Jamais, au grand-jamais

Jamais au grand-jamais
Ne rentrerai dans leur moule
Pour subir ce qu’ont enduré
Père et Mère
Pour avoir obéi s’être fait bouffer
Par le Système la force de l’inertie
Par le regard des autres
Par la trouille de la dénonciation
De la cabane de la perte d’emploi mal payé
Parce qu’ils ont marché dans leur truc
Sans queue ni tête
Parce qu’ils ont calenché prématurément

C’est sûr y’a une case dans mon cerveau
En plus ou en moins j’sais pas trop
Une case qui dit non
Depuis que j’suis petit garçon
Depuis qu’le psy m’a rangé dans la case asocial

J’suis resté un grand-enfant
Privé de revenus
Sans RSA, sans chomedu
Pour m’apprendre à devenir enfin adulte
A sortir de leurs combines immondes

J’ai décidé de refuser tout travail
La Consommation le Marchand
Leur nouvel esclavagisme
Je me suis exclu de la société
Parce que vous les criminels qui avez tué
Père et Mère
Vous m’avez appris une chose
Avec vos brimades
Vous m’avez appris comment être un Homme Libre

Un grand-enfant éternel
Qu’a une femme et deux moutards
J’ai plus d’crèche pour eux
J’ai plus d’augmentations de loyer
J’vis au p’tit-bonheur-la-chance

L’eau des sources
Pour boire un coup
Pour nous laver
L’bois mort
Pour nous chauffer la couenne
On a appris à tenir jusqu’à moins 8 degrés
Sans l’chauffage central à 18 degrés maxi
Sous une tente tapissée de feutre

La bagnole rutilante
Ouais celle des ministres l’électrique
Celle de la télé-réalité j’me souviens
Terminée à la casse
Quatre ânesses pour voyager
En Thaïlande au Maroc aux States
Deux tonnes de Crottin de Chavignol
Pas bon pour la planète
Avec Ryâne Air je rigole
Sans passer à la pompe
Aux péages au contrôle technique
Le nez fourré dans l’GPS j’me marre

La bouffe on cueille des légumes-feuilles
L’abondance
Le Bio à la mode bobo
On s’en tape tu vois
Le lait d’nos biques
Les œufs d’nos poules

J’sais pas où ma case en moins m’conduit
Mais on y va direct
J’ai encore un p’tit forfait téléphonique nique
Des frais bancaires
J’vais clôturer mon compte à la Poste
Y s’ront ravis
J’suis déjà radié de la CAF

C’est dur de trouver
De l’huile de la farine
D’la bidoche pour le klebs
On va y arriver
Question d’temps

Fini d’remplir des formulaires par internet
Fini d’engraisser l’état et ses gouvernants
Scolarité on a des enfants désobéissants
On est devenus ingouvernables
Ils nous ont rendus libres
On est tous des enfants gâtés
On se fout d’la maréchaussée
On n’a pas trois sous d’jugeote
N’est-ce pas

On est des gosses mal élevés
Vaccinés sans effets secondaires à la Liberté

NOMEN NESCIO [1]

Ni nom, ni prénom
Ni identité
N’être par les temps qui courent,  Rien du tout
Il n’est personne,
Sinon un cadavre de plus oublié parmi 1.400.000
Enterré sur place à la va-vite, sans plaque de métal au cou,
Sans cérémonie
John Doe américain , Républicain NN sans sépulture sous Franco, nettoyé ethnique NN en Bosnie-Herzégovine, disparu NN au Guatemala, en Argentine, au Chili.
Un inconnu au bataillon
Sans plus aucun signe de vie
Forcément jamais réclamé par ses proches,
Un démobilisé de fait, rétrogradé
Au grade incertain,
Un ex-combattant, un poilu de 14.

J’ai été mortellement tiré à balles.
Après j’ai été tiré au sort par le plus jeune engagé du 132 ième corps d’armée.
Un, trois, et deux font six.
J’étais dans le sixième cercueil à Verdun.
Ce soldat numérologiste y a posé son index.
Je suis désormais promis à un   destin national.
Il fallait que le pays retrouve sa superbe,
Dépassé par un Tommy anonyme aussi, enterré à Westminster.
J’ai été ballotté entre Gauche et Antidreyfusards
Je n’ai donc pas été ré enterré au Panthéon,
Mais sous l’Arc de Triomphe de toutes glorieuses victoires.
Maintenant j’ai enfin trouvé mon nom,
Je suis le Soldat Inconnu
La  flamme jalouse me veille à perpétuité,
Promis à la vie éternelle dans mon dernier domicile.

