Revue Miroir

La revue des ateliers d’écriture de Laura Vazquez.

Catégorie : Perle Vallens

  • L’air est flou et gris et debout devant moi mais je ne le vois pas. Il a la forme et la vitesse d’un missile. L’air est grand et gras, l’air est un ogre qui nous avale, l’air nous grignote tout autour, il nous rétrécit. L’air est grandes dents, mordantes quand il fait froid. L’air est ongles pointus qui nous griffe, qui lacère la peau, qui la glace. L’air est aigu comme un cri. Il est pointu, raidi, direct comme un poing.
    L’air est espacement, est enjambées. Il a enfilé ses bottes et nous parcourt, il avance à grande foulée, il flotte au dessus, nous surplombe de tous ses membres. L’air a de grandes jambes. L’air est caractériel, d’humeur changeante. Il ne sait jamais sur quel pied danser. On attend qu’il se radoucisse. Devant le soleil, il se tient coi, pris de langueur subite, il s’assouplit. Dans le vent d’hiver, l’air devient bras dur, bras armé. L’air trace à la scie sa route dans notre ossature, grince jusque dans notre cerveau. Il sait hurler entre nos oreilles, il sait siffler mieux que moi et râler, et gémir, et hurler à nouveau.
    L’air a alors une si grande bouche, à nous hacher en deux, comme mer gelée.

  • Brûlée. Marquée au plus vif de la chair.
    Précisément là où l’on ne sait plus à quoi tenir. Mais tenir bon. Mais persister. Mais dénombrer une à une les heures. Démembrer le temps, ses tenailles, ses tiraillements.


    Savoir tracer ses propres lignes, savoir traverser les voies sans vérifier leur horizontalité, sans hésiter et se
    laisser glisser sur le chemin.
    Savoir se perdre en route sans prendre la mesure précise de l’écart qui nous éloigne.


    Savoir percer à jour les écrans de pleine nuit, savoir les ouvrir en deux dans le sens du coeur ou celui du vent, c’est du pareil au même.
    Savoir se laisser porter loin, au delà des limites, au delà des fortunes et des infortunes, au delà des frontières imposées.


    Savoir avouer à tel, savoir ouvrir la bouche et lui dire ce qui n’a pas été dit, savoir faire fi des pudeurs qui
    emprisonnent.
    Savoir vouloir peut-être encore. Tout et son contraire. L’impossible et l’irréel. Le plein et le vide.
    Savoir attendre l’inattendu, savoir le reconnaître à son visage incertain, à son regard éperdu.


    Savoir plier sans rompre tout à fait, savoir se coucher dans ses propres béances, savoir choisir ses ailleurs.
    Savoir délier ses propres vérités.
    Savoir bercer les émotions comme on les enfante.
    Savoir pleurer, hurler, jusqu’à ce que. Si loin. Sans se retourner. Avant, bien avant. Et surtout sans regret.

  • Comme si la lumière naissait dans mes mains
    Comme si la chaleur allongeait le pas sous les miens
    Comme si la caresse du soleil soudain s’impatientait
    Comme si chaque silence me poussait entre les lignes de vie comme un arbre
    Comme si le vent soufflait sur mes feuillages pour y voir de la vie
    Comme si chaque pensée passait d’une main à l’autre, un tressaillement dans les branchages
    Comme si chaque chose était à sa place au bout de mes doigts
    Comme si chaque image à toucher y trouvait son juste révélateur
    Comme si chaque parole déjà bue revenaient naître dans mes mains
    Comme si dans le creux de mes paumes pouvait surgir une source
    Comme si tu pouvais y boire comme un animal sans peur
    Comme si ta langue léchait mes mains d’une soif oubliée
    Comme si chaque sensation volait une part de moi pour la distribuer
    Comme si tu pouvais saisir au vol chaque parcelle de ma peau
    Comme si tu pouvais faire tien chaque énoncé de mes ongles
    Comme si ton visage apparaissait ici juste entre mes deux bras d’appelante
    Comme si l’invoquant de mes mains il était là l’instant d’après

  • Au bord du chemin roule quelque chose qui ressemble à une pierre.
    Elle pourrait s’envoler si on soufflait dessus. Alors je souffle dessus.
    Le vent m’aide dans mon entreprise.
    Rafale ou saccade, la chamade du cœur de la pierre, à brides rabattues. Blanc, le ciel bat son unisson.

