Je ne suis pas
Une terre docile
Ou germent
Les mythes des aïeux…

Les sédiments qui me façonnent
Ne sont pas
Immobiles.

Je ne suis pas de ceux
Qui se contentent
De l’eau calme des lacs
Où s’enlise
La parole qui libère…

Je ne suis pas de ceux
Qui refusent
De gravir les monts rocailleux.

Désormais
Le passé
Demeurera le passé 
Je le désarmerai…

Désormais
J’ouvrirai
Mes sens aux éléments ;
Je ne serai des impatients
Aveugles
Aux beautés.

Désormais
J’accepterai tes bras
Loin
De leur leg désavoué.

Désormais ; Désormais
Je prends
Les chemins ouverts ;
Mes pas moins hésitants,
Je délaisse
Les sans-issus…

Désormais ; Désormais
La colère, le pardon
Ne m’appartiennent plus; 
Forte de ta naissance,
Mes plaies
Se cicatrisent ;
Perdent de leur puissance…

Désormais ; Désormais,
Je suis moi
Lentement ;
Je suis moi 
Simplement.
Et je deviens notre boussole.

Désormais ; Désormais,
J’observe notre évidence
D’être 
Entières
L’une à l’autre:
Étonnement sans fin

Descendre à la cave

Je ne me suis pas étendue à ses côtés pour la beauté du geste. Je ne me sentais pas très humaine, je n’éprouvais à la perspective de nos retrouvailles aucune fébrilité délicieuse.
Le paysage était sublime paraît-il, je n’en voyais que les recoins crasses. Je ne m’abandonnais pas comme une amante, j’adoptais l’attitude d’une infime créature dépourvue de colonne. Je n’avais pas l’idée de grands espaces ouverts alors je descendais à la cave, dans ma tête. L’imagination était morte, j’étais vivante comme un champignon en plastique. Je ne pensais pas à fabriquer de petits bonhommes avec la boue tout autour, je ne pensais pas en terme de matière. Je n’envisageais la béance que sous l’aspect d’une mise à disposition. Si je ne m’habitais pas cela signifiait que j’étais vacante et les propriétaires courraient les rues. Je n’avais pas de peau propice aux effleurements, je n’avais plus de larmes. Je portais des sourires qui étaient ceux d’une autre, j’avais une absence à la place du visage. Je ne connaissais pas la pureté fraiche d’un lac. Je n’étais pas dans la pièce, je n’étais pas sûre qu’il s’agisse de ma main, mes doigts n’embrassaient pas ma paume pour faire un poing. Je croyais que sa main m’indifférait, sa main pesait pourtant, j’avais un prénom pourtant, pourtant je ne disais rien. J’ignorais l’existence de toutes sortes d’éclats. Je regardais l’étang, l’étang était glauque, je ne connaissais qu’une seule histoire. Je n’avais pas de contours, j’étais une base sans agréments, c’est pourquoi je me laissais prendre. Je ne concevais pas d’espaces alternatifs. Je m’abreuvais de mauvaise sueur. Puisque je n’avais pas d’odeur, je m’enduisais de la sienne dont la familiarité, à force, racornissait de possibles métamorphoses. Je ne me souviens pas d’instant de joie, je me souviens d’une odeur tenace de tabac, de fioles de whisky glissées dans de nombreuses poches, de frites froides achetées au drive-in, je ne détachais pas ma ceinture. Je n’ai pas souvenir de nuits pleines, ni d’étoiles, ni de lune, j’ai souvenir d’un ciel éteint, de nuages malades, de lumière plate. Il avait pour moi beaucoup de gestes, aucun n’étaient tendres. Je me pinçais, j’enfonçais les ongles. Aucun sang ne coulait, éventuellement le bord tranchant d’un gravier. Nous n’inventions rien.


