Grand calme

C’est une heure creuse. Elle boit nos eaux vives. Elle nous vide, jusqu’aux orbites par lesquelles nous voyons l’ordinaire. Nous volons de nos propres ailes. Nous devenons ce que nous étions l’instant d’avant. Tu vois ce que je veux dire ? Nous devenons nouveaux mais d’une nouveauté tenue. Du neuf d’après brouillon. D’après bouillonnement de secondes (celles que nous n’avons pas vues).

C’est une volonté. Elle se dit farouche mais nous ignorons pourquoi tant elle faite d’audace. Elle n’a pas peur. Elle ne pleure pas ses arguments, elle les campe au contraire. Elle se veut claire, précise. Elle a cette saveur de bonbon acidulé. C’est pour qu’on la garde encore un peu avant de la partager.

Elle ne se mâche pas des jours durant, ne se crache pas, elle s’échange. Elle se troque contre toute autre pensée adjacente, sensible, contraire ou non, qui la ferait avancer. La pensée marche son petit trot ou son
pas rapide dans ceux des autres.

C’est un vœu (ou une prière). Il s’étale sur un trottoir sale. Il se développe sous la semelle d’une chaussure sale. Il naît de la saleté et nous ne savons pas si cela nous rassure. Il naît de sa propre bordure, de son recoin sale, d’une frontière commune avec la vie. Sans quoi il n’est rien.
C’est un souffle. Il se veut court. Il crée un arc en partant du cœur. On ne sait pas trop jusqu’où il va, jusqu’où il est capable d’aller, s’il se rallonge à mesure de la respiration. Il percute quelque chose de dur.

C’est dans la gorge que ça se passe, que ça tressaille. C’est en spirale (et tourne tourne), ça donne la nausée ou bien ça court plus vite qu’une danse et cela t’entraîne vers le bas. Vers la chute.
C’est un vertige. C’est ce qui te tire, ce qui t’entoure et te tourne la tête. La prise dans le filet d’un tout petit être (comme une pêche au large). L’orage te gronde à l’intérieur. Rien ne digère, tout grossit. Il y a une sérieuse menace d’explosion. Il y a un instinct de survie. Il y a aussi cet espace entre le marchepied et le quai où tu te laisses glisser.
On le sait, c’est toujours comme ça avec les vertiges.

C’est la terre. Là où les mains creusent. Là où les yeux creusent aussi, où ils fouillent dans l’obscurité, où ils remuent la masse grasse, où ils enfouissent non triées les terreurs tirées de leurs orbites. Là où ils enterrent leurs indicibles, où s’oublient loin dans l’épaisseur, dans l’épair noir, la croûte malléable, là où se vautre l’inaudible. Tu vois ?

C’est la rivière. Là où les mains se tendent. Là où les yeux guettent l’ombre dans la clarté. Ou l’inverse. Là où il se baignent dans la fraîcheur sèche. Là où ondoie une forme de chasteté, le reflet pur, le miroir. Là où le genou roule, rougi par le gel de l’eau. Là où le corps se pend à la roche, où jonchent les membres un à un plongés. Tu sens ?

C’est le nuit. Là où les mains se penchent à voix basse. Là où les yeux versent leur obole tombée de la pupille même, par là où la lumière pénètre. Une goutte de noir fondu rebondit dans le noir infini de la nuit. L’oeil s’y aventure. Il s’y aveugle. Y progresse par tremblement successifs. Et finit par traverser entièrement. A l’aube, tout se dissipe et renaît dans l’iris. Tu vois ?