La bouée

Le temps enfonce. Le temps s’enfonce dans le temps.
Il s’enfonce dans ce samedi de fin d’été.
Il s’enfonce dans le soleil qui s’allonge, dans ses ombres qui se balancent.
Il s’enfonce dans la forêt qui vibre à intervalles réguliers, qui s’intercale entre le jour et la nuit.
Le temps s’enfonce et c’est une trouée.
Une bouée y flotte.
On s’y accroche pour ralentir la course.
On flotte avec elle.
On se ramollit.
On se déplie.
On se défait de nos surplus.
On se détache de nos surcharges.
On souffle sur nos poids comme sur poussières, comme sur nuages qu’on laisse s’échapper..
On efface, on s’efface.
On suspend son corps, son nom, son existence.
On n’est plus que ce balancier, le ressort régulier d’une oscillation.
D’avant en arrière.
D’arrière en avant.
Stable et souple.
Une mer étale, lisse, sans rides, sans aspérités.
Lent est le mouvement.
Lente cette heure-là qui ne se mesure plus en secondes mais en inspirations.
Long est l’arrêt sur image avant de rembobiner nos vies.
Jusqu’à ce que la bouée nous libère.
Jusqu’à ce qu’elle nous rende au monde.

cerveau

petite brèche _____ entre les hauts arbres
petite brèche _____ _____ ___ entre les oreilles
dans le haut de mon crâne

dans cette partie _____ _____ _____ grise
vaguement filandreuse _____ _____ _____du cortex
en quête de ses corticoïdes _____ ___ quotidiennes

disparition programmée _____ _____ _____ de ses déchets
de ce qui s’est incrusté _____ entre hier et hier
hic et nunc _____ _____ _____ dans sa forêt vierge

aujourd’hui _____ _____ ____ une brèche
comme pèche au lancer
son désert _____ _____ _____ _ son espace creux
le blanc des yeux

lobe ô mon lobe _____ _____ _____ _____ vidé de
tout ce qui _____ _____ _____ _____ ___ l’encombre inutilement

cerveau fossile _____ _____ _____ _____ gardera trace
d’une forme possible

nautile flottant entre _____ _____ deux _____ _____ eaux
l’encéphale _____ _____ _____ ___passé _____ _____ sous silence

Humeur monstre

Tu suis l’ombre sur le mur.
Tu suis à la trace les flottements que dessine la lumière pâlie sur la surface grise, sale, sur l’effritement doucereux du plâtre.
Lumière molle, lente dans l’air terne, terreuse dans tes yeux. Lumière ne danse pas, tisse sa lassitude comme toile d’araignée.
Lumière tremble de froid, d’ennui blanc, de torpeur de fin d’après-midi.
« Je hais les dimanches ».
Lumière meurt de ce poison.
Cette inaction écrasante dégouline en longues traînées sur les parois écaillées.
Le temps ne passe qu’à travers ce mouvement flou, ce bercement de ta solitude.
Tu suis au sol l’absence.
Tu suis jusque sous la semelle de tes baskets, où aucune lumière ne perce.
Tu suis le souffle noirci sous le lit, sans même aucun monstre dessous.
Aucun monstre que toi-même.

Sur la route

Grises traces loin devant
l’asphalte s’avance
flotte devient le ciel
devient le souffle
la route respire pour moi
sans crispation des roues
dans les ornières de vert
se quitte pour ce chemin
de pierre où flaques abondent
où se reflètent les nuages
le passage étroit s’emprunte
à petite vitesse
se tisse de bosquets de garrigue
d’arbres en fuseaux
de bouquets hauts
les branches bruissent
crissent sur les vitres
le frottement sur pare-choc
je m’enfonce sur le sentier
ombragé par destination
de vagabondage

Bonne

J’ai entendu « elle est bonne ». J’ai entendu ça souvent. Regard concupiscent et tutti quanti. Vide quantique et que nenni. Queue a la parole. Queue a toujours une grande gueule. Queue ne sait rien dire d’autre que « t’es bonne ».

