J’ai l’imagination de mon corps

Été 2023.

Est-ce que c’est ma tête qui pèse si lourd dans le milieu de mon dos ?
Qu’est-ce que c’est qui tricote dedans sur son écheveau roue libre
qui me tord les nerfs sous les omoplates et fait crisser mon cou
dans ses gonds de chair dure
pierre pivotant_______ engourdie
sur du sable humide

Corps pétri de temps
englué modelé par tout ce qu’il traverse

Le poids de ça
La fatigue
Tout
Étrange

*

My imagination is the body’s 1
Mon imagination est celle du corps
mon corps

*

soudain je me lasse de lire_______ sacrilège
Il me manque
l’engagement boueux de mes muscules ma sueur
l’aiguë conscience que seul mon corps
me porte et que je dois l’aimer
de toutes mes forces attentions dévouées
Il me faut l’éprouver là tout de suite et sans attendre—un baiser
__________________________________________________________pompes et planches bien gainées
__________________________________________________________une chute peut-être
__________________________________________________________?
Je veux tomber tout au fond de mon corps et me sentir pousser des ailes de brume

***

1 Woolf, Virginia. 2015. The Waves [1931], Oxford World’s Classics, New Edition, ed. by David Bradshaw
(Oxford UP), 75.


Noël 2024.

Il y a le feu dans mon genou droit
tandis que je lis couchée la jambe pliée glissée sous l’autre
Il y a de la ferraille rouillée entre mes omoplates aussi
je sens
le métal corrompu tirer jusqu’à la base de mon cou _______à gauche

C’est la forme que prend ma peur de Noël cette nuit

Quelque chose de sourd et de profond se passe dans mes hanches
Ça essaime parfois dans l’une des cuisses
De tout petits mouvements font claquer l’espace entre les rouages

J’ai hâte
de mon corps de demain
de l’après
de quand les lumières de la soi-disant fête seront éteintes


Hiver 2025.

La fièvre me fait me replier sur moi-même. Pourtant je sens tout _______Mystique.
Mon corps oblique d’être malade et malhabile
me rend le monde autour de moi.

Dans son brouillard mon corps me rend mon corps.

Les parois irritées de la gorge _______je les colore en pensée d’un vert souffrant, douteux
me parlent____mélancoliques, émerveillées _______du souffle, de la vie qui passe
dedans dehors _______qui continue de passer _______aveugle chance inouïe
La migraine rageuse cogne aux portes
des mâchoires des orbites des oreilles cartilages
elle demande
autoritaire____avec sollicitude pourtant

____________________________as-tu honoré l’animale aujourd’hui ?

__________________________t’es-tu souvenue de son temps secret
_______
_______________________________________________sacré ?

____________________________________l’as-tu laissé
_______
___________________________________être ?

Un peu fripée, la peau fine de ma main droite se détache des tendons et des muscles comme si elle avait continuellement soif. La petite cicatrice à la base du pouce me rappelle le vase noir cassé dans l’évier. Ça fait comme un V un peu plus clair. Comme un cœur inversé.

Mon majeur droit garde le creux de la première phalange depuis l’élémentaire, où se sont logés porte-plume, crayons de couleurs, bic, et où aujourd’hui encore mon stylo plume se cale.

Mon rire, je ne pense pas qu’il ait changé, quelquefois il part dans de grands éclats, quelquefois dans de petites vibrations répétées juchées dans les aigus.

Honnêtement… si j’y réfléchis… il s’est peut-être teinté d’une ombre mélancolique quand il retombe.

Mon ventre s’est arrondi quatre fois, la peau craquelait avec bonheur. Le bourrelet qui insiste , disgracieux, est le témoin d’émotions envahissantes qui se logent là. Lorsque je mange pour les faire taire.

Je ne dirai rien d’autre sur mon ventre. On ne se comprend pas bien.

Mes yeux étaient noirs. On me le disait. Si je les regarde de très près, ils sont plutôt marron gris sur le pourtour de l’iris, une zone comme décolorée. Changent-ils de couleur en vieillissant, comme les cheveux ?

Mes cheveux toujours libres font des vagues ou des boucles, ils font comme ils veulent et ça me va.

Ça me va qu’ils ondulent.

Ça me va qu’ils s’emmêlent.

Les fils blancs, aussi, ça me va.

Mes doigts cherchent la mèche, comme ils l’ont toujours fait, et l’enroulent, la déroulent, la lissent, et l’entremêlent, font des nœuds qu’ils caressent et passent sous l’ongle du pouce. Recommençant sans fin depuis l’enfance.

Je ne saurais dire si ça me calme, si ça me rassemble, si ça m’évade ou si ça me pleure.

Longtemps je n’ai été que tension. Un nerf tiré, sur le point de claquer. Tout le temps, à gauche à droite, tourner la tête se pencher. 

Parfois il y a du poids. Le poids. La sensation d’appartenir. À la terre. Au sol. Un contact, une présence peut-être là oui. Parfois, mais rarement.

Et puis ce sont d’autres parties qui tombent, au final. Qui s’attachent à la gravité. Les seins, les joues, le trop plein des cuisses, sous les yeux.

Je vais jusqu’à mon corps, il m’occupe.

Mais non, il est souvent serein, il est passé par là, il attend, en puissance. 

Et il s’envole encore, plus souvent qu’il ne devrait le faire.

Mais bon, il veut comprendre d’où je viens, moi.

Mes mains sont des fenêtres qui s’ouvrent et se ferment
sur les choses du monde
contre mes yeux je les pose :
la lumière entre et me traverse


Tes caresses sont des mots
elles traversent
mon cœur
cochléaire
tes mots sont des caresses :
c’est sous mes tempes
que le rythme est donné au corps


Au bar, entre deux pintes, besoin de me vider la vessie. En déboutonnant le pantalon, je
regarde mon ventre et cherche une asymétrie, une anomalie : rien, absolument rien, à part
ce ventre un peu gonflé, ne montre qu’à l’intérieur, sous la peau, sous la chair, il y a
l’utérus qui va mal. Se rappeler l’anomalie. « Un jour il faudra vous opérer », m’ont-ils dit. Il faudra briser la capsule, découper le corps-objet.


Courir marcher gravir
saisir le rire le plaisir

trahir
le désir

je ne peux pas tout choisir

et pourtant
de tout mon corps
embraser le temps