Il en va de l’ÉVIDENCE – vraiment, pas de jeu de mots !
Et dans ce cas on ne s’embête quand même pas à dire,
« qu’en penses-tu, qu’en pensez-vous ? »
J’ai beaucoup aimé, moi j’ai détesté, c’était intéressant, pour nous c’est non, vous vous êtes ennuyés,
ils n’ont pas su rire dans la dernière scène.
Une telle ÉVIDENCE ridiculement rendue explicite et… trop tard pour s’apercevoir qu’elle ne disait
rien !
Les trop parleurs disent si peu mais !
On ne va pas tomber dans le même panneau
– faire demi-tour et encore demi-tour en fin de compte on a vu quoi de la ville ?
Personne, ni rien, ni tout et plus et moins non plus.
C’est déjà plus clair !
Pas ; comme quand, on fait, du grumeau à partir du limpide.
Quelle honte !
C’est aussi l’une de leurs exclamations,
Voyons, on regarde de ce côté-là, du côté honteux supposé parce que dit,
RIEN À SIGNALER.
L’ÉVIDENCE nous avait prévenus mais mais mais ce n’est pas comme ça, en un battement de cils
d’autruche, qu’on renonce à la confiance, on aurait peur d’être cynique
et dans les salons vous savez ce qu’on en dit… des cyniques…
Plus voir moins parler, à demain !
Catégorie / Tania Sanchez
Là, toujours
On ne le dit à personne : partout, des euphémismes.
Elle est partie,
Il s’en est allé.
Même pas des euphémismes – de brutales fantaisies, de crasseux mensonges.
Ni lui ni elle ne marchent,
ils sont allongés, arrêtés, immortels, et nous rêvons qu’ils s’en aillent
que leur souvenir douloureux n’occupe plus le canapé et la première barquette de fraises
que le chat n’ait plus cet air étonné, qu’il cesse d’attendre le retour.
Ils ne sont pas en voyage, ils n’ont pas déménagé.
Dites-moi la vérité : ils sont désespérément là,
bientôt dans un innocent escargot, une marguerite
– ou c’est encore un mensonge à moi-même pour remplacer celui des autres.
Ils sont là ils sont poussière et au mieux un ver.
N’est-il pas plus doux de les savoir encore parmi nous plutôt qu’envolés vers un ciel qui
demande tous les sacrifices ?
Mensonge impie aux épines couvertes d’un velours trompeur,
il n’y a que vivant que l’on peut partir.
Pressons-nous de nous en aller car bientôt morts nous n’irons nulle part.
La dormeuse
Le matin, empêcher le lit de grincer, glisser pour s’asseoir, les chaussons comme
tombés, apparus sous les pieds, l’interrupteur des toilettes. Ses yeux sont-ils ouverts ? Cuisine,
porte fermée, il n’entend pas sa respiration, compte jusqu’à dix avant de faire couler le café,
enfin, le balcon, si elle se réveille ce ne sera pas lui, il regarde les toits et il attend que la petite
marque huit.
Peut-être la couette était-elle trop légère, dans sa gorge un grain gratte. Il déglutit,
s’étouffe au café brûlant mais le grain est coriace, il veut que la toux parte des poumons,
résonne jusqu’à dans la chambre où elle dort. Se rendre malade pour ne pas mettre l’autre en
colère, son café est amer, déjà il veut rentrer mais sa montre l’interdit, la tasse lui glisse des
mains, ce n’était pas exprès et dans la chambre on grogne.
Des heures passées à attendre l’heure depuis des années et tout ce qu’il aurait pu faire
s’il ne devait pas répéter – chaussons, interrupteur, machine, balcon – s’il pouvait improviser :
chérie, le soleil est déjà levé, tu sais qu’il n’attend pas. Pars sans moi, dit-elle toujours, fâchée.
Non, je t’attends – mais tu n’as qu’à plus m’attendre. À son retour il trouverait le lit vide, il
reste pour ne pas manquer la familière arrivée des nuages.
Mistigri
Ce matin, en haut de l’escalier de la maison abandonnée,
J’ai trouvé un tas de poils
Qui pouvaient tout aussi bien être des plumes.
Par exemple, un vieux nid qui serait tombé du plafond.
« Regarde, Mattéo, un reste d’hiver ! »
Il a souri, est entré dans une autre pièce.
Je me suis approchée du petit tas et j’ai cru voir de minuscules cornes d’ivoire.
Des osselets, tout à droite du tas de poils.
J’ai suivi des yeux la ligne imaginaire des brisures d’ivoire jusqu’à la fin, tout à gauche.
De plus gros morceaux, un reste de mâchoire.
« Mattéo, Mattéo, c’est un chat ! »
Il est revenu en haut de l’escalier, m’a encore souri.
Est-ce que les chats ne se cachent pas pour mourir ?
J’ai contourné le petit tas et je suis moi aussi allée dans l’autre pièce.
En sortant de la maison, j’ai entendu un craquement.
Sous mon pied, le petit chat.
Il y a un temps pour tout
Il y a un temps pour tout
et surtout un temps pour dire « il y a un temps pour tout ».
D’abord il y a le temps où l’on ne sait rien du tout
et où l’on veut tout savoir
mais où l’on nous dit : « il y a un temps pour tout ».
Et puis il y a le temps où l’on en sait un peu mais pas assez
et l’on nous dit encore : « il y a un temps pour tout »,
un temps pour savoir et un temps pour vivre.
Enfin il y a le temps où l’on en sait trop
et où il faut encore entendre : « il y a un temps pour tout »,
c’est trop tard, il y a un temps pour tout
et ce temps-là est passé.
Où étions-nous ?
Nous écoutions : « il y a un temps pour tout »
et nous n’avons pas eu le temps de l’attraper.
Il n’y a pas de temps, il n’y a que le présent :
il est temps, il est encore temps, il est toujours temps.
Il y a des instants qui se chassent.
Quand on dit : « il y a un temps pour tout »,
l’instant revient une fois, mille fois,
c’est toujours le même instant et ce n’est jamais le temps.