quel goût à ma fenêtre à café ce matin ?
fort, sucré, sentier et foret
qu’est ce qu’on mange ?
comme tous les jours, c’est pavé et millimétré, pavé le petit sentier, millimétré dans la forêt
quand est ce qu’on part ?
moi et les infimes morceaux de moi-même
quand est ce qu’on part dans la fenêtre sur le petit sentier désordonné des aventures journalières

j’aimerai une minuscule cuillère pour pouvoir me ramasser
j’aimerai des petits chaussons pour moins sentir la dureté du sol du sentier
j’aimerai prendre une déviation au chemin routinier des millimètres de la forêt

la forêt où les morceaux de moi même sont perdus, petits poucets déchirés, on se cherche la dedans
les millimètres sont tordus, les mots sont fichus
les sentiers pavés des intentions sont à éviter – on se serait vite égaré la dedans
la cuillère dans la fenêtre remue lentement les pavés déposés au fond de la journée immense dans laquelle
on est tombé, c’est pas pratique
les chaussons renoncent, c’est la panique
la forêt s’éveille, psychiatrique

Ninja

La vérité c’est que j’ai tout le temps peur alors que j’aimerais être un ninja.
Est-ce qu’il y a un âge butoir pour buter sa peur et commencer les arts martiaux ?
Ceci étant, je ne me vois pas enfermée à l’année dans un dojo.
Bon, je suis bien enfermée dans la ligne 13 là,
comme quoi.
Est-ce que je pourrais pas me renseigner sur d’éventuels formulaires à remplir ?
Si ce ne sont que des cases à cocher, j’aimerais y jeter un œil,
ça vaudrait le coup de prendre des informations.
Qu’est-ce que je pourrais bien écrire en barre de recherche ?
Comment devenir « ninja » ?
Si je réussis l’étape du formulaire, quel type de questions d’entretien ils me
poseraient ensuite ?
D’ailleurs, le féminin de ninja c’est quoi ?
J’aimerais bien le savoir, tiens.
Non, pas ça quand même. Ninjette ?
J’en sais foutre rien.
La discipline c’est pas ce que je préfère,
j’aimerais pas que tout soit basé là-dessus.
S’il faut constamment porter un masque en sus,
j’ai une grosse tendance à hyper-ventiler.
Le sabre, n’en parlons pas, combien d’années pour le soulever ?
Après tout, je peux juste m’inscrire au judo du club de ma ville.
Rien ne m’oblige à maîtriser le kung-fu sous huitaine, c’est vrai.
Est-ce qu’ils accepteraient les débutantes de quarante ans ?
Ceci étant, le judo, je trouve que « ça fait » moins ninja
et j’aimerais bien ne pas être trop ridicule.

Freloche

Je prends un arrosoir
J’arrose ma tête
Est ce que je peux faire pousser des souvenirs?
Des souvenirs qui n’existent pas encore?
Je me promène et j’arrose des gens au hasard
Faire pousser une mémoire où je serais
Surgir dans leur vie
Me créer en eux
Est-ce que je peux arroser leur cœur et faire pousser l’amour?
Est-ce que l’on peut effeuiller le cœur?
Sans amour le cœur s’assèche et devient pierre
Il sera pierre des millions d’années.
C’est comme ça
Immobile avec les autres pierres
Regarder le temps se pétrifier
Un jour, mon cœur m’a laissé tomber
Mais moi, si je laisse tomber mon cœur, est ce qu’il se casse?
Est-ce qu’il devient poussière?
Est-ce qu’il zone par terre avec les autres poussières?
Avec les sales élastiques de cheveux et les mouchoirs pleins d’amours qui dorment sous le canapé?
J’aimerais faire disparaitre mes poussières de coeur
Les poussières de mon cœur quand tu es partie
Les faire disparaitre avec mon balai et ma pelle
Faire disparaitre toute les tristesses de toutes les poussières de mon cœur
J’aimerais voir voler ce coeur abandonné
Accroché à un arbre au premier jour des vacances
J’aimerais que des yeux inconnus
Me murmurent des cris qui me touchent
Des voyelles qui me caressent
Des consonnes qui viennent en moi
Des mots qui se promènent dans mes veines
Et me constituent
J’aimerais prendre une gomme
Effacer ma peau
Voir ces mots se créer en phrases
Circuler sur mes nerfs
Me redonner la vie
J’aimerais prendre une scie et découper mon corps en deux
Chercher d’autres mots, trouver la lumière
Me recoller avec les larmes de toi
Parfois toutes ces histoires me mettent en colère.
Quand je suis en colère je prends mon aspirateur
2000 watts sans fil, la batterie chargée à bloc
Et je sors dans les rues
J’aspire les ombres
Toutes les ombres de toute la ville
Tôt le matin ou en fin d’après midi
Jamais à midi car c’est l’heure où les ombres se cachent
J’aspire l’ombre des immeubles
J’aspire l’ombre des chiens, l’ombre des enfants, l’ombre des voitures,
L’ombre des clochards, j’aspire l’ombre des lampadaires
Une ville sans ombre est une ville sans lumière
Je garde tout dans mon aspirateur
Je garde les sacs avec les ombres, avec la mélancolie,
Avec les peurs, les cris, les rires, les histoires, les fous
Je classe les sacs en heures, en jours, en années
J’archive ce que ma raison dépasse
Parfois j’ouvre un sac d’il y a 15 ans
Je le secoue en haut de la colline
Dos au vent, face aux lumières des réverbères
Je rends des ombres vieilles à la ville
Des ombres jeunes à leurs vieux propriétaires
Des ombres à ceux qui sont morts
On ne peut pas embrasser son ombre plus jeune 
C’est contre nature
J’ai ouvert un sac d’il y a longtemps avec son ombre à elle dedans
Une ombre d’elle que j’ai aspirée avant qu’un crabe ne la pince
Avant qu’elle ne soit nuage
Avant qu’elle ne soit ours, et lapin
J’ai découpée son ombre d’elle en six morceaux
J’ai rangé son ombre d’elle dans ma valise
Je peux emmener partout son ombre d’elle qui n’est plus
Parcourir le monde, lui parler, partager, vivre des trucs insensés
Fabriquer des souvenirs avec cette ombre d’elle rangée dans ma valise
J’ai un album photos de tous nos voyages
Sur l’une des photos, on nous voit attraper le bonheur
Avec un filet à papillon.

