Hangry girl

Quand elle est avec des amies, la faim la rend méchante. Elle n’écoute plus, elle s’impatiente, se ferme comme une huître. Elle essaie de prêter attention à l’histoire que lui raconte sa copine Sarah, mais des jurons s’immiscent dans son flux de conscience. Ils suivent une courbe exponentielle en outrance et en nombre : « Ferme-là », « Va chier », « Crevure », « Saperlipopette », « ntm », « On peut aller s’faire un falafel là-maintenant-tout-de-suite ? »
Elle essaie de lutter, de se faire réceptacle des miettes d’histoires qu’on lui balance, mais sa faim n’acceptera que des miettes de concret. Tout autre stimulus ne l’incitera qu’à s’extérioriser, à hurler-cogner-taper-dans-des-canettes. Alors elle cherche « métabolisme rapide » sur internet et trouve un joli mot anglais : hangry. Elle inspire. « Hangry, dit-elle, is where I belong. »

Au début, elle pensait qu’être hangry serait son arme secrète. Elle qui ne se mettait jamais en rogne, qui laissait même les autres marcher dans ses chaussures, se changeait en lionne aux muscles tendus dès qu’elle avait la dalle. Elle se disait que, si elle se faisait attaquer dans la rue, elle réagirait au quart de tour, trouverait un exutoire à cette violence et, du même coup, vengerait le genre féminin par un kick bien placé (entendre : droit dans les coucougnettes). En réalité, cette colère était bizarre. Une fois, on l’a bousculée près d’un arrêt de bus. Elle a senti la rage grandir, gondoler au fil de ses veines et veinules, s’arrêter au bout de ses doigts. Là, la faim n’a pas voulu laisser la rage partir, alors elle a ouvert une bouche dans l’estomac afin de l’aspirer. Puis la faim a fait une boule de toute cette rage, a dribblé avec dans tout le corps, et a marqué un panier qui est ressorti par les yeux. Elle (pas la faim, pas la rage, mais la propriétaire de ce corps pris d’assaut) n’a pas crié, n’a pas tapé ; elle a fondu en larmes et, jusqu’au soir, a réprimé un kebab craving apparu soudainement.


Au fil des jours, la faim l’érode. Elle ne veut plus sortir : elle redoute les autres et leur métabolisme indolent, anticipe l’irritabilité, l’arrêt dans toutes les boulangeries du coin pour acheter des fougasses. Alors elle se terre dans son lit, s’asservit à son ventre. Elle sait qu’elle va devoir changer de stratégie. Apprivoiser la faim, lui donner des contours. Lui parler comme à un petit animal, lui dire : « Faim, faim, tiens-toi tranquille ; si tu es sage, je te donnerai des fougasses, des myrtilles et tout ce que tu voudras. » Elle tend son bras vers la table de chevet, sur laquelle se trouvent un carnet et un crayon. Elle écrit : « Hangry is not my fate. »

Le premier signe a été lorsque, nue sur le dos, elle sentit une coulée, un lâché, un tombé étrange. C’était en haut de son corps.
Mon Dieu, son sein droit partait vers la côte.
Puis il y eut, dans le désorde, l’apparition de quelques poils noirs au menton puis au-dessus des coins de la lèvre supérieure, devenue plus fine, il y eut les ongles plus durs et jaunes, les crevasses aux talons même en été, il y eut un soir dans le miroir un nouveau creux sur l’épaule, des poches sous les yeux au matin dans lesquelles les rides prennent volume, il y eut encore la chair du haut des bras qui se détache des biceps, les veines du bas de la jambe gauche qui s’enflent et noircissent, les tâches, les multiples tâches brunes, mille étoiles dans le ciel de son temps, il y eut l’annonce discrète d’un menton qui se double, les petits vertiges, les yeux mi-clos pour voir, les trous blancs de mémoire.
Dernièrement, et cela lui a fait penser à l’expérience du sein droit, tête en bas lavant la baignoire, elle sentit comme une excroissance gêner sa vue, sous l’œil gauche : une nouvelle verrue se dit-elle, au mieux un momentané bouton. Mais non, c’était juste sa chair qui mise vers le bas ne se retenait plus et venait habiter le territoire de l’œil.
Elle a aussi chaussé chez l’ophtamologiste des lunettes de correction et le monde est devenu plus vivant, plus réel, plus fort, plus à vif.
Alors c’est ça vieillir, s’est-elle dit, s’éloigner peu à peu du monde, creuser un écart, y mettre une douce et amère ouate.
Cest ça. Faire un nid au pire, s’apprêter à accueillir les souffrances du corps, qui lâche. Déjà de petites douleurs et leurs inquiétudes l’accompagnent chaque jour. Coccyx, sacrum, cœur, articulations.
Son corps se plombe, sa personne s’incarne. La voix s’aggrave et avec elle l’aplomb de dire non, la voix pour gueuler, le coffre, le trésor d’expériences, à moi, à moi, on ne me l’a fait pas, je sais, je sais même de mieux en mieux qui je suis.

