Qu’est-ce qu’un drap / qu’est-ce qu’un oubli

Qu’est-ce qu’un drap ?

Le géant qui tire à lui le plomb qui fond dans ma tête

La légèreté qui soulève le monde
Et qui épouse mes formes lorsque le vent l’effleure.
Ce toucher aérien qui révèle la pesanteur.
Le sortilège qui m’ancre à la terre

Qu’est-ce que l’oubli ?

Une essence versatile

Un carton autrefois parsemé de naphtaline
que l’on approche avec une précaution curieuse
Un mille-feuille de soie

Une boîte en plastique dont le couvercle égaré
n’a peut-être jamais existé
dans lequel on fourrage furieusement
Entre des couches qui sédimentent
le bouillonnement d’un chaudron

La disparition
La dissolution
L’acide qui ronge

Un espace non défini
dont on revient par instants

Un bouclier de papier ou d’acier
que l’on brandit ou sur lequel on s’appuie

Un paravent peint ou une palissade
qui nous protège ou sur lequel on se
heurte

Pourquoi

Pourquoi avait-elle décidé de ne plus se poser de questions ?
Elle tente de se souvenir du moment précis où cette décision avait été prise…

Pourquoi toutes ses certitudes s’étaient-elles effondrées, éclatées en mille morceaux, comme une flaque d’eau absorbée par un sol poreux ? Liquidées, envolées. Plus de consistance, plus d’imprégnation.

Pourquoi une infime goutte avait-elle suffi à éteindre le brasier ardent de son volcan en éruption ?
Pourquoi une goutte d’infini avait-elle embrasé son ciel, et soudain, plus rien n’était pareil. Tout était différent, et pourtant si semblable.

Pourquoi le fil de son histoire s’était-il brusquement rompu ?

Pourquoi ne plus se demander pourquoi ?
Ni acceptation, ni refus, ni rejet. Plus d’illusions. Tout s’était effacé.

Pourquoi sa peau est-elle si douce ?
Pourquoi ses mains la caressent-elles ?
Pourquoi la boucle est-elle bouclée ?

L’absence de réponse est, en elle-même, la réponse.

Absence

Qu’est-ce que     ?
C’est le blanc qui me coule des lèvres 
Et s’étale sous mes doigts 

Qu’est-ce que     ?
C’est l’espace qui trop vaste s’étend 
Dans l’étroit de ma cage 

Qu’est-ce que     ?
C’est le souffle du vide 
Quand la peau se retourne sur un même néant 

Qu’est-ce que     ?
C’est le noir absolu
La trace qui s’amarre sur le dévers des mers  

Qu’est-ce que     ?
C’est le silence qui m’efface  
Et les restes de nous 

Qu’est-ce que     ?
C’est la paix qui se pose
Contre l’ordre établi 

Aube

réveil ?
survie
la mille-cent-quarantième

matin ?
regard droit devant devant devant
fixation des œillères
démontage du rétroviseur qui repousse tout seul

café ?
arôme cherchant son double
par habitude

silence ?
colocataire bruyant
mettant la table pour deux
& ne laissant jamais un mot
sur la table de la cuisine

dimanche ?
vacarme des secondes

après-midi ?
espace à remplir
ou à vider

vin ?
gilet de sauvetage sur tapis volant

soir ?
lente fermeture de paupière noire

crépuscule ?
couleur résistant à toutes les métaphores

nuit ?
bal des fantômes
carnet plein
je danserai jusqu’à l’aube

rêve ?
toi

toi ?