[1] Origine du Latin : « Je ne sais pas le nom »

C’est assez !

Pourquoi une baleine bleue vient-elle pleurer dans mes nuits ?

Je me réincarnerais en cétacé pour la consoler.

Je  ruserais avec les  meutes féroces des navires de chasse,

Moi Moby Dick moderne, pour les faire sombrer mortellement.

Je déclamerais  un unique et solennel somptueux Requiem,

Au fond des abimes insondables de la cathédrale océanique

Où les grandes orgues liquides se déchaineraient.

Une gueule

Mes parents ne m’avaient jamais parlé de mon  grand-père maternel. Une nuit une voix au timbre fêlé  me tirait du lit ; je descendais l’escalier et découvrais un être dont le visage aurait dû me faire prendre les jambes à mon coup. Ce fut le contraire. Ce grand-père qu’on m’avait caché, c’était enfin lui. J’en étais certain. Il était là, en chairs et en os. Sa gueule  il l’avait perdue sur le front au début de cette guerre innommable qui avait fait tant de morts et  de blessés. Lui était un Baveux, une Gueule cassée qui méritait la majuscule,  et pour cause. Il lui manquait  la moitié de la face. En se rapprochant de lui, je découvrais un masque, plutôt un demi-masque en carton modelé, symétrique de l’autre partie de son visage. Décrire ce masque, c’est décrire cette gueule. Le nez était assez bien reproduit, la pommette gauche imitait celle de droite, avec peut-être un renflement légèrement trop accentué. Allez donc reprocher à l’artiste qui avait tenté l’impossible, allez lui reprocher de lui avoir sculpté et peint une moitié fidèle à l’autre partie de la face! L’artiste avait peint un sourcil qui manquait forcément d’épaisseur. Une mèche de cheveux très brun, trop foncée, retombait jusqu’à  ce  sourcil. L’œil gauche ne bougeait pas, et pour cause, c’était un œil de verre, bleu comme l’autre.  Les lèvres étaient surmontées d’une moustache fournie, en vrais poils drus, poivre et sel ; l’artiste avait anticipé sur le vieillissement du soldat et je pouvais dire qu’à droite comme à gauche cette moustache était réussie.  Je suis en train de parler de mon aïeul avec un détachement où l’affection ne pointe pas, j’en suis désolé, croyez-le! Comment cela aurait-il été possible ? La voix qui l’avait amené ici s’était tue. Était-ce l’émotion ou étais-je en face d’un fantôme ? Moi-même j’étais si stupéfait que j’étais muet. Qu’ajouter à cette description ? Sinon que le menton vu de face ne choquait pas ; de trois-quarts ce masque baillait par endroits, laissant deviner des creux que je n’avais pas envie d’explorer. Mon examen cessa quand mon grand-père   me quitta en agitant gentiment la main droite comme un au-revoir, je devrais dire un adieu. Je décidais en remontant de ne parler de cette rencontre, ni à ma femme, ni à mes enfants.

Un père qui aime son enfant 

( source Élise Costa Chroniqueuse judiciaire-21 avril 2023 à 7h30)

La mauvaise vie
Le coup de foudre
Il boit,
Il frappe sa compagne
La romance prend fin
Bord du Rhône
Cordelettes blanches
Attaché les mains et les pieds 
Jetée à l’eau. 
Garde à vue 
« Un moment d’émotion remontait»
L’eau a emporté ses lunettes et ses sandales
Un grand chapelet autour du cou.
« Elle ramasse des fleurs sur les arbres
Elle me regardait 
Je suis entré dans l’eau
Je l’ai lâchée dans l’eau
J’ai vu ma fille me regarder dans les yeux.
Trente secondes après, j’ai vu des bulles dans l’eau. »
Silence sur la cour d’assises.
Il baisse la tête et pleure.
« C’était le diable en personne »
L’alcool et la jalousie
« Je la trouve très jolie. 
Je la trouve très jolie. »
Sa fille est un prolongement de son épouse.
Violences vicariantes 
« Je tiens la Croix offerte par l’aumônier 
Et l’élastique qui tenait ses cheveux. »
Il avait entonné la chanson gitane : 
« Santa Sara, Santa Sara, 
Tu es la reine de toutes les gitanes. » 
Centre pénitentiaire 
L’un d’eux s’éternise à frapper la tête de l’homme.
« Mets le KO, 
C’est un tueur d’enfants », 
Cris, encouragements 
Centaines de détenus. 
Trois agresseurs 
Devant le tribunal judiciaire

À force de renier ce qui constitue le bonheur quotidien des hommes, à cette sur-agitation que j’entretiens face à l’angoisse, à la peur de rester seul, je me sens pousser le pelage du loup des steppes. Mon regard devient aiguisé sur ceux qui m’entourent. Je décortique leurs actes. Je les classe de un à dix. Mon classement débouche sur une immense déception de la société et de moi-même.

