Aimer ou être aimé. Tu aurais 8 ans, tu ferais la ploum. Tu aurais déjà du mal à choisir entre Michael Jackson qui vend des chewing-gums (wtf) ou ce cochon qui pendu au plafond (wtf 2) pondrait des oeufs (wtf 3). C’est toujours mieux que la marguerite qui te fait courir le risque qu’on t’aime « pas du tout ».
Aimer c’est mieux que d’être aimé, askip. Ça dit ça dans un chanson, ça dit ça dans la bouche de ta mère (qui en connaît un rayon). C’est comme le bien et le mal, le blanc et le noir, toi et le reste du monde, c’est toujours difficile de trancher entre les deux. Comme trancher dans le vif du poulet rôti, cuisse ou blanc ? Encore une question de choix.
Tu imagines un angelot genre Renaissance italienne, tout joufflu, boucles blondes, lèvres roses, vagues ailes au dos, qui t’expliquerait par la voix de l’un et de l’autre. Il mimerait, mimiques et voix trafiquées à l’appui.

– être aimé c’est être chouchouté, caressé, c’est être assuré que quelqu’un pense à toi. Être aimé, est-ce que tu as besoin de faire un effort pour ça ? Non tu n’y es pour rien. Tu te laisses faire. Tu n’as même pas besoin d’aimer en retour. C’est tout bénef.

– aimer non plus tu n’y es pour rien, ça te vient comme ça, et ce n’est pas un effort, c’est un état. Un état supérieur. C’est une grâce. Et puis être aimé c’est espérer de l’autre alors qu’aimer c’est donner sans rien attendre en échange, c’est avoir le cœur gonflé tout le temps. Crois-moi, je m’y connais en amour.
Toi, tu sais qu’entre les deux flotte un voile opaque, un nuage de fumée, qui fait que tu ne sais jamais si l’herbe est réellement plus verte d’un côté ou de l’autre.

La foule végétale

Sur les talus, dans les prairies, il y a un enchevêtrement végétal qui s’enracine, s’agrandit, conquiert. Dans le vert il y a foule.

Celle qui envahit terrains vagues et bord de route, là où le sol se donne trop de peine et s’épuise.
Celle qui rampe, se ramifie, rhizome n’est pas poison pour révéler la gravité d’une terre trop limoneuse.
Celle qui vole, ses aigrettes parsemée par champs, s’essaime et se reproduit plus vite que le vent qui les
entraîne.
Celle qui se plante épineuse dans la pulpe du doigt mais inflorescences bleutées, capitules et ombelles,
disséminent ses charmes à grande distance.
Celle qui court par stolons rases campagnes illuminées de son or.
Celle qui se propage, ligneuse, vigueur de jeunes plantules jaillissantes, aiguillonnent acérées les chairs
griffées rougies de leur sang et du jus de son fruit d’été.
Celle qui lancéolée, ses feuilles en rosettes, disperse ses graines aux oiseaux, et son mucilage dans les
gorges.
Celle qui se hisse à l’assaut, grimpante assidue, ses attraits rosés et mellifères.
Celle qui, ses feuilles basales, pétiolées, sa progression pionnière en bordure des fossés, assure la procure
de la glèbe.
Celle qui goûte les friches, fructifie de cœurs renversés ou petites bourses de qualité hémostatique.
Celle qui éclate ses capsules, se disperse en sous-bois, son port tapissant s’ombrageant, rougeâtre, et sa saveur, sure.
Celle qui s’étale, s’enfourrage, le sort garanti au nombre de folioles, dentées, la morsure du destin pour
capturer la bonne fortune.

Rien du tout (au JT)

Mesdames et Messieurs, bonsoir, voici les titres de l’actualité de ce jour comme d’un autre.
Le coup d’envoi a été donné hier en grandes pompes de ce que nous attendions tous : pas grand chose.
Ses amis le considéraient comme tel et pour ses ennemis c’était tout l’inverse.

Nous nous rendrons dans la plus petite île du monde qui caresse son espoir d’on ne sait quoi. Nous reviendrons sur ce qui s’est passé hier mais que tout le monde a déjà oublié.
Nous parlerons du maintien dans leurs fonctions des personnels qui s’apparentent à personne.
A cela s’ajoutera ce que l’on pensait impossible : ceci. Il s’avère que c’était aussi inespéré qu’inattendu.

Nous nous assurerons que les populations sont bien là et qu’elles ressemblent bien à ça.
Un phénomène climatique sans précédent et imprévisible est survenu ailleurs.
L’annonce des résultats sportifs ne s’est pas fait attendre, aucune, qui couronne dix ans de néant.
Le gène de la digestion rapide a été isolé, on l’a identifié, il est ici-bas, quelque part.
Nous envisageons ce qui semble être le fait le plus important de l’année : rien.