La dormeuse

Le matin, empêcher le lit de grincer, glisser pour s’asseoir, les chaussons comme
tombés, apparus sous les pieds, l’interrupteur des toilettes. Ses yeux sont-ils ouverts ? Cuisine,
porte fermée, il n’entend pas sa respiration, compte jusqu’à dix avant de faire couler le café,
enfin, le balcon, si elle se réveille ce ne sera pas lui, il regarde les toits et il attend que la petite
marque huit.


Peut-être la couette était-elle trop légère, dans sa gorge un grain gratte. Il déglutit,
s’étouffe au café brûlant mais le grain est coriace, il veut que la toux parte des poumons,
résonne jusqu’à dans la chambre où elle dort. Se rendre malade pour ne pas mettre l’autre en
colère, son café est amer, déjà il veut rentrer mais sa montre l’interdit, la tasse lui glisse des
mains, ce n’était pas exprès et dans la chambre on grogne.


Des heures passées à attendre l’heure depuis des années et tout ce qu’il aurait pu faire
s’il ne devait pas répéter – chaussons, interrupteur, machine, balcon – s’il pouvait improviser :
chérie, le soleil est déjà levé, tu sais qu’il n’attend pas. Pars sans moi, dit-elle toujours, fâchée.
Non, je t’attends – mais tu n’as qu’à plus m’attendre. À son retour il trouverait le lit vide, il
reste pour ne pas manquer la familière arrivée des nuages.

Sa tristesse est absence de désir. Quelque chose manque. Elle ne sait pas ce que c’est. Il y a un fond d’âme obscur, une lassitude profonde à tout. Voilà l’état.
Et puis alors, lorsqu’elle rencontre l’autre, cette tristesse est légèrement effacée, nuancée, par l’amour pour la totale nouveauté qu’est chaque apparition de l’autre, même si souvent, elle est déçue et que la nouveauté s’efface devant la banalité, l’autre n’ayant pas vraiment accompli le chemin vers lui-même, se dit-elle, et la tristesse reprend de plus belle.
Dans cette tristesse il y a un amour qui se marie bien avec elle : on peut être triste d’aimer, triste de ce que l’on aime, ou parce qu’on aime tellement et qu’on perdra, qu’on a déjà perdu.
Mais cet amour là, il n’est pas si grand, se dit-elle, car il croit perdre. Le véritable amour sait qu’il ne perdra pas et il ne peut pas contenir la tristesse. Il s’échappe à elle, il est bien au-delà. Mais qui a ce grand amour ?
Elle parfois, rarement. Très rarement.
Elle le sait déjà maintenant, elle voyagera dans le temps cette tristesse là, elle changera de forme c’est certain, elle pourra devenir tristesse-colère devant le monde qui brûle et ceux qui ne veulent pas voir, ou encore tristesse-ennui, tristesse-mépris, tristesse-angoisse… Et même parfois, elle disparaîtra complètement la tristesse, quand elle sera touchée par la grâce, dans la joie pure, mais cela est rare. Il faut qu’elle soit touchée par le désir, et alors elle s’en ira, la tristesse, par le désir et la certitude de devoir faire ce qu’elle fait. Alors l’âme ne sera plus dilettante.

À force de renier ce qui constitue le bonheur quotidien des hommes, à cette sur-agitation que j’entretiens face à l’angoisse, à la peur de rester seul, je me sens pousser le pelage du loup des steppes. Mon regard devient aiguisé sur ceux qui m’entourent. Je décortique leurs actes. Je les classe de un à dix. Mon classement débouche sur une immense déception de la société et de moi-même.

Je pense à m’extraire de cette fange pour me purifier, trouver un autre bonheur dans l’immersion de la nature ou pour ne pas risquer d’être trop seul, de virer à la misanthropie, tenter la vie monastique centrée sur l’essentiel, sur l’essence. Je ne suis pas prêt à vivre en ermite, j’ai besoin je crois d’être entouré sans excès.

Je songe à l’incarcération, à la douleur d’être seul, incorporé à une société de refusés. Souffrir d’être avec des êtres qui vous ressemblent, souffrir comme eux. Attendre avec impatience de retrouver ceux qui ne vous ressemblent pas aujourd’hui pour faire quoi?