Je pense à m’extraire de cette fange pour me purifier, trouver un autre bonheur dans l’immersion de la nature ou pour ne pas risquer d’être trop seul, de virer à la misanthropie, tenter la vie monastique centrée sur l’essentiel, sur l’essence. Je ne suis pas prêt à vivre en ermite, j’ai besoin je crois d’être entouré sans excès.

Je songe à l’incarcération, à la douleur d’être seul, incorporé à une société de refusés. Souffrir d’être avec des êtres qui vous ressemblent, souffrir comme eux. Attendre avec impatience de retrouver ceux qui ne vous ressemblent pas aujourd’hui pour faire quoi?

Putti

Moi, Michelangelo Buonarroti, pour que ma sculpture soit parfaite, il faut toujours que je procède à une sélection rigoureuse. Je choisis les meilleurs modèles de bambini pour être fidèle à la fraicheur de l’enfance. 

Alors quand j’aurai réussi à disposer aux pieds de Cupidon ou Diane, tel ou tel petit putto, rond et délicat, je mettrai deux cierges tout à l’heure à la basilique Sainte-Marie de Trastevere. Je dois terminer la commande de Jules II, il Santo Padre, en fondant chaque petit ange dans le même caractère de l’innocence charmante et ingénue. 

Bien sûr ces petits anges, certains sont de petits démons, n’ont pas forcément la qualité d’endurance pour poser longtemps. Je paie leurs géniteurs, bien contents d’avoir laissé couché à l’atelier, chacun d’eux des jours et des jours, maintenant leurs têtes rondes bouclées, le poing sous la joue. Il est malaisé d’être jeune modèle. Je préfère de loin les modèles masculins  auxquels je fais subir des tensions pour révéler leurs magnifiques muscles. 

Et, si se mêle, un matin, à l’atelier, un difficile caractère, comme celui d’enfants  mal levés, je ne dis pas mal élevés,  sur ce troupeau de cherubini, alors il sera pris de contorsions difficiles à supporter par  de jeunes êtres craintifs et peureux. Mon travail en sera certes ralenti, je serai furieux, et il faudra me séparer de certains et reprendre inlassablement le ciseau, le maillet et la pointe. 

