Tragédies humaines

Tragédie

Il neigerait des pétales
j’attendrais la caresse de l’arbre
les bourdons murmureraient
leurs prières ensemencées
exaltées de soleil
j’ouvrirais mon iris
à la litanie des mésanges
la balle cingle une pensée
le crâne se renverse
sur la chaussée
j’explose en plein vol
un cratère se creuse
dans le ventre de la femelle
des grains s’émiettent
sur ses seins
sous les bombes solaires
ruisselle une chemises blanche
les oiseaux se poseraient
sur le mamelon d’un éclair
j’inclinerais mon visage
dans les plumes chaudes
je verserais ma vie sauvage
goutte à goutte
sur le duvet des fleurs.

Les pas

J’allais avoir six ans
Dans le jardin d’Eden,
Parmi les coccinelles,
Les oiseaux, les sauterelles,
J’entendais juste ses pas,
Assurés, affectueux,
Sur le menu gravier
Des allées potagères,
Un craquement familier,
Céréales croustillantes,
Sous les sabots aimants.

Hélas, tous les menus graviers,
Un jour cailloux devinrent,
Puis un roc acéré,
Pour construire une dalle,
Où l’on ne fait qu’un pas,
Ton ultime demeure.
Je me retrouvai seule,
Dans l’allée potagère,
Mes oreilles fouillant,
Mais n’entendant plus rien,
Restai seule à pleurer,
Le craquement familier,
Et les pas croustillants.

Dans le printemps soudain,
De ce menu gravier,
Me parvinrent quelques sons.
C’était bien ce craquement,
Qui tintait à nouveau,
Enfantines céréales,
Sous les semelles d’un cœur,
Celui d’un beau jeune homme,
Aux pas doux et aimants,
Il fit réapparaître,
Pour deux âmes qui résonnent,
Dans le jardin d’Eden
Ces chers pas croustillants.

éclaboussée

je me dirige à la baguette
je ne me passe rien
posture droite rigide du corps
et de l’âme verticalité
impeccable
je parque tout un troupeau
au garde-à-vous
dans mon ventre
toute vie contenue
rien ne dépasse
le vent souffle à travers sans rien déranger

il ne manquerait plus que ça
une tempête un tsunami
qui gronderait tout au fond
qui organiserait sa propre fronde
se lève descend en toi – même –
brise les ponants supprime le nord
ce grand désordre ourdi
cet affolement dans les flux
dans le flot qui jaillit
tout t’échappe tu ne gagnes plus rien
à empêcher

je me laisse ravager submergée par
quelque chose que je ne connais pas
la vague peut-être
de la vie
déferle devenue typhon
là où j’étouffais
mes poumons explosent
d’un rire inconnu
dans le gras du corps
un ras-de-marée
abrase l’horizon
et lance une lumière
douce elle coule
à mes pieds
je suis inondée
je patauge dans la joie
éclaboussée

je digère l’espace

je dis
je digère l’espace
je me distends
je me dispense de mes autres vies
je dissimule la plus grande part
je ne pense guère que pour moi-même
je me gonfle de tous mes organes
je suis auto-suffisant
dans l’ombre je distingue mal
les autres
j’exerce mes yeux
je guette leurs méfaits
ils surgissent à la lumière pure
je les observent distinctement
leurs manies m’exaspèrent
leurs gestes m’effraient
je ne veux surtout pas qu’ils s’approchent
s’ils me touchent je meurs
j’agonise de leurs chuchotements
je veux qu’ils disparaissent
alors ils disparaissent
alors je reviens à mon centre
je reviens à mon calmement respiré
état premier du ventre
je m’apaise
je m’arrondis
je me distends
je digère l’espace

Juste une journée

Je suis une humaine
J’aime bien
J’ai des rivières, j’ai des cours d’eau paisibles, j’ai des torrents, j’ai des fontaines
J’ai des orages cévenols qui grondent et depuis tout au fond viennent taper jusque sur la paroi de ma peau
Depuis le jardin je traverse la danse de ma journée

Le ciel est clair, l’air doux fait des volutes sur mes bras, l’eau sort de moi au goutte à goutte
Je suis nulle en jardinage
J’aime regarder les herbes sauvages et puis les laisser là
J’aime qu’elles trouvent leur chemin partout
Ce n’est pas fou une herbe qui est libre

J’ai le corps de quelqu’un qui n’est pas d’accord
Je n’ai pas de cancer mais je m’empoisonne à ma manière
En équilibre détendue sur ma terrasse
J’inspire et j’expire,
deux mouvements pour faire entrer un problème puis l’exfiltrer de suite
-ça dérange qui l’indépendance à la fin ?

La pie entre en trombe dans le séquoia, qui en crache la poussière accumulée par le vent hivernal
Je me demande si les oiseaux toussent
Quand on étouffe et avant de devenir bleu sous nos plumes, écorces de singularité, veines vivantes
Près du seuil de la mort, quand on arrive à sa hauteur et qu’elle s’agenouille en silence
Est-ce que les derniers souffles sont comme toussés, et sont entendus ?

Aujourd’hui mon sang bout
C’est bien
Parfois c’est à cause de la vase d’hier qui bouchent mes artères mais pas là, hiérarchiser la détresse n’a pas sa place et les eaux usées s’évacuent discrètement
Par la bouche, par les yeux, par la pensée sort la boue ; c’est bien foutu comme on refuse de mourir
Mon corps est humain et sauvage
Mais il n’est pas fou
Desserrer mon poing des herbes
Et juste une journée, pour toutes les journées, laver la vie