Iris a sept mois
Iris a un livre
Iris a mon livre
c’est la plus jeune pour qui je
signe une dédicace.
Iris ne lit pas
c’est grotesque me dit son père
mais si 
Iris lit
elle ne le sait pas
pourtant elle lit
à travers ma voix
à travers la voix de papa
à travers la voix de Mamé
à travers la voie lactée
ou à travers la voix du chat
si ça lui plaît
les chats parlent
tous les animaux parlent
c’est bien connu
tous les animaux parlent
mais pas que
les plantes aussi
les plantes parlent
c’est Iris qui me l’a dit
Iris a sept mois
elle ne parle pas me dit son père
c’est ridicule
si 
Iris parle
Iris a sept mois
elle m’a dit que les plantes parlent
enfin les plantes parlaient
elles parlent encore un peu
faut juste les écouter
ou demander à Iris
si l’on ne sait pas entendre
Iris sait écouter
pour toi
pour moi
pour nos voix
pour nos fois où
Iris a sept mois
elle me dit qu’une plante me dira
qui a dit dira
elle me dit que la plante a des clochettes
elle me dit la plante dira
parce que la plante est datura
la datura me dit
dans la rue un dragon tu verras
et dans la rue un dragon j’ai vu
dans la grande rue
la grande rue de Charleville
la grande rue de Charleville-Mézières
où Rimbaud a vu Ophelie
et Ophelie flottait
comme le dragon
le dragon que j’ai vu dans le ciel
le dragon que j’ai vu dans la Grande Rue
tout de mauve vêtu
il flottait au-dessus de la rue
au-dessus de la rue où Rimbaud l’a vue
avant de nous faire croire
que sur l’onde calme et noire
la blanche Ophélie flotte 
comme un grand lys
alors que c’était un iris.
Je sais 
c’est le dragon mauve
qui me l’a dit.
Ou l’herbe du diable.

Animula vagula blandula

Mon âme flotte sur l’eau. J’enlève mon masque. Pour y voir plus clair. Mais voir ne m’apprend rien que je ne savais déjà. Je serre mon tuba dans ma main pour qu’il ne parte pas à la dérive. Je me rends compte que j’ai davantage pris soin de mon masque et de mon tuba que de mon âme. Je n’ai pas pensé à la serrer, ni même à la tenir. Je ne pensais pas que l’eau, que cette journée, que cette mouette peut-être, à
moins que ce ne soit ce sac plastique.
Ce sac pouvait être attirant. D’un blanc translucide et douillet comme un drap. J’avais cru pouvoir l’éviter. Faire comme s’il n’était pas là, nager autour et regarder en-dessous. En-dessous, c’est-à-dire sous la surface, les forêts de bandelettes noires qui ressemblent aussi à du plastique mouillé, à des chambres à air déchiquetées, à des lanières de martinet. Et les choses qui y habitent.
Quand j’ai plongé, mon âme a eu peur et elle est restée à la surface. Je ne l’ai pas rattrapée. Malgré moi, je l’ai laissée s’échapper. Et maintenant, elle est hors de portée, un petit vaisseau argenté que peu de choses distinguent d’un poisson-bouteille. Je la vois encore, mais je ne parviens pas à lire les mots qu’elle contient.
Un reflet m’en empêche. Puis, à l’endroit exact où se trouve mon âme, il y a un clignotement comme lorsqu’on fait bouger un rayon de soleil avec un miroir. Du morse ? Je me demande si mon âme s’adresse à moi. Me vient l’idée absurde que mon âme ne parle pas, ou plus, la même langue que moi. Elle se laisse porter par le courant. On dirait qu’elle ne sait pas vraiment nager ou qu’elle se moque d’aller dans une direction ou dans une autre. Je n’ose pas remettre mon masque. Dois-je continuer ? L’attendre ? Continuer en l’attendant ?
Qu’elle reste à portée de vue. Qu’elle ne se transforme pas en autre chose. Je la vois ainsi et ne veut pas ajouter de l’incertitude à l’incertitude. Qu’elle reste hermétique, qu’elle n’aille pas se remplir de plancton pour attirer les mouettes ou d’essence pour attirer le sac. Ce foutu sac plastique aux allures de linceul 2.0. Il y a des flaques d’huile de moteur qui brillent comme les plateaux tournants d’un music-hall à Broadway. Une mouette glisse sur le tarmac fluo couleur cerise chimique. Le sac plastique s’approche dangereusement de mon âme et je me demande ce que je suis censée faire, et à quoi me servent désormais mon masque et mon tuba, et pourquoi je continue à les serrer dans ma main palmée, comme si les perdre dans la mer grise et noire avait encore la moindre importance.