Nous marchons sur la terre
Pourquoi est-ce que la gravité existe ?
Pourquoi avons nous un corps pesant ?
Pourquoi ne pouvons-nous pas flotter ?
Flotter comme les astronautes
Flotter comme les bulles de savon
Nous sommes attirés par la terre
La terre nous appelle
Nous y revenons toujours
Quand nous dormons
Quand nous roulons de printemps
Quand nous mourons
La vie est une chute empêchée
Nous défions la gravité
Et la gravité gagne à la fin

J’aimerais échapper à la gravité                                                                             .
Onduler et gonfler
Comme une bulle
M’envoler
Ne plus dormir 
Ne plus mourir
Voler et ne pas revenir

J’aimerais fuir loin de l’univers
Hors des cadres
Hors des lois
Dans des cercles différents                                                                              .
Des comètes
Des non-lieux
Hors des cadres

Ne va pas au travail aujourd’hui
Ne va nulle part                                                                                      .
Ne te lève pas
Ne marche pas
Reste immobile et                                                                      i
Vole
Envole-toi                                                               O
En    –       v  o        l        e             t                          

Ainsi

Qu’est-ce que l’effondrement ?
Est-ce que ça se danse ? J’ai déjà vu.e des pas s’effondrer goutte à goutte… Les points communs avec le labyrinthe sont-ils alors évidents ?

J’aimerais ne raconter que de belles histoires, à base d’aubier et de rhizome, que rien ne stagne ou soit fuyant, que la fin ruisselle grande et délicate.
J’aimerais t’écrire comme un baume, te baptiser à la gloire des bourrasques, que nos organes résonnent ensemble, pour toujours que tu me troubles.
J’aimerais entendre le plain-chant de chacune des graines souterraines, révéler le secret des arcanes fragiles, avoir l’acuité des rêves têtus qui jalousent l’architecture.

Pourtant les brèches lâchent, car chacun.e se toise. Peu de cœurs sont assez curieux pour découvrir le silence abrité par nos os. Les entrailles deviennent alors une bataille.
Mais je ne suis qu’une mouche.

Humus

L’humus sent si bon,
D’où lui vient ce parfum délicat ?
Des vieux troncs désagrégés, des insectes putrides, des excréments et des
cadavres d’animaux, des fougères et des écorces moisies ?
Par quel mystère décompose-t-on la pourriture en fragrances subtiles,
inimitables ? Par quelle magie extrait-on de la déliquescence du végétal et de ses
exsudats, l’essence et l’intensité du parfum incroyablement doux et vivant de
l’humus ?

J’aimerais grimer ma peau
De ce mélange spongieux et tourbé
Pour qu’il me nourrisse des pieds jusqu’à la tête
Faire corps avec la force de la terra preta


J’aimerais recouvrir ton âme
De cette alchimie olfactive
Pour qu’elle devienne litière fertile
Des sentiments qui s’ensauvagent, s’enracinent et prennent vie


J’aimerais imprégner nos êtres
De cette quintescence des sous-bois
Pour qu’ils s’accordent dans la viscosité de la résine
Où chaque respiration est régénérescence


Pénètre dans cet antre en putréfaction
Où coulent en notes de tête
Toutes les saisons des forêts
Neige, vent, soleil, papillon, lichen et chant de l’effraie


Enfonce-toi dans ce temple grouillant de vie
Où coulent en notes de cœur
Toutes les gouttes de pluie suspendues à chaque branche
Comme les larmes de joie d’une mère


Réfugie-toi dans cette cathédrale qui force le silence recueilli
Où coulent en notes de fond
Solennelle, toute l’énergie de la terre
Cœur et liber, sève et sang

Humus

C’est assez !

Pourquoi une baleine bleue vient-elle pleurer dans mes nuits ?

Je me réincarnerais en cétacé pour la consoler.

Je  ruserais avec les  meutes féroces des navires de chasse,

Moi Moby Dick moderne, pour les faire sombrer mortellement.

Je déclamerais  un unique et solennel somptueux Requiem,

Au fond des abimes insondables de la cathédrale océanique

Où les grandes orgues liquides se déchaineraient.