Le peintre aux yeux pers. A la manière d’Octave Mirbeau

Il était né avec des yeux vairons. Ses parents cherchèrent sans succès si dans leurs lignées il y avait des antécédents. Le pédiatre qu’ils consultèrent, les tranquillisa maladroitement. Dans le domaine de la tératologie il y a d’horribles monstruosités physiques que Geoffroy Saint Hilaire commença à répertorier. Ils s’estimèrent heureux d’avoir échappé à un destin aussi funeste. D’ailleurs au fur et à mesure que l’enfant avançait en âge, cette hétérochromosomie fut plutôt une excellente servante. Imaginez ces couleurs : à gauche un magnifique brun-violet, à droite un vert bronze profond comme l’océan. Selon le temps et l’humeur du jeune homme les teintes variaient admirablement. On peut dire qu’il portait hautes les couleurs. Sa mère peignait de façon banale, pas de quoi affoler les marchands d’art, mais elle avait des ambitions pour son joli rejeton et s’inscrivit à des ateliers de peinture où il développa remarquablement son aptitude. Au point qu’il exposa progressivement dans divers salons. Et sa peinture plutôt abstraite plaisait. Il était dans le mouvement. Il commençait à vivre de ses ventes et à soutenir ses parents qui n’avaient pas de gros emplois. Il avait de surcroit un physique avantageux et les femmes tournicotaient autour de lui. Il en recueillait le bénéfice avec nonchalance sans se fatiguer à chercher l’âme–sœur, considérant qu’il l’avait trouvée dans la peinture. Toutefois le soir de l’inauguration d’Art Faire, au cocktail une fille d’une beauté exceptionnelle l’aborda. Elle le mit l’abord dans son lit où elle sut se distinguer particulièrement. Notre peintre en fut si chaviré qu’il la demanda en mariage une semaine après l’avoir connue bibliquement. Au domicile des futurs beaux-parents l’accueil du prétendant et de ses très modestes parents était un peu voyant. Le fric suintait partout, sur les cimaises où pendouillaient de grandes signatures, sur les bouteilles de champagne millésimé, dans les perles de caviar Pétrossian. Ses parents se contorsionnaient sur les fauteuils Louis XVI et, eux d’habitude assez bavards étaient muets. On aurait pu prédire ce soir-là une mésalliance. Ils se marièrent en grandes pompe à La Madeleine. Le tout-Paris de la culture, la politique et de l’esbroufe ne pouvait faire autrement qu’être présent. La jeune épouse devint son agent. Elle le poussait à la production, car la demande était bien là. Le compte en banque du couple était avantageusement garni. Ils avaient déménagé dans l’Ile Saint-Louis. Depuis quelque temps elle était moins ardente au lit, moins présente dans l’appartement du quai de Seine. Notre peintre peignait. Elle revenait de New-York, Ibiza, Shanghai, Saint-Pétersbourg. Lui mettait sa baisse de forme sur le compte de son hyperactivité commerciale. Ils ne faisaient plus l’amour. Elle était trop fatiguée, lui disait-elle. Il tomba un jour sur son téléphone où il un numéro se répétait presqu’à l’infini. Il la fit suivre par un fin limier et découvrit qu’elle découchait.  Sa femme avait changé de parfum. Et il ne le supportait pas. Il avait beau le lui dire, elle ne revenait pas au 5 de Chanel et persistait avec le lourd Shalimar. Le couple battait de l’aile.  Et le bel homme devint moins attirant, revêtant l’allure d’un homme vieillissant. Sa chevelure blonde vira totalement au gris fer. Ses poils devinrent blancs. Son épiderme se couvrit de tavelures du plus mauvais effet. Il prit conscience qu’il était devenu un repoussoir. Il lui restait uniquement la beauté de ses yeux si étranges. Il consulta un dermatologue qui hasarda un diagnostic, celui de l’hypopigmentation en réaction à ce parfum abhorré. Il se mit à peindre dans le style figuratif plus du tout dans le vent. Les ventes étaient nulles. Il peignait souvent la même femme, parfois nue, pointant un grain de beauté sur son intimité, comme en avait la pécheresse. Les premiers portraits étaient minutieusement fidèles à la beauté qu’il avait épousée. Ils auraient même pu facilement se vendre. Ils n’étaient pas à vendre. Peu à peu le portrait prit des couleurs criardes, écorchées, verdâtres. Des portraits invendables. Elle ne pénétrait même plus dans l’atelier. Elle avait renoncé à vendre les œuvres de son mari. L’homme aux yeux vairons souffrait, c’est clair. Il ne savait que faire pour échapper à la douleur. S’ajoutaient à cela l’absence de critiques sur son art, son physique ingrat que le miroir lui renvoyait quotidiennement, les insultes perpétuelles de sa belle-famille et l’ignorance de sa condition dans laquelle il tenait ses vieux parents. La vie lui était devenue particulièrement cruelle. La cruauté faisait irruption dans son existence. Et l’idée sournoise de vengeance s’installait dans son cerveau. Se venger, oui mais comment ?  Il sortait maintenant des beaux quartiers, trouvait du plaisir et de l’inspiration dans la fange de lieux populaires. Il revenait très souvent à Barbès sous le métro aérien, avec des types qui vendait de tout à la sauvette, d’autres qui escroquaient les touristes dégueulés par Montmartre qui n’en pouvait plus des hordes barbares de tous pays. Il avait repéré un sénégalais qui promettait l’amour perdu, la sexualité triomphante, et autres vertus. Il s’en approcha et l’autre lui proposa ses services. Une poupée ferait l’affaire. Il fallait juste une photo d’Elle, un bout de tissu. Pour ceci il n’eut pas de mal. La panière à linge sale lui fournit un slip. Il prit conscience qu’il n’avait jamais pris de photos d’Elle. Il apporta au marabout deux tableaux, un avant qu’elle ne le trompe, un autre après. C’est dire si le contraste agressa le sénégalais. Néanmoins il lui fournit trois jours après une poupée, des aiguilles de couleur sans lui indiquer le mode d’emploi. A lui de choisir. Un haïtien qui œuvrait à Belleville lui parla de magie noire. Il savait désormais que l’aiguille rouge jetterait un sort sur sa femme. Il planta une aiguille le premier jour dans la tête de la poupée. Quand sa femme repassait au quai d’Anjou, il l’observait comme un entomologiste. Elle ne se rendait compte de rien.  Il ajouta une autre aiguille dans le ventre de la poupée un autre jour. Elle était là cette fois et prenait rendez-vous chez un gynécologue auquel elle se plaignit de douleurs vaginales. Le peintre se dit que, de ce fait les ardeurs sexuelles de sa femme en étaient freinées. Effectivement elle ne voyageait plus. Finies les fameuses cavalcades soi-disant au bout du monde ! Sa beauté s’étiolait. Sa famille passait inquiète, l’ignorant totalement comme s’il était incorporé aux murs, invisible. Il la ferait souffrir longtemps. Il ôtait une aiguille, elle respirait, et reprenait derechef ses rendez-vous galants. Il en ajoutait une autre, elle se cloitrait, souffrante.   Lui prenait son temps. Comme un enfant il jouait à la poupée. Elle ne parfumait plus. Lui retrouvait peu à peu sa chevelure blonde, sa peau lisse, de beaux poils soyeux. Ses beaux yeux étaient mis en valeur.  Ses parents allaient de plus en plus mal. Ils ignoraient toujours les difficultés de son couple. Il voulait les épargner au maximum.  

