Liquide

Premièrement,
Le ciel qui se lève,
Une heure après moi.
Le volet dévoile le blanc des nuages,
Comme une jupe qui glisserait sur ta jambe
Nue.

Deuxièmement,
Le velours du canapé
Comme une mer étale :
Je me noie volontairement.
S’allonger à peine levée c’est un peu
Déjà accepter de mourir.
J’ai soif, l’air est salé.

Troisièmement,
Le café coule sur la table
Quand la main tremble, bête,
Parce qu’elle n’a pas assez écrit.
Le tsunami brun des matins gâchés
Je nettoie et je pars :
L’éponge c’est moi.

Quatrièmement,
Les pas automatiques, silhouette téléguidée
Comme les bateaux du Luxembourg.
Neuf-cents mètres jusqu’au canal.
Les bouteilles de bière sur le quai
Me rappellent qu’avant le matin il y a la nuit.

Cinquièmement,
Le fantôme de ma mère, liquide
Cinq appels manqués dans l’eau :
Spectral spectacle cellulaire.
Le téléphone a-t-il sonné hier
Ou bien était-ce le réveil ?
Dans le doute, je ne rappelle pas.

Sixièmement,
La cannelle dans la bouche,
Roulée comme du mauvais tabac :
Je vais à la boulangerie pour avaler
Autre chose que mes regrets
Au petit-déjeuner.

Il n’y a plus d’amour à l’aube

1 UN
dans le drap un petit trou
nos cœurs béants
qui revient là ?
l’absent·e l’amant·e

2 DEUX
matin lessive
le trou s’effile
borde béance
maintient les fils
on retient là
à tout moment
le soleil tourne

3 TROIS
s’agrandit
use les jours-nuits
tu passes touches
native des seuils
oui ?
entre la porte et le couloir
ma montre se dissout

4 QUATRE
la nuit déchire
comment ?
bisou en se quittant
sa main serre en passant 
une promesse caresse
nos effleurements

5 CINQ
nuit après nuit s’éventre
le noir
bouche vide
et pourquoi ?
être aimée
persistent
corps vivantes

Lettre à l’autre

Je ne sais qui tu es, d’où tu viens. Je ne t’ai jamais rencontré.
Ça commence de cette façon entre nous.
Dans le métro, la rue, les magasins, voire en pleine campagne.
Ou c’est toi, ou c’est moi qui parle en premier, souvent une généralité. Une question, un étonnement, un
cri, un geste parfois, une situation particulière aussi.
Impulsion indétectable, et.
Nous voilà concernés.
Les brumes sourdes de nos solitudes s’entrouvrent. Si le moment, si les circonstances, si nos
disponibilités, si le miracle daigne s’accomplir, s’échange entre nous cette substance impalpable de vie,
plus généreuse qu’un bonjour, plus conséquente aussi.
On se dit des banalités, des vérités, des réflexions avisées, parfois personnelles. Jusqu’à des secrets, oui.
Je ne sais qui tu es, d’où tu viens.
Tu te souviens ?
On repart dans le flot de nos vies. Et l’on s’oublie.
Aujourd’hui je pense à toi.
Je t’écris.
Qui es-tu, d’où viens-tu.
Ne réponds pas.
Ces questions sans réponses réveillent ma vie. La transpose.
Je t’en remercie.
Adieu.