le flot les choses et l’âme

il y a dans le flot de l’écriture quelque chose – plus grand que nous. les yeux regardent le monde et le monde vrille l’intention jusqu’au bord des mots. nous sentons une force qui nous anime nous sommes semblables aux feuilles mortes quand elles traversent la route sans prêter attention aux feux rouges. le vent les a soulevées pour impulser ce mouvement un élément extérieur. les feuilles existent simplement pourtant il faut les dire. le flot célèbre rend autonomes ces instants fragiles que nous passons habituellement sous silence. le pinceau qui caresse la joue poudrée une forme de bleu qui nous plaît nous rappelle à la nuit. les images s’ancrent sur la rétine sans qu’on les comprenne elles sont pareilles à la voix d’une étrangère qui emplit le wagon d’un TER, indéchiffrable.
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avec elle l’espace s’ouvre – elle habite les choses.
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le flot donne un nom aux regards croisés dans la foule quand tout le monde se ressemble et que notre âme est triste. je lis le poème d’un inconnu. même si l’affiche dans la rue est à moitié arrachée et que la pluie a coulé sur les signes imprimés ou peut-être pour cette raison, j’ai l’impression de le connaître. le flot soulève la poussière et le vacarme au-dessus de la ville. de la ville écrasée de l’oppression exercée sur nos vies malmenées. l’écriture est une déflagration qui répond à celle des manifs elle arrache aux injonctions comme les membres sectionnés par la police ou le pas de chance fallait pas passer par là t’avais qu’à pas être ici. elle reprend à la gorge les insultes vociférées l’effarement du monde face à ce qui ne saurait exister.

le flot dessine les ilots de résistance, les bulles d’oxygène qui éclatent à la surface du monde lisse et de ses horloges tournant dans le sens horaire. les mots mêlés les voix perdues les chants scandés et le langage nourrissent la possibilité d’un autre discours.

écrire un poème c’est choisir le nom de son âme – rencontrer sa puissance.

Se rappeler les souffles coupés

Je voulais te dire vers ton petit visage – ce dont tu te rappelleras
aux années qui s’ajoutent – car tu risques parfois de détester ce
monde mais soit sans peur sous le ciel :

Mettre un pied dehors tôt le matin
c’est comme découvrir un arbre sous la brise après une
opération des yeux

Regarder les vagues venir à nous
c’est comme se mettre sous une couette après une longue
journée

Trouver le soleil
c’est comme laisser glisser une première gorgée de thé

Faire un sourire à une inconnue
c’est comme aimer son propre regard dans un miroir de poche

Retrouver un ami
c’est comme sentir venir le mot juste

Écrire
c’est comme observer des nuages avancer

Manger des frites
c’est comme toucher les mains de quelqu’un qu’on aime

Dans les heures qui poursuivent les jours tu pourras t’asseoir et
continuer de penser les petits riens, chercher celle que l’on dit
subjective, faire du bien à l’horizon de ton front

Se rappeler les souffles coupés
c’est comme t’écouter respirer

Détail

« Et puis quoi, encore ? »

Je vais écrire pour que ma tête cesse. Mon esprit boucle sans cesse sur ce « Et puis quoi encore ? ». 

Il faut que ça cesse. 

Les mots, je les comprends un par un, mais la phrase, non, je la comprends pas. Ça me heurte, ça me boule au ventre, ça me crispe. 

« Ça me crispe », c’est trop crispy. Ça me heurte et me tourneboule ; elle me tourne en boule cette phrase, elle me tourne en boucle.

Tête d’autiste. Ça se voit pas, mais je me répète. Ça se voit pas, mais ça se repère – pour qui a l’œil. Les détails, c’est ma came. Ma façon, c’est la filature, en mode obsessionnelle.

Mais pourquoi il a dit ça ? Qu’est-ce qu’il ne comprend pas, putain ? Pourquoi on habite pas la même bulle ? Pourquoi c’est violent ? Pourquoi ça tourne-en-boucle ? Pourquoi ça fait mal ? Où est-ce que ça te fait mal ? Ça te fait mâle aussi, avoue ?