Fièvre / Bouillonnement / Fougue / Ivresse /

Ça pique rapide

Ça percute l’intérieur

Ça fait gonfler les veines

Ça bat plus fort, plus vite dans la tête et partout

Ça fait monter la pression

Ça mobilise

Ça va mec t’écoutes ce que je te dis ?

Pas compris, excuse

Ça cloue les yeux sur l’écran du portable

T’as quoi mec ? T’écoutes ce que je te dis, ?

Pardon

Plus l’heure avance plus ça frétille, plus ça palpite

C’est chaud

RV 18h30 c’était bien ça 

Eh mec, tu réponds quand on te parle

Ça fait du bien mais ça fait mal

Ça prend de la place dans les idées

Ça peut bouffer les tripes

Présent intense

Ça fait peur,

Réveil d’angoisses enfouies d’enfance,

La trouille des larmes qui assèchent et assoiffent

Besoin d’amour, pas de violence

Ça peut faire mal

Un coup de foudre ça peut être un sale coup

Ça tiendra ou ça tiendra pas

Le quotidien / Retour en force du réel /

Le cupidon imbécile avec sa petite flèche assassine baisse les bras

Le nuage se dégonfle et ça fait pas des larmes

La Saint-Valentin, c’est con les fêtes

T’as sorti les poubelles ?

Ce sera apaisé ou crispé,

Ce sera tendre ou brisé

Ça se transformera, ça les transformera

Les yeux ouverts

Tu as peur. De quoi tu ne sais pas.

Tu as peur des rires trop forts, des gens cruels, des gens sûrs d’eux, de ceux qui se moquent, de ceux qui battent leur chien. Tu as peur d’avoir compris trop tôt que l’homme est un loup pour l’homme.

Tu n’es bien qu’à l’abri de ta famille, avec tes livres, avec les arbres, avec les bêtes.
Dehors tu as peur. Pourquoi tu ne sais pas.

Tu t’éveilles elle est là, elle est tapie en toi, tu en as honte, tu te sens ridicule, tu la caches sous un masque confiant. Tu crains le jugement des autres, leur incompréhension. Tu as du mal avec ceux qui assènent leur joie de vivre, la brandissent en étendard, se jettent sur toi pour demander : Et toi ça va ? Et tu entends tonner l’injonction : Réponds oui ! N’aie pas peur ! Extasie-toi ! Et si ça ne va pas gare à toi ! Tu as du mal mais tu ne le montres pas.

Parfois, presque par hasard, tu découvres qu’il y en a quelques autres comme toi, qui ont peur sans savoir pourquoi, tu ne leur en parles pas mais ça te soulage : une confrérie secrète.

Tu grandis. Tu as peur. De quoi pourquoi tu ne le sais toujours pas.

Est-ce de la mort, ta propre mort, qu’elle surgisse par derrière te prenne par surprise elle t’attraperait tu ne pourrais même pas te débattre et tout disparaîtrait ? Ou est-ce de la mort des autres, ceux que tu aimes, qu’ils te soient volés arrachés tu tomberais défaite et tout s’arrêterait ? Est-ce de la mort ou de la vie, des soubresauts d’un monde qui tremble de la vie massacrée des foules grimaçantes des guerres lointaines des hommes vulgaires des banquiers de la laideur de la télé ? Est-ce du mensonge des trahisons de ta propre faiblesse ?

Elle te tue.

Tu préfères quand elle s’endort, s’assoupit sans raison, couchée dans ta poitrine. Son sommeil est la condition de ta paix.

Mais tu l’as su trop tôt, que l’homme est un loup pour l’homme. Et malgré toi tu rouvres les plaies, et tu rejettes la paix comme un oripeau menteur.

Tu veux vivre en vrai, tout regarder bien en face, les yeux ouverts affronter les lumières de la beauté comme du mal, te battre et sentir ton cœur battre, très fort, très vite ! À défaut de tout comprendre tu veux tout voir, te tenir debout sans armure, avancer, te sauver ! Ta peur c’est ton instinct, ta survie, ton moteur, c’est elle qui te permettra chaque instant de bondir et d’échapper au pire.

Tu vieillis. Elle est toujours là et tu n’en es pas morte. Elle s’est tenue à tes côtés, tout ce temps, ta vieille compagne.

Ta peur te fait moins peur. Tu as renoncé à te battre contre elle. Tu vis avec elle, presque pour elle, et avec les autres, tes frères et sœurs de peur. Ceux qui autrefois te terrorisaient ne sont que des enfants craintifs. Chacun est nu, depuis toujours, avec sa peur cachée dans sa poitrine. C’est la règle du jeu, la condition du partage.