Désormais je descends à la cave et la terre est meuble, des sentiers se dessinent, des choses fleurissent, des choses que je respire avec mes yeux, des choses palpables au gré d’une main qui est la mienne. Je m’étends parfois au hasard, je peux me pulvériser pour la beauté du geste, sachant qu’il est possible de se reconstituer. Je me rassemble, de sorte qu’il arrive que je me ressemble. J’identifie la main qui recroqueville, et je la coupe, dans ma tête, je la coupe et la dépose dans une cavité fertile. Il en naît des doigts à la pulpe soyeuse, des appendices qui déplacent la lumière. Je crève l’aplat gris, je perçois diverses nuances, j’apprendrai à les connaître. Je me penche au dessus de l’étang, contemplative enfin, la vase miroite, se transforme, la matière est expansible. Je vois des formes, elles existent malgré moi, parce que je suis là. Il est possible de décliner. Il n’est pas proscrit de se décliner. J’essaie de penser horizon plutôt que sursis. Je tente des gestes. Je ploie, soudain je croîs.
Plus tard je me ferai minuscule au sein d’une nuit très grande, attentive aux bruissements d’une sereine mélancolie. Seule et réunie, peut-être.

Au-delà d’ici

Orpheline
ni l’œillet, ni l’olivier
ni la rose rouge corolle
ni l’origan, ni l’odorante ombelle
ni les dieux omnipotents de l’Olympe
ni l’opéra opulent de la vie
aucun ne me console
depuis que tu es parti.

Transparente,
je suis devenue obsolète
je ne sais plus quoi dire
quoi faire d’original, de singulier
je n’avais pas d’autres horizons
que celui des montagnes bleutées
qui entourent notre maison
et depuis ton départ
elles m’emprisonnent.

Désœuvrée,
je ne suis qu’ennui et tristesse
et me sens tout à fait grotesque
de n’avoir jamais quitté la région
et le pays qui m’a vue naître
ma vie est devenue banale
sans aller, sans retour, sans contour
je suis mal fagotée, malhabile
mains nues et mal à l’aise
dans ma robe de laine.

Désormais
pour sortir de l’ornière
de cet univers opaque
de l’attente qui me consume
et lentement me somnole
je marcherai vers l’inconnu
résolument au-delà
et sans me retourner
je serai indisciplinée et rebelle
j’occasionnerai le mystère et l’occulte
j’opterai pour des onguents capiteux
des parfums envoûtants, des orgies d’opiacées
j’opérerai des onctions, des jonctions, des oxymores
je proclamerai des oraisons, des oracles
je chanterai des hymnes à l’envers
je disperserai aux oueds les ouragans de sable
j’ourdirai toiles et opuscules obscurs
j’ordonnerai l’onyx, l’obsidienne, la pierre de lune
autour des mes chevilles et de mes poignets
je dormirai sur des tapis soyeux brodés
d’ocre jaune et de terre de Sienne
je volerai en Afrique avec l’ortolan
avec le passereau j’irai jusqu’en Orient
je redonnerai la parole aux cailloux et aux pierres
j’ensorcellerai l’eau du torrent pour en faire du miel
je comprendrai la grammaire du temps
la voix des arbres, des fleurs et des bêtes
je dissiperai mes tourments à tout vent
je t’oublierai définitivement
et la vie reviendra
légère, souriante et belle
je serai à nouveau femme
à nouveau vivante.

L’usage du cri

J’étais passée sous silence
l’existence en-deça
comme fictionnelle
je n’étais pas l’héroïne de ma vie
j’étais un personnage secondaire
je n’étais pas pousse germée j’étais subterfuge
je ne faisais pas autorité sur ma propre vie
je n’étais pas cette voix affirmée
cette voie neuve par laquelle passer mes os durs
par où coulent mes rivières
mon nom n’avait pas d’importance
il n’en a pas davantage
aujourd’hui j’en ai plusieurs
désormais je me démultiplie
je me décuple
je mange mes blessures et ce qu’il en reste
de cicatriciel est à peine visible
j’ai retrouvé l’usage du cri mais j’en use
avec parcimonie
il suffit d’imaginer une gorge grande ouverte
d’où s’envolent toutes sortes de sons
et ce souffle qui me neige dans la bouche
s’enfuit pour mieux revenir
désormais je cherche le souffle de cet autre
qui court dans mes veines
souffle meneur et ductile qui me tire
vers l’avant