Tes Converse noires affichaient sur le côté une pastille colorée nous laissant croire qu’un coucher de soleil pouvait naître et mourir sur la zone du péroné dans un mouvement perpétuel de l’image fixe avec un quintil de bandes allant du orange au vert pâle.
Savais-tu que cet hommage à Paul Klee reprenait en légèrement plus vif les couleurs de ton visage à peine rosé et de tes cheveux paille et ses mèches vertes délavées ?
Ton visage offrait cet aspect négligé du linge trop passé à la machine et nous disait autre chose. Il rêvait d’un ailleurs cet ailleurs punaisé sur tes chaussures, un endroit sans ciel bleu trop exposé à la vilenie humaine mais un ciel agencé exactement par une seule loi : celle du bonheur absolu soumis à l’unique règle de ces quatre couleurs délavées qu’aucun texte juridique aucun amendement aucun tribunal ne peut contraindre.
Un trouble subsiste pourtant, ton pantalon et ta veste en jean du même bleu que tes chaussures et ton visage combattent. Ce corps maladroit n’est pas celui de la contradiction mais celui d’un combat permanent entre le monde et nos rêves. Changer le monde avant qu’il nous change crie cette jeune fille déjà partie sur son skate.

Avant pour méditer on avait le feu de cheminée maintenant on a le hall de gare , le regard perdu dans une publicité animée pour livre d’un général d’armée, les doigts crispés sur le téléphone, cette plaie de lumière.

Des oiseaux ont chanté cette nuit. Furtifs et assourdissants.

Ils sont le vent, ils sont le feu, ils sont cette tempête ardente qui emporte tout.

Des oiseaux ont chanté laissant le vide dans cette matinée orpheline de la douceur d’une nuit qui la précède.

La matinée ouvre un oeil, maladroite , sans savoir quoi faire du corps de la nuit qui n’a pas dormi.

Tu habites la guerre.
Un pied à terre l’autre en charpie dans cette maison à ciel ouvert.

L’herbe folle continue de pousser dans le jardin d’enfant.
Tu t’assois sur un banc, dos à l’immeuble brûlé et craquelé comme un morceau de charbon.
Il manque à ce lieu le bruit des voitures ; cette place hurle un silence de plomb, on entend l’herbe pousser.
Tu ne fais pas attention à cet immeuble dont chaque fenêtre est tombée, comme des larmes arrachées à ces orbites désormais noires, aveugles aux vies qu’elles renfermaient.

L’ombre au sol te dit qu’il est midi mais ton téléphone t’embarque ailleurs. Que font les amis à cette heure ci ?

Habiter la guerre , faire comme si la vie normale continuait parce que des hommes et des femmes nous protègent plus loin.

L’herbe te gratte les chevilles, tu ne vois pas ce reporter qui te prend en photo, tu ne vois pas la photo que tu pourrais prendre en train de vivre comme si de rien n’était dans ce décor de crèche apocalyptique.

Peux tu faire un selfie  ? Quel visage montrer ? Quel décor exposer ? Faire comme si la vie continuait sans les wagons d’images habituelles. Mais il te faut aller les chercher ailleurs ces images parce qu’ici le point de fuite n’a plus le même horizon.

Toujours cet immeuble derrière toi que tu refuses de regarder. Cet ensemble troglodyte recouvert de charbon noir , sans dessin pariétal , offrant comme souvenir cérémoniel cet autel immensément noir recouvert de ce lierre funeste, ce néant indéchiffrable, informe.

À chaque message reçu, ton téléphone carillonne. Chaque nouvelle de loin rajoute à ta journée un nouveau créneau horaire, ces petites barres de minutes autour du cadran, les gardiennes zélées et immobiles du temps qui passe.
Chaque sonnerie te confirme que la journée passe sans que celle-ci ne t’échappe totalement éloignant les journées de demain colonisées par l’incertitude et la fureur.

Le reporter est parti, tu lèves la tête dérangée par autant de silence, tu ne sais pas que ce banc sur lequel tu es assise va faire le tour du monde. Ta vie t’échappe-t-elle à ce moment là ? Cette image que tu veux donner à tes journées vient d’être volée. 
Dans une semaine une amie t’enverra cette photo découverte dans un article anglais et te demandera si tu t’en souviens. Peut-être, rajoute-elle, qu’à cet instant vous étiez toutes les deux en train de vous écrire.

Tu ne te souviendras pas de cette journée, dissoute dans les autres, toutes semblables mais à peu près normales du moins selon le soin et la volonté que tu apportes à en faire des journées un peu hors de la guerre.