Tableaux Maïakov

PREMIÈRE JOURNÉE
Il y a longtemps j’ai vu un bus.
C’est ma première journée. École primaire.
Beaucoup trop de monde, l’excitation.
Des pleurs aussi, beaucoup.
Chaque braillard accompagné par un parent mais les autres aussi.
J’entre dans la classe. Au fond, il y a un bus et il est jaune.
Maman reste à la porte. Je la regarde. Je ne la vois pas pleurer.
Moi, je vois mon bus.
C’est un putain de bus jaune. Il n’y a que lui et moi.


PERLE
Je ne sais plus à quel âge je pesais 34 kg.
La plus grosse perle naturelle connue pèse 34 kg.


DIRECTEUR
Je n’ai jamais arraché les ailes d’une mouche ni coupé la queue d’un lézard. 

Mais je dois avoir moins de dix ans, une activité de classe comme une autre m’occupe aujourd’hui, c’est bientôt la fête des mères et je touche de l’argile pour la première fois de ma vie. C’est agréable et doux.

Je suis à mon bureau en train de terminer et le maître me demande de le suivre. Nous allons chez le directeur, amène ton objet. Le directeur reste assis derrière son bureau. Il est lumineux son bureau et il me demande : pourquoi tu as fait un cercueil pour ta maman ?



LA RENCONTRE
Un mois après, j’en suis à la page 13. Trente jours pour treize pages.
Mais avant je suis seul.
Au lycée.
Trop de bruit en bas, dans la cour.
Le C.D.I est cabane perchée.
Il est là, sur la table. Je le prend. Un prof a du l’oublier en partant.
Je tourne la page de couverture. Comment je vois le monde.  

Ce n’est pas une question.

Plus du tout de la même façon depuis.



TRAIN DE NUIT
En Inde, il m’est arrivé de me faire pisser dessus, couchette du bas, simple morceau de bois, 3ème classe.

DELHI
À Delhi, j’ai vu
Un panneau
Dr. SABLOK
SEXOLOGIST


CAMPUS
Dans les années 90 je croise un vieux pote sur le campus de la fac. Pas vraiment un copain, un mec de ma cité, là-bas.
Il est en bagnole – j’ai même pas le permis.
Tu montes, on va faire un tour.
Fenêtre ouverte, coude à l’air.
Y’a de la chatte par ici
Y’a de la chatte par ici
Il arrêtait pas de répéter.



PYTHIE
Complètement pèté, un jour de Pâques à Delphes. J’ai abusé de ce vin résiné grec, le fourbe.
Le village fête pâques. Il y a des méchouis dans toutes les ruelles, du vin et des gens heureux qui mangent ensemble dans la rue. Je me suis arrêté à chaque coin, sans savoir dire non.
J’ai du mal à sortir les pièces de ma poche et à les glisser dans l’appareil.
J’appelle mes parents d’une cabine.
Ma mère dit qu’elle est allé consulter une voyante pour moi, pour savoir où j’étais depuis qu’ils n’ont plus de nouvelles.



DANS LES YEUX
Loïc Demey, JE, D’UN ACCIDENT OU D’AMOUR

Ceci est
un
citron

Si vous vous vous arrêtez
ici et que vous ne
craquez pas devant ce
bijoux de la littérature
nationale mondiale
je vous jette du jus
de citron (caché sous
le comptoir à la caisse)
dans les yeux.

Lu dans la librairie Rive Gauche.



PROCÉDURE
De Christian Boltanski je retiens qu’on peut conserver la mémoire d’un dispositif ou d’un objet en conservant la procédure qui a permis de le produire.
Je retiens aussi que documenter la vie d’êtres disparus c’est entretenir une conversation avec eux.

Blancs de mémoire

le reflet d’une brique de lait dans le miroir de la chambre de mes parents. ma mère est au lit, je la vois dans le miroir, derrière la brique de lait. elle pleure. je crois qu’il pleut. je fixe la brique de lait restée dans la chambre de mes parents depuis que l’on a appris que mon grand-père est mort.

la lumière blanche s’éteint, tête en arrière bouche ouverte, on vient de me retirer mon appareil dentaire. j’ai du vide partout dedans. ma langue panse l’absence. je veux qu’on me remette mes bagues.

un restaurant chic où l’on chuchote, couverts en argent, vestes sombres. nous fêtons notre anniversaire de mariage. un plateau de fromages grand comme un paquebot, des fromages comme des hublots, comme des yeux qui me regardent. je n’ai plus faim. dans mon assiette, des lamelles de visages m’observent pendant qu’il dit qu’il m’aime.

chambre blanche, lit minuscule, les rats courent à l’intérieur des murs. de l’autre côté de la porte, l’espace commun : télévision canapé frigo. je tire mon lait, je nettoie la machine, désinfecte tout bien comme il faut, je visse le couvercle sur le flacon qui contient mon lait, je pose le flacon dans le frigo loin de tout autre aliment, je referme la porte du frigo ; je passe la nuit assise sur le canapé pour vérifier que personne n’empoisonne mon lait.

sac à main valise poches chaussettes trousse de toilette, elle a tout inspecté ; elle est repartie avec ma pince à épiler et la paire de petits ciseaux.

six à table, on ne mange pas de vrais œufs. c’est interdit. le café, après les cachets devant les soignants — nos lèvres s’ouvrent et se referment comme des portes d’ascenseur — on le prend dehors, en fumant énormément — le silence, l’envol des regards quand la fumée s’échappe.

bâtiment blanc grises mines univers clos. les fenêtres ne s’ouvrent pas. jogging trop grand, cheveux emmêlés, tu parles fort, tes lèvres dessinent des majuscules de sang sur ton visage emmuré par les cachets.

on frappe à la porte on entre sans attendre, l’infirmière parle, je pense au corbeau mort qui gît sous ma fenêtre. je ne baisse pas les stores du vendredi soir, j’ai peur de rêver. une femme crie dans le couloir. entre deux murs trop blancs, gicle un ciel sauvage.

chambre douze dernière nuit. j’ouvre la porte. couloir infirmer yaourt. c’est interdit. c’est mon dernier soir, il m’accompagne. cuisine vide chirurgicale. lumière blanche. bac évier plan de travail en acier brillent comme un appareil dentaire. l’infirmier est une brique de lait. il me tend un verre blanc comme un trou de mémoire et un yaourt sucré comme l’enfance.