Autre rive

Au bord mais jamais à bord
je reste ici les pieds pendus dans le vide
à balancer des mots d’un côté de l’autre
toi tu es là-bas sur l’autre rive
à glaner sur tes propres chemins
tes émerveillements
à respirer des parfums qui ne sont pas les miens
à laisser flotter tes jours amples et remplis
moi sur ma rive aux cris sans écho
bien concentrée sur mes ombres
qui s’ agitent au bout de mes doigts
je rêve du bleu dans l’embrasure du soir

l’inaccessible bleu

et je resterai paisible sur mon rivage
à déposer à l’ encre rouge
dans la marge des jours
des rafales de mots
petits cailloux du désir
petites langues d’air
que l’on essaime au sol
pour ne pas se perdre
pour ne pas disparaître
je continuerai d’arpenter mon chemin
sans plainte ni regret
ni oubli

On peut vivre sans poésie mais moins bien
Jean Dasté

on peut vivre sans poésie mais
la lumière du matin n’aurait pas
l’ampleur des ailes d’un ange

on peut vivre sans poésie mais
les ombres auraient abandonné
leur inspiration lumineuse

on peut vivre sans poésie mais
l’horizon ne serait plus
cet infini où accrocher nos rêves

on peut vivre sans poésie mais
quel souffle alors pour irriguer
nos lèvres et scander notre pas

on peut vivre sans poésie mais
quel regard porter encore sur
les nuages les merveilleux nuages

on peut vivre sans poésie mais
la neige ne serait plus
l’étendue blanche du songe

on peut vivre sans poésie mais
la page blanche ne serait plus
l’oiseau qui déploie ses ailes

on peut vivre sans poésie mais
la marche n’aurait pas le don
vertigineux de création du monde

on peut vivre sans poésie mais
les mots perdraient leur liberté
leur devenir leur raison d’être

on peut vivre sans poésie mais
alors comment dire la lumière
de tout ce qui fait obscurité

on peut vivre sans poésie mais
quelle corde quelle espérance
pour déambuler en ce monde

on peut vivre sans poésie mais
comment voir l’autre face du feu
et comment arpenter les marges

on peut vivre sans poésie mais
alors le précieux couteau de bleu
ne déchirerait plus les yeux

Il suffit de grimper sur le plateau qui ondule comme une mer herbeuse et, debout dans l’air, d’écouter vibrer la musique qui monte au coeur de ces solitudes. Là, les pieds bien ancrés sur le sol rocailleux et épineux du Causse Méjan, dans une Lozère mythique, on se laisse onduler et porter au creux des vagues de vent . Il y a une sensation de réanimation à flotter dans ce pays éperdu. Les cheveux d’ange se meuvent et émeuvent dans un flux et reflux, ondes de cheveux blancs n’en finissant pas d’aller et venir, se séparant, se rejoignant sans fin, sous la permanence du vent, et les voix qui nous hantent s’emmêlent et se démêlent du même mouvement, alors qu’une alouette grisolle à la verticale comme pour délivrer un message des plus importants. Là est l’infini. On pourrait presque le toucher du doigt, mais rien n’arrête sa mouvance ni son surcroît de vie. Alors on se tient au sein de ces tendresses dérobées, entre les pierres sèches et ces brins d’argent où d’arabesques pensées s’effilent à leur tour dans les tranchées du corps sous les froissements d’air. Tout se fait ouverture vers un ciel. On se sent emporté, prêt à s’élever au-dessus du sol, respiré par l’étendue en perpétuel mouvement. Dans ce remuement incessant, on entendrait presque le roulement des moulins à prières, tournant et tournant sans fin, diffusant leurs bénédictions dans l’air environnant. Lorsqu’un instant s’apaise l’ondulation, il ne faut pas tarder à s’extraire de ces graminées. Se soustraire à l’envoûtement.
On regarde alors le ciel où tournent des vautours sans impatience. Reprenant la route du retour, les traces d’un songe éparpillé flottant encore entre les tempes, accrocher le regard au liséré du jour.

I

accroché au réel

                                    envers et contre tout

en symbiose de vie

            le lichen

autour de la branche

           bracelet d’argent torsadé

                       s’enroule et se tord

   en un élan dur et doux

au bord d’une parole

       les mots saxicoles

                    pelotonnés en une phrase

       encore un peu       écartelée

elle vient de loin

                                 et traverse

II

posée au pied du mur

                      ce qui fait           échelle

à la recherche                     du perdu

                       du manque

de l’incertain

se tenir                 dans l’écart 

              de ce qui               n’est   plus

ou pas encore

                            ou peut-être

                passer le mur du jour

    III

                       infiltrer

l’au-delà               de la    fenêtre  

et voir              un fragment  

              de jour

déjà passé

         suspendue

aux lèvres de l’air

                 immobile

dans une verticalité

               je suis presque moi

amarrée à l’au-delà

de la fenêtre

                          d’où

il reste encore à traduire

À l’heure bleue
l’heure de tous les possibles
marcher dans une forêt
– cela veut dire respirer –
et laisser ses pas aller
un pas puis un pas
– tel le souffle –
et malgré les ombres gourmandes
se retrouver près d’un tronc d’arbre
celui qui appelle
désencombre le regard
on épèle sa peau
comme une langue étrangère
néanmoins familière et
on redevient l’enfant près du petit pin
où chaque été se mesurait la taille
et il grandissait si bien
même un peu tordu
que les rêves de grandir  se miraient en lui
on parlait tous deux par nos peaux d’enfants
et des poèmes se murmuraient
– un souffle lent et continu –
par les interstices de peau
où échange de chaleur de sève
d’intensité de soi
comme si un feu
– un souffle comme le premier –
et la peau  – dans cet appel d’air –
se modèle, se sable
– respire ce qu’elle sait –
et la main de l’enfant est là
qui tremble encore