Les cartes des géographes

Tous les géographes savent pertinemment que les lignes n’aiment pas qu’on leur dicte leur conduite car ils reçoivent tous, pour jouer à leur métier, des cartes de cœur, dont ils doivent suivre les lignes afin d’en entendre les battements.
Le sang circule et cherche à répandre la vie partout pour tout cartographier, à sa façon. Il se prend dans la toile d’araignée des lignes noires des cartes de la pioche. Il butte contre les lignes de démarcation, qui, sous la pression d’un autre sang versé, celui d’avant, se révoltent et font sauter les verrous des mers, des océans, des villes, des montagnes, des déserts et des fleurs pour qu’ils s’abreuvent de ce sang neuf de cœur.
Qu’une ligne se brise et c’est hémorragie. Qu’une ligne de force s’aventure à couper les frontières des cartes et les cœurs des hommes battent d’un même sang. Il nous faut une ligne de crête sur tous les plans, toutes les cartes. Qu’elle s’élève haut dans le ciel pour voir au-dessus de ces lignes noires tracées sur les terres de papier. Qu’elle dessine de nouveaux posters pour remplacer les terres d’avant, dont on a mis les cartes dans le chien. Qu’on change les juges de ligne car ils n’ont rien compris : garder la ligne ; c’est là leur seul souci. Qu’on garde la ligne et c’est les corps et les cœurs qui se ratatinent sans ligne d’horizon. Qu’on change la donne en cessant d’écrire le mot « humanité » dans l’entre-ligne.
Il est urgent d’apprendre aux géographes que les lignes au crayon ne peuvent rien dans la bataille contre les silhouettes, les lignes des visages qui encrent les paysages sous leurs pas. Elles trouveront forcément les chemins de fortune vers le sang réconcilié dans les plis des cartes de leur géographique cordiforme.

Un jour, j’ai vu de la mousse couvrir mon téléphone. Des petites bulles de savon avaient percé l’écran, on aurait dit une brume. Les voix devaient se frayer un passage à travers un voile de buées, on aurait dit qu’elles se lançaient des balles, qu’elles les faisaient ricocher sur mes pouces. Il y avait des flocons de mots, ils avaient écumé les phrases, s’étaient serrés, avaient formé un panache comme seule une comète peut en dessiner. Et mon téléphone en orbite autour de la terre, et mon téléphone, la tête dans les étoiles.
Qu’il y prenne corps, qu’il y prenne chair ! Qu’il vibre d’émotions au lieu de sonner les rappels ! Je lui voudrais des soupirs et des murmures, je lui voudrais un visage pour remplir la coupe de mes mains, un geste tendre pour mes épaules. Qu’il sorte de ses icônes, des routines qu’il tourne en boucle. Je voudrais qu’il s’égare, qu’il suive un vent interstellaire, qu’il éclabousse l’épiderme…
J’ai pris la mousse qui noyait mon portable. J’ai soufflé chaque petite bulle jusqu’à lui voler l’air. Il y avait des vapeurs de mots, d’images et de cris, j’ai tout percé. Tout suspendu dans l’atmosphère, le temps de les faire sécher, le temps d’oser une rencontre. Légère.

Le chemin du serpent

Certains d’entre nous sont réveillés par un chat à deux têtes ou un chien muet

J’ai un serpent qui vit lové sur mon épaule, me chuchote des mots doux quand le vie se réveille. Parfois mon oeil s’ouvre avant lui et je l’observe. 

L’encre bleue bouge d’abord, lentement, puis l’encre rouge s’étire jusqu’au triceps et l’avant bras.

Il baille et je découvre deux crocs ornés de têtes de morts qui me sourient. 

