Il faut que tu manges le monde.

De toute manière, les dès sont déjà joués, alors pourquoi se priver ? Dévore tout comme une ogresse, ajoute du sel et du piment rouge partout, autant qu’il te plaira.

Il faut que tu goûtes chaque ingrédient sans faire la grimace.

Sur un plateau d’argent, la vie te sert des milliers d’opportunités, si tu es intelligente, tu sauras les mener par le bout du nez.

Goûte, croque, engloutis voracement, n’en laisse pas une miette.

Et si quelqu’un te traite d’égoïste, mange-le. 

Les pistaches se dandinent devant les moustachus et ricanent niaisement avec leur toute petite voix aiguë. Fais-les craquer gentiment sous tes molaires.

Les couteaux tranchent en fine lamelle les cœurs pour en faire un carpaccio d’amoureux. Ils ne t’ont pas vu venir, l’amour rend aveugle, c’est un refrain un peu ringard, mais tant pis, c’est bien fait pour eux, ils n’avaient qu’à ouvrir les yeux.

Les moutons tous habillés de blanc se pressent les uns contre les autres et se cachent sous tes aisselles, sous la plante de tes pieds et derrière tes oreilles. Pars à la chasse, déloge-les pour n’en faire qu’une bouchée. Bientôt tu auras tout avalé, il ne restera plus rien à te mettre sous la dent. Un univers vide.

Et alors ? Tu en auras bien profité n’est-ce pas ? Quand il ne restera plus personne à qui parler, tu te diras que tu es un moine zen qui a découvert la vacuité.

 Et puis 

                     tu te mangeras.

Les recueillements

Il faut qu’elle se recueille
dans la fissure du mur
qu’elle se recroqueville
dans les brindilles
être si infime| infirme
dans la foule des plumes
il faut qu’elle se resserre
entre les griffes du crépi
qu’elle laisse sa main
en négatif à l’intérieur
prête à s’envoler
sur la joue du rôdeur
le poids en étain flotte sur son ventre
le lichen en brisure recouvre son dos
une feuille rouge écarte ses os
des fils d’insectes entrent en elle
une brassée d’herbes étouffe son visage
défait le nid des quiétudes
enlève une à une les effloraisons
reviens au bourgeon tuméfié
au fœtus diaphane blessé
fusionné au soleil
perte souveraine | dissolution
accorde le corps à la mort.


Elle effeuille ses recueillements.

Il faut que tu dises les formules magiques. Il faut t’agenouiller et prier. Il faut de dépouiller du surplus. Tu
dois compter les féeries sur le bout de tes doigts. Une à une et les étaler, les étager devant toi.
Regarde-les te grandir. Tu dois leur ménager une ascension, peut-être avec ta bouche. Et les porter à bout de bras.

Et puis les étendre de ton regard.
Vois, les nuages mangent plus d’horizon que tu n’en auras jamais. Le ciel explose ses bombes dès l’aube et c’est dans les interstices du monde qu’il disperse le plus de secrets.
Vois, la pluie mutile la terre et la terre vomit sa bile dans les rigoles des ruelles.
Vois, la ville extirpe ses armes, elle les assénera si l’on ne prend garde. Les immeubles nous extorquent nos derniers mots, nos derniers moments au vert, au vent (écoute, il ne mugit plus, il s’est tu).
La vie exagère. Elle va et vient, nous troue, trouve notre pierre angulaire, notre point final.
Nos bras nous en tombent et nous nous roulons en boule, à dévaler toutes nos pentes.

Relève-toi, ne te laisse pas couler sous le tapis, avale toutes tes couleuvres. Gèle toutes tes extrémités jusqu’à ce qu’elles se brisent puis recolle-les. Gémis une fois, deux fois, trois fois (on ne gémit jamais
assez), ne te gêne pas avec ton plaisir, il te le rendra. Digère mieux tes désappointements, tes désapprobations. Jette au feu tes frustrations. Bois le jus de tes folies, leurs fruits dans les veines.

Flotte durablement dans tous tes états et observe ce qui te vient du monde. Fais tien ce temps plein, ce temps de plénitude, et jusqu’aux pleurs baigne-toi dans le blé moulu des voix, fais-en farine à tracer tes mots blancs,
ton pain quotidien.