on continue le chemin
un éclat dans la paume
– un peu d’air –

Bleuie

Elle, bleuie d’encre et de chimère.

A tenter d’emprunter les sentes invisibles. Sur les bords des riens. De reflets évadés en revers intérieurs. En se glissant songeuse entre ces parenthèses, elle cueille ici et là des bruissements allègres, et des morceaux d’arcs-en-ciel.

Une odeur de forêt profonde monte de chaque miette de terre, de chaque écorce d’arbre l’ inondant de fragrances .

D’un lent regard, comme progressant d’un pas alangui, elle scrute  les échos creusés de lumière , étouffés dans la pénombre.

Une peinture de Van Gogh, une sorte d’icône. Et ses étonnements sous la peau. Elle,  toujours à fixer ces fissures de lueurs. Et à voir ce que nul ne voit, tout cet entrelacs de buissons de bleus qui ensemencent et embaument jusqu’à l’os.

Il y a ce moment étrange, quand tout chavire puis s’éparpille en  langues de verre, en esquisses de conscience : l’invisible  adoubé. En ce lieu liminaire, s’éterniser. 

S’éclaircir de ces lumières.

Jour ordinaire

                 AUBE

lentement sortir de la nuit

et du secret des songes

un rai de lumière là sous la fenêtre

la main tendue  du jour qui naît

               REGARD

le regard étréci par une migraine

se pose sur la bruyère  du talus

où sont assemblés les silences

de tous mes disparus

             MESANGE

ventre jaune pointé au ciel

elle picore la tête à l’envers:

ce matin la lumière

est née d’une mésange

        CYPRES

sous un ciel d’hébétude

le cyprès nain droit et rebondi

oratoire secret des oiseaux

refuge de mes pensées

       AUTOMNE

l’envol d’une feuille de chêne

lentement elle tournoie

cherche son tapis d’herbe

ne plus oser marcher

     PLUIE

c’est une arche de pluie

où il faut bien passer

 les gouttes comme des tirets 

de mots  du ciel à la terre

     FREUX

sous le ciel sombre

où expire le jour

les mots du soir résonnent

au vol dissonant des freux

Flou

à la croisée d’un dedans et du dehors – dans cet entre-deux flou – lunettes abandonnées vivre comme une myope – se nourrir de l’informe – être dans cette hésitation – masses sombres à peine mouvantes – taches blanches au sol – cela déborde contamine – le vert se fond dans le blanc ou bien l’inverse – de derrière la vitre tout n’est plus rien – le hublot de l’oeil se noie – c’est le temps de l’indécision – de ce voile cotonneux  capter les entours – les bambous de la rocaille sont des morceaux d’ailes – l’oiseau deviné sur la branche ne sera pas nommé – on parlera avec des peut-être ou des sans doute – faire fi du savoir –  douce impression d’abandonner toute certitude – ne pas chercher à forcer le regard – se dire tout est flou en souriant – prononcer le mot dans sa délicatesse – il a à voir avec le souffle – il est plein d’air et nous emporte – il nous détache de ce qui semble être – rien ne commence rien ne finit – se sentir un peu dans la marge – avec un goût de liberté sur la langue – ne plus chercher à faire le net comme l’enfant qui plisse les yeux face au tableau empli de signes– voir sans regarder – écrire ce rêve flottant – le nuage qui passe une vague figure – la buée sur une vitre une énigme – on flotte dans des suppositions – l’évanescence de vies secrètes – s’immerger dans ce qui ne se distingue pas  – ce qui est caché mais un peu révélé –  revenir derrière la fenêtre et regarder tomber la pluie – enfin ces longs tirets d’eau qui vont du haut vers le bas – ces rides verticales comme une grille – il fait flou entre ciel et terre – se tenir dans cette opacité du visible – se vêtir de ces contours imprécis – baignés de couleurs brouillées – cultiver cette vision évanescente – emplie de vibrations – dévoilant et voilant des images – ce qui est le summum c’est la rêverie devant le feu – les flammes aux cents facettes – diamants qui s’allongent –  carte intime de l’univers des songes – devenir rêveur de flammes –  se laisser virevolter avec les étincelles qui s’étalent, se disloquent, s’étirent – se détachent du présent et créent leur propre monde – diffraction vers un ailleurs que l’on n’ose pas –  à ras de souffle – dans un léger sfumato de peintre – des bribes d’incertitudes ou de promesses – présence et disparition entrecroisées – dans cet entre-deux où dedans et dehors se croisent et s’emmêlent  – comment ne pas rêver de vivre dans cet asile de flou –