Putain le lourd ! Là tu juges, tu comprends rien. On parle pas la même langue, c’est ça ? Pourquoi est-ce qu’on parle pas la même langue ?

Et ça se passe comment dans ta tête à toi ? 

Ça se passe comment dans ton cerveau d’autiste ? 

Ça se passe en boucle.

 Ça se passe au détail.

C’est comme.

C’est comme.

C’est comme une cristallisation. Ça prend du temps, mais ça s’arrête pas à moins que tu coupes la source. 

Tu prends un détail, tu prends, tu prends, tu prends un milieu, un milieu riche, toi, tu es dans ce milieu. Tu satures. Le milieu est saturé. Tu mets du sel dans de l’eau chaude, tu satures l’eau de sel, comme à l’école quand on était gosses.

Après.

 C’est un détail, ça change tout, tout va s’organiser autour du détail que tu plonge dans le milieu. 

Tu plonges un trombone dans l’eau salée, saturée de sel dissout.

Tu perturbes le milieu avec ton détail.

Va prendre l’air cinq heures ou cinq jours. Comme à l’école, pose la soucoupe sur le radiateur. 

Tu vas prendre l’air pour qu’il ne reste plus que toi et la cristallisation du milieu sur ton détail.

Le cristal se forme autour du trombone que tu as mis dans l’eau. Quand l’eau s’évapore de prendre l’air au soleil, ça trombone dans ta tête. 

Même en classe, sur le radiateur, ça marche. 

Tu vas prendre l’air ; tu grossis avec ton détail. Ça cristallise autour de ton détail, tu es toujours dans ton milieu, mais la seule chose qui t’intéresse, c’est ton cristal. 

Ton détail est devenu cristal, tu peux le présenter. Il a grossi, il est présentable. C’est plus un détail ; y’a plus de milieu. Y’a plus d’eau dans la soucoupe. Tout le monde a oublié qu’il y avait de l’eau avant.

« Et puis quoi, encore ? », ça me perturbe, j’en fais ma perturbation et ça trombone dans ma tête, ça ne cesse pas de tromboner.

– Et ton cristal ?

C’est comme

« L’école est l’école de l’Etat, où l’on fait des jeunes gens les créatures de l’Etat, c’est-à-dire rien d’autre que des suppôts de l’Etat. Quand j’entrais dans l’école, j’entrais dans l’Etat, et comme l’Etat détruit les êtres, j’entrais dans l’établissement de destruction des êtres. »
Thomas Bernhard, Maîtres anciens

Emmener l’enfant à l’école, c’est comme lui faire rencontrer l’Etat. Mais pas de face, toujours de biais. L’Etat ne se montre jamais tel quel, à l’état brut, à l’état dénudé. Au début, c’est comme rencontrer une entité sans forme, qui se planque derrière des masques et des costumes divers, toute fardée. Le masque avenant de l’instit, le masque avenant de la cour de récré. C’est comme arpenter une nouvelle aire de jeux, c’est comme rencontrer pleins de copines et de copains dont l’enfant te parlera souvent par la suite.

L’école, c’est une rencontre avec l’Etat au cours de laquelle, bien progressivement, l’enfant devenu élève, c’est-à-dire apprenant des catégories d’Etat, vient y apprendre du solide, qui lui restera toute sa vie dans le corps et dans l’esprit. 

Emmener l’enfant à l’école, c’est comme l’emmener, en lui faisant rencontrer l’Etat, à une vaste entreprise sans pitié de dressage du corps et de l’esprit. Voilà le but de la rencontre entre l’enfant et l’Etat.

La rencontre avec l’Etat, c’est d’abord passer un portail muni d’une caméra et gardé par un agent de l’Etat qui rapidement reconnaît l’enfant et les parents.