Il attendrait que ses parents rejoignent le petit cimetière de Chaville pour planter d’autres aiguilles jusqu’à ce que sa femme arrête de respirer, de sortir à droite et à gauche. Il savourait déjà sa vengeance. Encore une aiguille ma poupée ! Ce fut le coup fatal. 

Il publia dans le Figaro l’annonce du décès de sa femme. Il omit s’y associer le nom de ses beaux-parents furieux qu’il avait devancés. Grand bruit dans le Landerneau des artistes germanopratins, de la politique, de sa belle-famille à l’église de La Madeleine. 

Totalement ragaillardi il reprit la peinture abstraite, trouva facilement un autre agent, qui devint sa femme. Il eut même trois enfants avec elle. Ils avaient les yeux vairons, ce qui aux dires des spécialistes est excessivement rare. 

Et moi, laboureur, je célèbre la joie de la perpétuelle moisson,

Et toute semaille contribue à l’espoir du Renouveau,

Et le Renouveau c’est se rapprocher de la Connaissance,

Et la Connaissance c’est un Travail précis sur soi et autrui,

Et le Travail c’est un choix exigeant,

Et l’Exigence c’est une réflexion sur le Bien,

Et le Bien c’est ma voie, c’est ma vie.

Et moi l’agnostique de la ville, j’ai horreur de ta Terre,

Et ta Terre c’est l’asservissement monotone,

Et l’Asservissement c’est être prisonnier de la Nature

Et la Nature c’est trop Imprévisible,

Et l’Imprévisible c’est l’angoisse de ne pouvoir bruler ta Vie

Et ta Vie c’est jouir sans te torturer l’Esprit,

Et l’Esprit c’est une invention pour t’empêcher de vivre à ta guise.

Juste mon cœur qui cogne

« Le temple est en ruine en haut du promontoire » 

Cette voix qui n’est pas mienne. Pourquoi ? 

« Et la mort a mêlé dans ce fauve terrain »  

Je récite le second vers.  

La troisième, le lycée, le professeur, 

Alexandrins, scansion, assonances, 

Musique antique, paysage champêtre, 

Dieux, pâtre, satyre puant aux pieds de bouc, 

Naïade sans défense au bord d’une source fraiche. 

J’ai un carquois d’or. Heredia. 

Chevelure blonde roulant sur mes épaules. 

Son solitaire d’une flûte. Je suis Pan. 

Orchestre, rideaux cramoisis, 

Troisième rang, La Mer. Debussy. 

Sur le haut de la dune aux carex,  

Assis, les yeux noyés dans l’océan. 

Elle émerge du flot.  

Le vent la noie lentement dessous le sable. Disparition ! 

Illusion ? Personne sur la grève. Un rêve ? 

Ressac incessant d’un fracassant souvenir. 

Un tunnel sombre sans fin. Cet accident dans ce tunnel. 

« Les déesses de marbre, et les héros d’airain », disparus. 

Seuls demeurent mes alexandrins lycéens. 

Enterrée. Solitude morbide. Elle a rejoint l’antique ruine. 

Plus de plage, plus de dune, plus de temple, 

Plus rien. 

« Juste un cœur qui cogne dans le silence de la mer »