Parfois elle se fond en toi toute entière, alors tout s’éclaire et tu le vois, ce que tu ne voyais pas, pendant tout ce temps où elle était là : tu vois qu’elle n’était pas une étrangère, pas une ennemie, tu vois qu’elle était ta sœur, ton refuge, qu’elle était exactement toi, la vie qui te tenait par la main, pas à pas, qu’elle était même la joie.

M.S.L.M.S.R

Je choisis la colère. Je m’en saisis, maintenant, et je m’y loge, et je vais partir avec, et vous la verrez passer, ma colère, et vous allez tous bien la sentir passer. Elle va tous bien vous pourrir, ma colère.
Elle va tous bien vous casser. Elle va tous vous aspirer. Ce sera pire qu’un vautour, pire qu’un Rafale. Personne ne pourra jurer, quand je serai passé devant vous dans ma colère, qu’il tient encore debout, qu’il n’est pas en train de s’effondrer. Vous croirez pouvoir vous en sortir indemnes, de ma colère, mais dans son sillage chaud, dans les relents turbides de ma colère, vous ne pourrez pas être sûrs que vous n’êtes pas déjà complètement disloqués, démembrés, en morceaux, incapables de reprendre pied, de retrouver l’équilibre.

Ma colère, ce sera une colère comme un trou et un appel d’air, comme une dépression, comme un typhon, un tourbillon, comme un gouffre. Une colère sourde qui fera rayonner la peur en vous, une colère froide qui sera une sidération, qui vous rendra fébriles, figés, impuissants, incapables d’agir, inaptes, confus. Une colère à fragmentation lente, qui puisera dans vos inquiétudes, et vos mensonges, et vos silences, et vos hontes, et vos hypocrisies.


Je volerai de colère de jour comme de nuit au-dessus de vos têtes étourdies. Mon essence et mon moteur et mes ailes et mes serres. Pour toujours, je saurai pourquoi je hais qui j’ai chéri, pourquoi je suis parti, pourquoi je me suis logé dans la colère, et pourquoi je fondrai toujours sur vous. Je vous plongerai dans un état constant d’hébétude, dans un constant état d’incertitude. Et quand vous me croirez calmé, peut-être parti, quand vous croirez que peut-être c’est le temps du pardon et de l’oubli, alors ce sera le moment où le souffle brûlant de ma colère viendra vous mordre et vous griffer le cou, et raviver vos plaies, et raviver la stupeur, et vous saurez que le poison de ma colère infuse encore et toujours en vous, et que jamais, ma colère, ne vous laissera tranquilles.

La nostalgie

1- Les autres

Transposé hors du présent, tu t’enivres des images d’un ailleurs aux contours flous. Brumeux comme les flots de paroles qui t’entoures, et tu regardes autour de toi le groupe et tu n’y comprends rien. Les rires et les bons mots fusent, la communauté est en place depuis déjà quelques jours alors on rebondit sur la boutade d’hier, la gaffe de l’autre soir. Les verres s’entrechoquent et dans ta bouche la saveur de jours finis, de soleils couchés en d’autres lieux. Tu souris mais garde en tête le soucis du souvenir.

2- Un autre sentiment

Son allure, son visage même avait changé, il fallait y revenir plusieurs fois avant d’y retrouver quelque chose de l’enfance. Elle se tenait là, sur le quai de la gare, grande comme tu aurais pu imaginer qu’elle le devienne. Et c’est timidement que vous vous saluez comme si ces longues heures partagées de l’enfance n’avaient pas vraiment existé. Dans le trajet qui vous menait à la plage vous avez échangé quelques banalités. Pratiquiez-vous encore les mêmes activités qu’à l’époque, aviez-vous les mêmes goûts. Au troisième arrêt tu remarquais qu’un seul des ongles de ses mains demeurait rongés jusqu’au sang. Mais, lorsque vous interrogiez le passé vous n’aviez pas gardé tout à fait les mêmes souvenirs. Quelque part dans le temps l’amitié s’était diluée.

3- Dans le temps

La nostalgie c’est comme le wagon accroché juste à l’arrière du présent. C’est là tout le temps, ça te dit qu’avant c’était mieux, que tout aurait été différent si… Qu’une autre vie était possible, mais voilà, des choix, des minutes dont on néglige l’importance, deux mots de trop ou de moins. Comment savoir quand tout a basculé lorsque l’on ne se retourne pas. Les images donc on se souvient sont les plus fortes, la nostalgie est bien cruelle envers l’ennui, elle ne lui laisse pas de place.