J’étais « bonne » et souvent ma main dans la gueule démangeait.
Ma main a tendance à être bonne aussi sauf si mots d’ortie, sauf si gestes brusques. Si gestes moins bons qu’en apparence. Si gestes ne nous veulent pas que du bien.
La bonté ne se décrète pas.

Si j’étais bonne ça se saurait. Bonne à quoi d’abord ? Bonne à coucher dans son lit, la poupée qui dit oui ? Bonne à tout faire, à acquiescer à tout ? Bonne à enfiler des perles, à prêcher le faux pour savoir le vrai, à tourner sa langue à mesure des baisers qui passent ? Bonne à repasser sur l’envers des sentiments insuffisants pour l’équilibre ? Je fus bonne. On me donna le bon Dieu sans confession. On me coucha dans son grand lit d’ours. On me prit pour ce que je n’étais pas.

Peut-être étais-je bonne. Peut-être n’étais-je bonne à rien d’autre. Bonne à rien.

Apnée

L’œil divague et revient sur l’écran, scrolle scrute en sa fébrilité inquiète. Rien. Aucun message. Troisième relecture du précédent que l’on connaît par coeur.

Alors l’attente infinie. L’attente qui perdure, cruelle lorsque l’écran s’allume, lorsque le smartphone bipe. Le cœur tressaute mais toujours pas le mail ou le sms espéré, ce qui équivaut à vide intersidéral, à perte de conscience, à flottement. On ne vit plus, on ne respire plus que pour le message qui n’arrive pas. On reste en suspens, enfermé dans son propre oeil, vitreux d’avoir trop scrollé, trop éparpillé ses éclats sur toutes les interfaces, toutes les appli, tous les réseaux. C’est comme si on nageait sans but, à contre courant. Non, plutôt une coulée à pic. Fond de la piscine, tchin-tchin. L’attente c’est comme une longue apnée. Un décompte sans fin. Les profondeurs du bassin qui nous absorbent et nous dissolvent. Les bordures indéfinissables, infranchissables. Les poumons en feu. L’abîme qui nous engloutit peu à peu.

Un arrêt total de tout qui nous laisse totalement exsangue. Haute toxicité et risque d’hypoxie. La pression à son maximum.

Impossible de reprendre son souffle avant l’arrivée du message. Et quand enfin il arrive, c’est comme si on sortait la tête hors de l’eau, haletant, qu’on aspirait une grande goulée d’air. C’est comme si on reprenait vie.

Lui

Les dents, des doigts qui s’avancent à la morsure
La langue, ce serpent qui s’enroule, se déroule dans les bouches
Ses lèvres refermées sur doigts et serpents devenues porte close, s’ouvriront pour dire toutes les images cachées sous le front
Lui bombé d’intelligence sous le cheveu blond, petite broussaille de foin rare, le front comme voûte, avancée sereine du cerveau
L’œil, la noyade si l’on n’y prend garde
Le menton n’est qu’un avant-poste
Le cou, l’anguille qui s’évanouit, qu’on verrait disparaître dans le seau de Francesca
L’épaule a la rondeur ferme des fruits d’été soyeux sous la joue
Les bras longs déliés de félins
Ses mains comme patte de chat, griffes fines à glisser sur les peaux
Le poitrail est valeureux ponton pour les poitrines, quelques poils caressants sont l’herbe fraîche du matin
Le ventre est oreiller, tu sais, celui des note japonaises, un fouillis, un feu-follet, ou du livre chinois, riche de ces estampes dessinées en imagination sur le souffle, jusqu’au nombril, en creux de mes histoires intimes
Ton sexe est arbre fier, veiné d’écorce, dressé au ciel
Tes jambes, des lianes pour s’accrocher à ma taille, et tes pieds, des singes immobiles à leur extrémité, sages et obscènes à la fois

Nous

Nous, personne ne sait d’où nous venons, ni où nous allons.
Nous marchons le dos creux comme arbre mort.
Eux disent que nous sommes déjà morts. Peut-être n’ont-ils pas tort. Peut-être ne sommes-nous qu’un peu en avance sur l’horaire. Peut-être avançons-nous vers une certitude dont nous sommes déjà marqués. Mais l’horizon semble toujours reculer plus loin.