A l’heure d’hier mais à la date du jour, nous assisterons au levé de rideau sur ce fait marquant et absolument quelconque qui rend tout le monde amnésique et que nous avons omis de nommer parce que nous ne rappelons plus ce dont il s’agissait.

C’est maintenant la fin de ce journal. Nous vous donnons rendez-vous jamais.

dire quoi

on invente des trucs toujours on invente des trucs avec la langue
on dit ce que personne ne dit on ne nomme pas on énonce et sous la langue se cache quelque chose que chacun doit deviner toi aussi tu peux c’est facile c’est ce truc sur le bout de la langue
il y a la syntaxe, l’art et la manière, la façon de dire, la grammaire du si peu qu’il passe entre les dents, ne
se laisse pas attraper, ce que l’on chope c’est la chance de pouvoir dire : ça
ce qu’on ne sait pas dire on le montre avec sa main ou ses doigts que l’on étale comme ceci ou cela
on signe et ça veut tout dire – ou rien
on écoute bien ce que l’on entend d’abord on pousse l’oreille comme on pousse l’œil pour entendre
l’invisible
cette chose dont on ne savait rien jusqu’alors se dévoile : le mot le premier celui-ci précisément ça y est il se laisse attraper au lasso de la bouche ça y est tu l’as c’est ici tu n’as plus qu’à
le langage c’est ça tu vois un genre de piège à mots c’est affaire de son de modulation de tessiture c’est ça et aussi autre chose
ce qu’on a on le garde pour soi puis on le partage et il n’y a aucun danger à dire ce qui doit être dit écoute bien c’est exactement ça

Devenu chien

Ce que j’étais pure armure
100 % renforcée
contre le harassement
trajectoire ferme : droite
devant s’évanouissaient les doutes
j’étais bulldozer qui aplanit
les routes plus jamais bosselées
rectitude dans le regard
qui aplanit les revers
de médailles
jusqu’à la chute
mailles fendillées du coeur
devenu chien dressé
à se relever à la force
de la laisse queue basse
traînant arrière-train
pièce maîtresse rangée
à son fourreau la truffe
nettoyant le ciel
vautré dans sa fourrure
le poil dans le prolongement
de l’œil tressé noir
le jappement d’homme
sous l’animal

Viande ou bois

J’étais de la viande. On me l’avait dit, toute en muscle et en nerfs. Résistante. Cette bouée qu’on nomme corps, je surnageais. Je pouvais aller loin. J’étais steaks bien saignants pour courir le 100 mètres. J’étais coeur fortifié et souffle ralenti, la pulsation en décompte de mes résultats sportifs. J’étais oeil vif et sang frais à la veine, juteux, bien rouge. J’étais cette combinaison gagnante, l’efficacité, l’endurance, la foulée longue, élégante. Cuissot de biche. Jusqu’à ce que quelque chose cède, ce point de bascule où le corps ne répond plus. Les paumes moites, les membres tors. Par où passe le corps. Fait grève, titube, tombe. Se sclérose, se bloque, prend ombrage naturel de ce qui jadis était lumière. Je suis désormais ce bois dur, vivant mais inerte. Je suis composée de branches infléchies, raides, gelées dans leur propre sève, dans leur jus d’arbre. Je suis devenue cette écorce qui craque sous le moindre mouvement, qui crépite sous sa main.

Je suis devenue ce tronc qui peine à pousser droit vers la lumière.

Quand nous ne savions rien

I

Nous n’étions pas entiers. Nous n’étions pas d’un seul tenant. Notre corps ne nous obéissait plus, il ne tremblait plus qu’en temps de guerre avec nous-mêmes. Nos membres ne pouvaient que se défaire un à un sans que nous puissions nous convaincre de l’inverse. Nous ne les pleurions même pas. Nous ne pouvions reprendre une vie normale. Nous n’avions pas brûlé assez de graisse pour être considérés comme sains.
Nous n’avions pas l’énergie suffisante pour résister à l’absence de vie. Depuis nous nous sommes renforcés. Nous coulons l’empreinte durable dans chaque pas de jadis. Nous pouvons désormais avancer avec un corps recomposé. Nous en sommes en paix, nous avons trouvé la bonne léthargie, le juste dosage de mouvements lents, la juste recherche d’épuisement de nos ressources
avant repli, avant repos total. Nous avons trouvé la meilleure façon d’attendre la mort.

II

Nous n’étions pas des enfants volés, mal nés, dénutris. Nous ne grandissions pas assez à leur goût. Pourtant, nous n’avions rien à nous reprocher. Nous ne chassions pas nos désarrois à coup de chants ou de contes car nous n’avions aucune méthode fiable. Nous n’achetions pas nos certitudes au prix fort. Nous n’assurions pas nos arrières et n’avancions pas au détriment du reste. Nous n’allions nulle part où nous aurions du être à notre âge. Nous ne nous mélangions pas aux autres. Nous ne nous sommes jamais sentis à l’aise avec eux. Nous ne savions pas de quoi la vie serait faite. Nous n’avons jamais penser nous aveugler aussi facilement.
Mais nous avons bu et mangé chaque histoire fausse que l’on nous racontait, et nous avons fini par grandir. Nous sommes aujourd’hui ce que nous sommes. Nous sommes réels. Du moins c’est ce que nous pensons car c’est ce qu’on nous dit.