Je peux voir sur ces crânes des pensées surgir des crevasses d’os, les pensées des morts, tous les morts de ma famille. Des morts de dix mille ans.

Ces pensées d’os n’ont pas une ride j’ai remarqué. 

Le serpent qui vit immobile sur mon biceps ne s’est pas réveillé par hasard je crois que je l’ai convoqué je crois. 

C’était un matin de décembre, il faisait noir et blanc 

Il faisait de l’air mouillé de chagrin d’hiver, je me suis levé surpris d’être en vie au milieu d’un ciel de papier peint infini où parfois une étoile filante emmenait mourir un voeu de moi enfant. 

J’avais volé sur la tablette de la salle de bains les lentilles de contact d’Anastasia. 

Je les ai collées avec de la peine salée sur l’iris triste droit et l’iris gauche un peu moins triste

Je les mettais toujours en cachette quand elle dormait encore, allongée dans ses rêves. 

Quand elles étaient sur mes yeux je voyais ce qu’elle avait vu. 

Les lentilles ont la mémoire de celles et ceux qui les portent. 

Les lentilles ont la mémoire fidèle ou la mémoire infidèle. Ça dépend du regard qui les porte . 

Je vois par exemple qu’Anastasia voit les ombres des gens, pas les gens. 

Je vois par exemple qu’Anastasia me voit grand et beau avec de longs cheveux blonds bouclés de surfeur qu’il ne faut pas regarder sinon tu deviens statue de sable ou de sel. 

Mais je ne suis pas. 

Je ne suis rien.

Je cherche encore.

Parfois je suis ce que je vois.

Anastasia me dit qu’Anastasia se prononce avec deux S

Je prononce Anastasia avec deux S 

Je prononce Anastasia avec trois S 

Je prononce Anastasia avec quatre S 

J’ai convoqué ainsi le serpent qui git sur mon épaule. 

En général, le serpent vient dans ma bouche quand je prononce Anastasia avec trois S. 

En général, le serpent entre en moi par la bouche et vient en rampant dans ma gorge mordre mon coeur pour que je ne pense plus à Anastasia dont il ne reste que la mémoire de sa forme et la mémoire de son odeur qui gisent sur le matelas depuis qu’elle est partie pour toujours. 

Le serpent à deux crochets qui ressemblent aux aiguilles d’une montre, crachent les souvenirs venimeux où je suis et où tu hais Anastasia. 

Tu haïssais le serpent Anastasia

Le venin du temps est toujours mortel.

Le serpent chemine sous ma peau vers ma mémoire. 

Je vois ces anneaux déformer mes veines

Ecraser mes nerfs 

Gonfler mon épiderme. 

Je vois son chemin qui vient vers le tiroir des souvenirs. 

C’est difficile pour le serpent car nous sommes au printemps et derrière mes yeux, à l’orée de ma mémoire à poussé un bouquet de fleurs des champs. 

Les couleurs sur les fleurs sont apparues après une pluie de larmes

Un arc en ciel de pétales de vie qui sentent l’herbe fraîche

Des roses vertes et des marguerites aux cheveux blancs. 

Le serpent est arrivé au cortex drogué de vie de printemps 

Au départ le serpent était perdu car ma mémoire m’a oublié

Ensuite le serpent qui adore les rats s’est dit que les rats m’avaient dévoré la mémoire 

Alors le serpent a cherché le rat caché: « Le rat est la viande des souvenirs » a dit le serpent ce qui est une pensée sournoise même pour un serpent. 

Dégouté de ne rien trouver le serpent est parti de l’intérieur de moi pour se lover sur l’épaule et me dire à l’oreille: 

« A ta mort nous ferons sécher tes amours perdus dans le vent du temps, nous glisserons ces amours dans une bouteille d’eau de vie avec un brin de myrte pour donner du goût, nous rangerons la bouteille dans le placard qui sent le bois vernis d’arbres aux racines si grandes qu’elles vivent au plus profond des terres, plus loin que les morts plus loin que les fantômes de tes démons. » 

Et tu verras dit le serpent avant de s’endormir lové au creux de mon épaule: 

« Un jour quelqu’un ouvrira la porte du placard, débouchera la bouteille et se saoulera d’amour pour te ressusciter. »