    Regarder le mont gardien de ses neiges jadis. Leur fonte en rigoles, en rivières. Une berceuse à tremper entre deux rochers avant l’heure de la sieste. S’approcher des cimes, troisième à gauche derrière l’écran total des sapins. Ici, étang à poissons, ciel à rapaces, le pressentiment d’un orage à venir dans la zèbrure du jour.

    C’était au bord du lac, bientôt la nuit, bientôt le soleil fondu au fond. Gesticulent les lézards, leur dernier soubresaut. Tout se cache, chassé par l’unique coup de balai de l’obscurité. La poussière sous le tapis d’herbes.

  • la peau tiède étale
    s’effleure se soulève
    elle se déroule sous mes doigts
    sans s’éloigner des fleurs
    elle ondule sous le vent
    planté de plein champs
    je vois les vagues qui l’envolent
    les stries de frissons
    les rides et les ravins
    la lente dérive
    elle tremble blanche
    criblée de percées à vif
    une forêt se balance
    sur ton bras encerclé
    la tension rouge d’un sentier
    brûlée à quel degré de
    blessures ou de caresses
    quel passage de baisers
    quelles vibrations sans briser
    le courant et les rives
    en descente de mes dents
    en dictions de mes voies
    je me laisse guider
    j’ai tombé les voiles
    si je vogue sur ton corps
    si je me perds en chemin
    si je m’absorbe dans tes paysages
    si je tombe dans chacun
    de tes précipices
    je me rattrape à tes cimes
    les falaises je les gravis
    à la force de mes poignets
    j’établis ici mon campement
    je glisse ma tête dessous
    tout mon être à bouger
    en même temps que
    le paysage de ta peau

  • Douces, incurvées mais assassines
    Si elles s’ouvrent on ne sait quand
    elles se refermeront
    d’elles-mêmes ou repoussées (par une main autre)
    par un cœur (ou un corps)
    par une tête qui attend autre chose

    Ou laisser en suspens
    en aile (latérale)
    gonflement d’une voile
    qui prendrait l’air sans revenir

    La liberté de penser et de s’interrompre
    celle de ne rien forcer du tout
    dans l’instant qui dure ou qui s’anéantit (aussitôt)
    serait un bréchet d’oiseau
    ou son bec qui me pique à vif
    mais avec douceur (lenteur)

    Je chéris la première et je redoute l’autre
    celle qui clot l’espace (grand ouvert)
    devenu prison

  • De cette photographie statique, trois détails, trois sourires s’augmentent devant mon œil qui se rappelle la scène. L’espacement des personnages, leur mobilité comme d’hier, leur bruissement dans l’air doux, l’emplacement, l’embrasure de l’air. D’aussi loin, ils se meuvent, marchent dans ce paysage de villégiature.
    Autre temps, autre âge. La mélancolie a son mouvement propre qui dépasse de loin les aiguilles de l’horloge numérique. J’ignore quelle heure il est maintenant. A cet instant, je suis ailleurs, loin, auparavant. Je me promène dans ma mémoire comme une solitaire en compagnie. Les mots n’existent pas mais les pensées, les souvenirs peuplent et se meuvent entre les tempes, la percée c’est le temps qui passe.
    Le temps qui va son train lent à rebrousse-poil, à retrousse-chemin. Le temps me caresse l’avant-bras, me chuchote les choses passées. Et je marche dans ma propre machine à le remonter, boîte à musique, caméra de privilèges, les événements ne se nomment pas, ils se vivent dans mon cerveau, mon projectionniste privé, mon film quatre étoiles, ma fiction ré-orchestrée dans laquelle je bouge, je tourne, je danse. J’erre, je voyage dans ma mémoire comme dans un vaisseau fantôme ou sur un chemin de campagne. J’aimerais parfois t’emmener avec moi dans mes souvenirs mais tu restes au bord. Ce chemin n’est pas le tien.
    J’avance et tu restes immobile, loin de moi.

  • S’il était un peu plus censé que la moyenne, peut-être changerait-il de tactique, de conduite de vie, sans doute mettrait-il un peu plus de vraisemblance dans les choses, sans doute un peu plus de volonté, de coudées franches, de percées à cœur. Il pourrait s’offrir davantage de soleils et plus de ciel autour. Il pourrait se prendre à bras de corps pour se transporter ailleurs. Mais il vit ailleurs, entre deux mondes celui d’ici et l’autre.