Sur le fronton de l’école, il y a la devise de l’Etat : Liberté, Egalité, Fraternité.

Non loin de la devise de l’Etat, pavoisent les armoiries de l’Etat : Bleu, Blanc, Rouge.

Non loin des armoiries de l’Etat, il y a celles des amis de l’Etat : le drapeau de l’Union Européenne. Mais sur ces armoiries-ci, ce sont surtout les amis économiques et militaires de l’Etat.

C’est comme pendant les fêtes de famille, il y a amis et amis. Et certains de ces amis, il n’y a pas que des amis. L’Union Européenne, et c’est comme dire une évidence, dedans il y a des ennemis. C’est comme toutes les rencontres que l’enfant va faire à l’école. Parce qu’à l’école, l’enfant va se faire des amis et des ennemis. C’est comme tout. C’est comme à la cantine, des fois c’est bon puis des fois c’est dégueulasse.

Dans les classes, il faut de l’ordre. Donc des rangs, des rangées, des règles de vivre-ensemble (la blague) pour, déjà, que ce soit pas la guerre civile dans cette micro-société d’Etat. Et comme il faut de l’ordre, il faut aussi et surtout des figures d’autorité. D’où le maître ou la maîtresse. Pour l’enfant, c’est déjà réglé : sa figure d’autorité, elle parle comme une gamine et n’a aucun vocabulaire. Ça fait un peu plaisir de constater que l’enfant n’est pas tout à fait docile, que c’est pas une comme de la glaise prête à se laisser instruire et former. Parce que dans la classe, il y a le chant de La Marseillaise affiché. Il y a la Charte de la Laïcité. C’est comme maquiller le racisme d’Etat en pseudo-ouverture religieuse. Je vous passe les querelles – la religion, les aliments dans les repas, la cantine impayée etc. – ce n’est pas un texte polémique. Parce que l’Etat, c’est comme il sera seriné à l’enfant, c’est le lieu des droits humains, c’est la lumière des Lumières qui resplendit sur le monde. L’Etat, c’est comme un lumignon qui veille à ce que la tolérance gagne toujours et partout et tout le temps.

Et cette lumière, elle vient aussi de la poésie d’Etat, affichée sur les murs de la classe. Il y a Maurice Carême, Jules Supervielle et Robert Desnos. On y voit pas Lucien Suel, Charles Pennequin ou Laura Vasquez. La poésie d’Etat, c’est comme une bonne vieille copine mais très sélective dans ses affinités poétiques. Pour commencer, faut d’abord que les poètes soient morts pour avoir droit de cité au sein de L’Etat.

L’institution scolaire, c’est comme une leçon de sociologie en pratique. Y a pas besoin d’aller subir des cours magistraux de méthodologie administrés par des penseurs soi-disants “critiques” et qui n’ont jamais quitté l’école.  Ils sont passés de l’école à la grande école. La stratification sociale ou la domination, ça s’expérimente. Ça s’apprend pas. Ils font quoi ta maman et ton papa, comme métiers ? Je peux venir jouer chez toi samedi ? Si l’enfant est bon observateur, ça suffit. Parce que la question de la voie professionnelle à emprunter se posera très bientôt pour l’enfant. Et plus l’enfant grandira, plus il y pensera et l’Etat fera tout pour qu’il y pense, pour et par lui-même. C’est comme dire à l’enfant, il faut que tu te choisisses un métier. L’Etat lui dira plus tard, implicitement, au regard des notes et des couleurs que l’Etat lui aura attribué, qu’il ne peut pas pas choisir le métier qu’il veut mais un métier en adéquation avec ses compétences, qui sont de trois sortes : acquises, non acquises et en cours d’acquisition. Et comme l’Etat, c’est le parfait dissimulateur, jamais il ne parlera à l’enfant des tables de mobilité sociale. En revanche, l’Etat lui signifiera maintes fois fois ses insuffisances et peu à peu, se dessinera le destin scolaire et professionnel de l’enfant.