Ils disent que nous sommes des fantômes, que nous flottons entre deux os, que nos squelettes ont été reconstitués il y a longtemps, que nous sommes de bric et de broc, bringuebalant, branlant de tous nos membres absents, oscillant de nos crânes vides.
Nous avons les mains vides et les bras inertes. Nous avons des têtes que nous portons sans peine. Nous
avons des corps engagés dans l’action, des corps rompus à toutes les occupations, des corps qui se souviennent et qui devinent à l’aveugle, la conquête de l’avenir.

Ils disent que nous n’existons pas. Pas vraiment. Que nous hantons les lieux parcourus jadis. Ils prétendent que nous sifflons comme on expire, que nous soufflons une haleine métallique qui ferait cliqueter nos dents.

Nous ne sommes pas des croix parmi d’autres.
Nous ne comptons pas pour rien.
Nous savons très bien qui nous sommes, où nous demeurons, ce pour quoi nous sommes encore là.

Ils pensent que nous revenons de loin.
Alors que nous avons toujours été là.
Nous sommes tremblement et percussion. Nous ne sommes pas les invisibles, les intouchés, les indésirables que l’on veut faire croire.
Ni spectres ni monstres, nous sommes seulement histoires et souvenirs. Nous sommes transcendance.
Nous réfutons notre inutilité.
Nous révisons nos leçons et protégeons nos arrières.
Nous percutons de plein fouet notre devenir.
Nous affolons le vent.

air-air

L’air est flou et gris et debout devant moi mais je ne le vois pas. Il a la forme et la vitesse d’un missile. L’air est grand et gras, l’air est un ogre qui nous avale, l’air nous grignote tout autour, il nous rétrécit. L’air est grandes dents, mordantes quand il fait froid. L’air est ongles pointus qui nous griffe, qui lacère la peau, qui la glace. L’air est aigu comme un cri. Il est pointu, raidi, direct comme un poing.
L’air est espacement, est enjambées. Il a enfilé ses bottes et nous parcourt, il avance à grande foulée, il flotte au dessus, nous surplombe de tous ses membres. L’air a de grandes jambes. L’air est caractériel, d’humeur changeante. Il ne sait jamais sur quel pied danser. On attend qu’il se radoucisse. Devant le soleil, il se tient coi, pris de langueur subite, il s’assouplit. Dans le vent d’hiver, l’air devient bras dur, bras armé. L’air trace à la scie sa route dans notre ossature, grince jusque dans notre cerveau. Il sait hurler entre nos oreilles, il sait siffler mieux que moi et râler, et gémir, et hurler à nouveau.
L’air a alors une si grande bouche, à nous hacher en deux, comme mer gelée.

Savoir

Brûlée. Marquée au plus vif de la chair.
Précisément là où l’on ne sait plus à quoi tenir. Mais tenir bon. Mais persister. Mais dénombrer une à une les heures. Démembrer le temps, ses tenailles, ses tiraillements.


Savoir tracer ses propres lignes, savoir traverser les voies sans vérifier leur horizontalité, sans hésiter et se
laisser glisser sur le chemin.
Savoir se perdre en route sans prendre la mesure précise de l’écart qui nous éloigne.


Savoir percer à jour les écrans de pleine nuit, savoir les ouvrir en deux dans le sens du coeur ou celui du vent, c’est du pareil au même.
Savoir se laisser porter loin, au delà des limites, au delà des fortunes et des infortunes, au delà des frontières imposées.


Savoir avouer à tel, savoir ouvrir la bouche et lui dire ce qui n’a pas été dit, savoir faire fi des pudeurs qui
emprisonnent.
Savoir vouloir peut-être encore. Tout et son contraire. L’impossible et l’irréel. Le plein et le vide.
Savoir attendre l’inattendu, savoir le reconnaître à son visage incertain, à son regard éperdu.


Savoir plier sans rompre tout à fait, savoir se coucher dans ses propres béances, savoir choisir ses ailleurs.
Savoir délier ses propres vérités.
Savoir bercer les émotions comme on les enfante.
Savoir pleurer, hurler, jusqu’à ce que. Si loin. Sans se retourner. Avant, bien avant. Et surtout sans regret.