L’usage du cri

J’étais passée sous silence
l’existence en-deça
comme fictionnelle
je n’étais pas l’héroïne de ma vie
j’étais un personnage secondaire
je n’étais pas pousse germée j’étais subterfuge
je ne faisais pas autorité sur ma propre vie
je n’étais pas cette voix affirmée
cette voie neuve par laquelle passer mes os durs
par où coulent mes rivières
mon nom n’avait pas d’importance
il n’en a pas davantage
aujourd’hui j’en ai plusieurs
désormais je me démultiplie
je me décuple
je mange mes blessures et ce qu’il en reste
de cicatriciel est à peine visible
j’ai retrouvé l’usage du cri mais j’en use
avec parcimonie
il suffit d’imaginer une gorge grande ouverte
d’où s’envolent toutes sortes de sons
et ce souffle qui me neige dans la bouche
s’enfuit pour mieux revenir
désormais je cherche le souffle de cet autre
qui court dans mes veines
souffle meneur et ductile qui me tire
vers l’avant

Vous avez un message

Vous avez un message.
Je pense que c’est un feu qui ravagera ma journée.
Je pense que sous la semelle un pas gît dans l’attente. Un pied s’agite sur le départ.
Le message serait un drapeau à damier qui s’abaisse avant la course. Alors on s’élance dans le jour tout gonflé d’un nouveau souffle.
J’en ai reçu de ces envois brefs mais vivifiants, de ces airs océaniques, de ces coups de vent qui sonnent l’éveil. J’en ai reçu de ces fragments de prières, de ces frôlements, de ces fleuves qui calligraphient le désir.
Je sais que le sens risque de s’échapper à l’ouverture du message, qu’il me faut le capturer. Le message est une proie. Un animal à dépecer.
Il y aura peut-être un alphabet caché, peut-être secret, qu’il me faudra déchiffrer.
Je n’aurai pas les mots.
Ce sont peut-être des miettes qui colleront plus tard à mes lèvres.
Elles remueront doucement à la surface des choses.
Il y a un message qui se perd entre les lignes. Si je le trouve, je le mange.
Je l’enlève de son écorce de phrases toutes faites, d’expressions toutes prêtes. J’aime bien dénuder les messages en les prenant par la tête. Je les secoue juste un peu. Parfois en sort une bête vive. Parfois une férocité. Ou un défaut de langage qui accroche la bouche quand on le prononce, qui racle les chairs. On se demande si ce n’est pas une erreur.
Hier j’ai reçu un message qui m’a laissé un goût de cendres. Il m’a semblé vide. Les lettres comme mortes. Il m’a baigné de suie, je me suis sentie salie. Je l’ai refermé pour éviter ce trop de noir dans les yeux.

Murs
Il y aurait quatre pans autour de nous, de brique ou de plâtre. Ils seraient hissés tout autour, rétrécissant l’espace, le cloisonnant. Ils pèleraient à force qu’on gratte puisque nous serions enfermés. Nous serions animaux levant la patte, le signe que les murs seraient insuffisants à délimiter notre territoire. Nous les aurions voulu plus larges. Nous aurions voulu les abattre pour laisser entrer la lumière.

Fenêtres
C’est pour ça que nous aurions percé les murs. Nous y aurions laissé entré la lumière par de petites ouvertures de la largeur de nos bras. Nous pourrions les ouvrir et les fermer. Les fenêtres feraient un pas en avant et les yeux nous précéderaient à l’extérieur. Les vitres réverbéreraient l’éclat des choses. Ce serait façon d’illuminer les murs.

Portes
Nous aurions choisi de percer de plus grandes ouvertures de la hauteur du plus grand d’entre nous. Nous aurions installé un panneau à ouverture latérale. Ce serait comme une fenêtre mais très haute qui permettrait de sortir entièrement. Les portes feraient un pas en avant et nos pieds nous précéderaient à l’extérieur. Ils seraient aussitôt suivis de notre corps entier. Et de nos yeux qui avaient parcouru tout l’horizon avant, par les fenêtres. Tout notre corps pourrait alors emboîter le pas des yeux, puis des pieds et alors, le monde serait à nous.

Monde
Ce serait une immensité. Il serait tellement vaste qu’il semblerait infini, qu’on ne pourrait jamais le parcourir en entier. Jamais nous n’en serions rassasié. Le monde serait ce que nous avions longtemps rêvé et auquel nous avions désormais accès, grâce aux fenêtres, grâce aux portes.