Elle traverse les espaces les yeux presque fermés elle sait se repérer elle ne voit qu’à moitié elle connait le chemin les dangers les angles elle sait cinquante ans qu’elle y circule dans cette maison des mains qui guident des mains des yeux l’escalier à monter elle s’obstine à grimper des mains qui frottent les murs tandis qu’elle regarde le sol qu’elle regarde ses pieds qu’elle voit le brouillard du carrelage ou bien tête penchée elle pense à toutes les choses qu’elle a à accomplir elle parle de toutes ses choses qu’elle doit faire pour combler la journée pour vivre la journée et ses chaussons râpés aussi vieux qu’elle est vieille ça glisse tout glisse ça caresse les espaces les tapis ça sait conduire la carcasse et sa tête penchée vers l’avant elle circule là dans ce monde sa maison sa vie avance avance encore et jusqu’où et jusqu’à quand jamais non jamais quitter cette maison entêtée elle tiendra elle tiendra ne veut pas le savoir les murs se taisent et transpirent en silence le flot des existences ils résistent aux secousses eux vieilliront plus tard.
Tag / Écrire à partir d’une intuition
Son indifférence est totale
devant la vieille masse calcaire.
Pourtant, ce soir, c’est l’Everest.
Les yeux nus, chaque détail compte.
Chaque détail reste.
Sa lutte est vaine.
A l’instar des dernières lueurs,
la neutralité de l’endroit s’échappe.
Elle effleure l’ivresse de l’instant.
Hors du monde.
Le lien est indélébile.
Son cœur brûle.
devant le calcaire devenu or.
Blanche
Elle parlait fort, et sans tendresse. On aurait dit que la hargne s’était logée dans le fond de sa gorge, qu’elle y avait stagné pendant des années, une eau mauvaise dont elle ne pouvait sortir des mots qu’en les raclant. Toujours dans ses phrases un écho de boues et de marécages, une terre lourde, trop lourde pour porter fruits. Acide. Toujours dans ses gestes la force brute de ceux qui se battent contre la pluie, le vent, le manque de lumière. Et le manque de repères : le sol où elle avait enlisé ses bottes d’enfance goûtait la glaise et l’alcool. Gouttait ses dérives, sa folie. Et la démence dans laquelle elle avait grandi perlait quand elle parlait. Je me souviens de la distance que je maintenais entre elle et moi : le crachat était devenu une unité de mesure. J’avais peur de sa bouche, de ce qu’elle couvait de furies, de ce qu’elle hurlait d’isolement, d’égarements; j’avais peur de ce qu’elle frappait de sa colère, de ce qu’elle me transmettait de rancœurs. Longtemps, parler était combattre à l’arme blanche. J’esquivais les blessures dans les langues étrangères, je m’y construisais un abri précaire. Je n’ai jamais planté mes racines dans une langue, la sienne n’était pas celle de ma mère.
Ma mère mélangeait les mots de deux langues, commençait ses phrases dans l’une et les poursuivait dans l’autre ou offrait dans un seul souffle la traduction de ce qu’elle venait d’énoncer. Elle parlait souvent en mixtures ou en ellipses, ma mère, quand elle ne savait plus très bien où elle avait rangé ses mots. J’ai appris à louvoyer entre ses sonorités, à les rendre claires, à leur donner grammaire. A marcher dans les voiles de ses silences brusques, à les colorer des miens, à apprivoiser ses vertiges, marcher sur le fil de ses points de suspension, aussi. Une façon de ne pas m’ancrer dans la langue plus pure de ma grand-mère, dans sa langue de Tradition. Une façon de rompre avec certains ancêtres. De ne plus avoir peur du langage. Ne plus confondre parole et cris. Quitter sa terre, m’en désembourber et agripper le ciel, le vent, les étoiles et me construire des ailes fragiles de langage et de liberté.
Il m’a fallu beaucoup de temps pour comprendre qu’en faisant cela, j’avais semé autant de hargne et de répudiation dans ma voix qu’il y en avait dans la sienne.