Pour ça, l’Etat met en place de faramineux salons de l’orientation, de découverte des métiers, des stages en entreprise. Des bonnes et des mauvaises filières. Moi, papa il est directeur d’un cabinet de prospection immobilière, il peut me prendre une semaine en stage. Moi, maman elle est femme de ménage et je trouve pas de stage.

Les tables de mobilité sociale, c’est comme les tables de multiplication mais en pire.

Merci l’Etat.

Comme un premier rendez-vous

C’était décidé. Je monterais dans le premier bus qui me conduirait vers cette ville inconnue, cette capitale, dont j’avais tant rêvée, et, qui, en cet instant, devenait accessible. J’avais mon plan sur lequel
j’avais minutieusement tracé mon itinéraire pour cette première rencontre. L’impatience de la découverte, les mains qui tremblent, le cœur qui bat, l’imagination qui s’emballe et qui invente déjà une belle histoire, les sens qui se troublent. Je me sentais comme lors d’un premier rendez-vous amoureux. Fébrile face à l’inconnu, mais avec une envie irrépressible d’y aller…

J’avais tout prévu dans ma tête, tout préparé, pour être sûre. Mais qu’allais-je découvrir ? Tout se passerait-il comme dans mes plans ? Y aurait-il une part d’imprévu qui donne à la rencontre son caractère exceptionnel ? La ville me livrerait-elle tous les secrets de ses méandres ou bien, comme l’amoureux, entretiendrait-elle une part de mystère pour m’inciter à revenir, à faire voyager mes rêves, à entretenir un soupçon de surprise, qui maintient l’attention à l’autre, fortifie le lien et fait grandir, au plus profond de soi, la ferveur des sentiments ? En descendant du bus, et au contact de mes pieds avec le sol, de mes yeux sur ses premiers secrets, de mes doigts caressant lentement la rambarde du pont qui enjambe son fleuve, serais-je conquise, déçue ? Serions-nous sur la même longueur d’onde ? Aurais-je envie d’aller plus loin ?…

La voix du chauffeur de bus me tira de mes pensées. Tout à ma réflexion, j’en avais oublié mon plan, oublié la station, où j’aurais dû m’arrêter. J’étais au terminus. Je décidai donc de descendre et de me laisser guider par l’imprévisible, que la ville avait finalement prévu pour notre première rencontre. Je me laissai enlacer par elle comme par les bras d’un premier rendez-vous amoureux, dont je ne sais vers quel destin ils voudront bien me porter.

Apnée

L’œil divague et revient sur l’écran, scrolle scrute en sa fébrilité inquiète. Rien. Aucun message. Troisième relecture du précédent que l’on connaît par coeur.

Alors l’attente infinie. L’attente qui perdure, cruelle lorsque l’écran s’allume, lorsque le smartphone bipe. Le cœur tressaute mais toujours pas le mail ou le sms espéré, ce qui équivaut à vide intersidéral, à perte de conscience, à flottement. On ne vit plus, on ne respire plus que pour le message qui n’arrive pas. On reste en suspens, enfermé dans son propre oeil, vitreux d’avoir trop scrollé, trop éparpillé ses éclats sur toutes les interfaces, toutes les appli, tous les réseaux. C’est comme si on nageait sans but, à contre courant. Non, plutôt une coulée à pic. Fond de la piscine, tchin-tchin. L’attente c’est comme une longue apnée. Un décompte sans fin. Les profondeurs du bassin qui nous absorbent et nous dissolvent. Les bordures indéfinissables, infranchissables. Les poumons en feu. L’abîme qui nous engloutit peu à peu.

Un arrêt total de tout qui nous laisse totalement exsangue. Haute toxicité et risque d’hypoxie. La pression à son maximum.

Impossible de reprendre son souffle avant l’arrivée du message. Et quand enfin il arrive, c’est comme si on sortait la tête hors de l’eau, haletant, qu’on aspirait une grande goulée d’air. C’est comme si on reprenait vie.