    S’il était ne serait-ce que la moitié de lui-même augmenté d’un ou deux sens supplémentaires, cela ne ferait pas de lui ni un robot ni un extra-terrestre mais un être sensible, doué de raison avec un surplus de cœur à laisser battre entre deux ailes. S’il était animé d’une veine plus vive, flambant neuve qui accélère toutes pulsations, il sauterait dans le grand bain, plein de sève et de vie. S’il déliait ses plumes, s’allégeait les pennes, il pourrait s’envoler plus souvent et même au-delà de son corps. Il pourrait s’imaginer toucher les autres. Loin.


    S’il était ange plus que fantôme, s’il pouvait traverser les chairs et les portes, sans chaîne aux pieds, s’il pouvait voler au lieu d’errer en faisant du sur-place, il ne hanterait plus les esprits, il ne graviterait pas non-stop autour des têtes en faisant dresser les cheveux. Il exploserait dans les cervelles molles toutes ses couleurs. Il génèrerait trois fois plus de pluies torrentielles à ruisseler dans les nerfs, trois fois plus d’émotions à brûler vives sur son bûcher. Il expulserait les grises mines pour ne susciter que sourires.


    S’il était l’impossible à atteindre, même en tendant très loin les mains, l’impossible à attendre même d’une grande patience, je finirais sans doute par tomber de moi-même, à plat ventre dans la neige qui tombera bien un jour ou l’autre. Je finirais par racler mes fonds de tiroir pour me couturer pleine face, pour me recoudre des yeux, pour tamiser le sel qui me coule dessus. Je moudrais ma peau comme mouron et je l’éparpillerais pour nourrir les oiseaux.
    Ainsi aurais-je peut-être moi aussi la sensation de voler, d’être un ange.

  • Soit il obtempère, soit pas.

    S’il n’obtempère pas cela signifie sans doute soit qu’il se fiche des conséquences, soit qu’il se croit au-dessus de tout ça.

    S’il se fiche vraiment des conséquences, soit il finira par le regretter, soit il est totalement
    insensible.

    Mais s’il s’avère qu’il est totalement insensible, cela veut sans doute dire qu’il est malade, à moins qu’il ne le soit pas.

    Mais alors, s’il n’est pas malade, il est forcément soit un sociopathe soit un mort vivant.

    Si c’est un sociopathe, soit c’est de naissance, soit c’est la société l’a rendu ainsi.

    Si c’est la société qui l’a définitivement abîmé, soit il peut péter un plomb à tout moment, soit il restera dans son coin toute sa vie.

    S’il peut péter un plomb à tout moment soit c’est un danger en puissance, soit il est parfaitement capable de se maîtriser.

    S’il est un danger, une bombe humaine, soit il l’est pour lui-même, soit il l’est pour les autres.

    S’il l’est pour tout le monde, s’il s’avère qu’il est non seulement un sociopathe mais aussi un psychopathe, soit il faut s’en tenir éloigné, soit on prend vraiment des risques à le fréquenter.

    Si on prend des risques avec lui, soit on se sent suffisamment fort pour le désamorcer, soit pas.

    Si l’on n’est pas apte à le désamorcer, cela signifie sans doute qu’on est soit inconscient, soit suicidaire.

    S’il s’avère qu’on est suicidaire, soit nous souhaitons vraiment mourir, soit nous nous leurrons
    sur nous-même.

    Si nous souhaitons vraiment disparaître de cette terre, soit nous ferions mieux de trouver un meilleur moyen que lui, soit on pourrait finalement trouver ça fun de mourir par son entremise, directe ou indirecte.

    Si on trouve ça fun, soit on est taré soit on est cynique.

    Si l’on est cynique, soit c’est par misère affective soit c’est par nihilisme pur.

    Si l’on est nihiliste, soit on naît nihiliste, soit on le devient.

    Si on le devient, soit c’est un mauvais concours de circonstances, soit c’est la société qui nous a définitivement abîmé.

  • la cosse s’ouvre
    les pois s’écoulent
    en pluie

    ils tombent
    bruts
    dans un excès de lumière
    inox leur reflet
    pâli
    terni
    contre la paroi
    ronds
    dans le prolongement
    du geste

    ils s’arrondissent
    à ma main
    leur forme plastique
    appliquée
    un modelé vert et mat
    façonné à mon souffle

    il y a matière à user
    les doigts
    épuiser
    la caresse
    la patience

    J’entends la chute
    qui égrenne le son
    en écho
    le bol