et de pommes de pin. Bête parmi les bêtes, vois ce que tu fais de moi, griffes et poils, croquant le gel du matin.