Il était 3h20 environ. Il n’a pas particulièrement cherché à être discret. C’est la vérité, on ne s’occupait pas assez d’elle. Les yeux ne la regardaient plus vraiment, je veux dire avec amour. La vérité c’est qu’on ne regardait plus par là depuis déjà longtemps.
Elle a déboulé dans la cuisine comme une furie. Elle avait les cheveux éclatés. Dios mio, ses beaux cheveux ! Elle les a toujours gardés long et noirs. Sa chemise était auréolée par la transpiration d’une nuit d’insomnie. C’était le déshabillé qu’il lui avait offert pour son anniversaire, en soie véritable. Il lui faisait toujours des cadeaux luxueux, ça aussi c’est la vérité.
Elle s’est jetée sur nous. Je pourrais témoigner Monsieur le juge. Avec tout le respect que je vous dois, elle criait Perra! Perra ! Basura !, en français c’est Salaud ! Ordure ! Elle hurlait et elle frappait le visage, le
torse, les épaules, tout. C’est là que j’ai réagi, je me suis dressé pour parer les coups. Mais elle a continué.
Je pourrais témoigner, on ne voulait pas lui faire mal, juste se protéger, mais elle ne s’arrêtait pas, au contraire, on dirait qu’elle frappait encore plus fort si c’est possible. Et elle criait, elle hurlait Monsieur le
juge, tellement que les oreilles souffraient.
Elle a pris le couteau sur la table. On dirait qu’il lui a sauté dans la main tellement c’est allé vite. Et le couteau s’est mis à nous frapper partout. Nous portons encore des entailles, c’est écrit dans le rapport.
Je ne l’ai pas touché ce couteau, sauf pour la désarmer. Il ne voulait pas lui faire de mal. Il répétait No me
mates ! No me mates ! Ne me tue pas, mais on dirait que ça ne s’arrêterait jamais. En vérité tout le corps
se tendait de plus en plus, c’est là que je l’ai repoussée. Mais on est plus fort, on est un homme. Elle est
tombée par terre. Santa Madre, elle avait l’air égarée, entièrement perdue. Ce qu’on voulait c’est la prendre, la serrer contre le torse, mais quand les pieds se sont avancés vers elle, elle s’est relevée et elle a littéralement bondi. On ne la reconnaissait plus, elle avait en elle une puissance, et même on dirait une légèreté. Dios, cette femme que les grossesses et aussi la peine, c’est la vérité, avaient rendues lourde.
Elle était devenue folle. Comme si toute la rage contenue depuis des années avait explosée d’un coup. En vérité on lui était infidèle depuis des années. Je sens encore sur moi les peaux fines, les cheveux soyeux et el sexo mojado das otras mujeres, des autres femmes. Monsieur le juge il veut être puni pour ça. Il n’a pas été un bon mari. On est coupable. On est impardonnable. Dios mio ! Mais pas de meurtre. Ça non ! On ne l’a pas fait.
Elle frappait et il répétait No me mates ! No me mates ! Ne me tue pas. Mais plus rien ne l’arrêtait. On l’a ceinturée et on l’a plaquée au sol. C’est moi qui lui ai arraché le couteau mais je n’ai pas frappé, je l’ai seulement jeté plus loin. Dans le rapport c’est écrit qu’elle n’a pas pu se porter elle même le coup qui l’a tué. C’est peut être en la plaquant au sol, quand j’ai pris le couteau…Avec le poids des corps il s’est peut- être enfoncé…Santa madre ten piedad !
Aujourd’hui tout le tribunal voit, corps et âme, un meurtrier. Mais moi, moi qui ne suis pourtant pas ses oreilles, j’entends l’homme. C’est de moi qu’il parle : Es el, es este brazo, c’est lui, c’est ce bras, je voudrais le couper, arrebatarlo, l’arracher. C’est la voix de l’intérieur, celle que je lui ai toujours entendu, mais je ne la reconnais plus comme elle ne me reconnaît plus. Moi qui ne faisait qu’un avec lui comment allons nous cohabiter maintenant ? Monsieur le juge ? Maintenant qu’il est parti ?
Je pourrais témoigner, cet homme est parti avec sa femme. Et dans ce tribunal ce que vous voyez
aujourd’hui ce n’est plus que des morceaux de corps.