Entrer dans la salle prévue à cet effet
Entrer doucement pour ne pas réveiller la morte


Entrer doucement sans faire de bruit pour s’asseoir face à l’écran avec la photo de la morte
Être aveuglée par le blanc digital de ses cheveux finis terminés maintenant
S’asseoir sur les bancs disposés à cet effet du moment de la fin d’une personne
S’asseoir sur les bancs durs prévus à l’effet de ce moment dur


Ne pas trainer ses chaussures sur le sol, ne pas racler son banc, ne pas se moucher trop fort
Essayer d’écouter les paroles belles ou moches des personnes qu’on connait plus ou moins


Ne pas pleurer trop fort pour ne pas réveiller la morte
Entendre de loin des anecdotes prévues à l’effet d’être émouvantes
Ne pas se trouver en colère de la façon dont on parle de la morte
Ne pas être en colère ou autre agitation entre des murs d’une couleur si calme
Ne pas pleurer trop fort pour respecter le calme de la couleur des murs prévus à l’effet d’anecdotes
émouvantes sur la morte


Ne pas laisser la morve couler sur les habits de couleur calme prévus à l’effet du deuil
Faire la conversation entre deux crises de morve et trouver le temps de boire du vin blanc en l’honneur de la morte
Ne pas se bourrer la gueule pendant le cocktail en l’honneur de la morte


Ne pas en l’honneur de la morte tomber par terre se rouler dans la morve déchirer les habits prévus à l’effet
du deuil par colère contre les anecdotes émouvantes et moches des personnes aux cheveux blancs pas
encore digitalisés mais bientôt dans une pièce dure prévue à l’effet de la fin d’une personne

Êtres en miroir

Se regarder dans le miroir.

Obstruer le miroir de nos deux corps, le mien ombrant le sien

Remplir le miroir de nos deux corps, le mien dans les creux du sien

Combler le miroir de nos deux corps, le sien pénétrant le mien 

Et oublier le miroir.

Se souvenir de la chambre, sentir le carrelage froid sous les pieds, garder les yeux fermés, éviter le papier peint laid, les fleurs séchées, la poussière. Éternuer.

Marcher vers le lit derrière, s’embrasser, continuer, sacrifier nos corps d’amants aimantés sur l’autel confortable de l’horizontalité, se regarder. 

Voir l’autre en miroir. 

Un enfant qui voyage seul

S’arrêter à la petite gare au milieu des champs, descendre du train et marcher quelques kilomètres sous un soleil de pyramides, s’approcher de la rivière et se réjouir de retrouver les sensations vives, prendre le petit chemin de terre, quitter la route et avancer au milieu des hautes herbes ; à couvert des saules, sentir le parfum de l’eau et entendre les grenouilles, se rapprocher encore et retrouver l’endroit secret qui, autrefois, semblait n’exister que pour soi. Là, ôter tous ses vêtements, être nu dans la chaleur de l’air, être sans peur et, soudainement, enfoncer son corps libre dans l’eau froide, redevenir l’enfant au secret du trou d’eau protégé par les chênes lièges et se plonger dans la matière liquide comme dans le sommeil, oublier le dehors, le train, la vie brutale, et laver les chagrins dans l’eau mouvante, celle qui ne retient rien, tout pardonner et ouvrir les yeux, enfin, goûter l’eau à la saveur de terre.