En l’absence de direction

… et non, nous ne nous lasserons pas
d’aimer-relier trop fort
de tisser ces escaliers de marteler le réel
de panser les plaies qu’a fait le gel sur les legs du savoir
de tutoyer l’invisible
Tu ne remarques rien ? Ou plutôt ne remarques-tu pas l’absence de ce que tu devrais remarquer ? [1]

plus on avance, plus on comprend
l’élégance de perdre
les rejets sur les souches des noisetiers
on emprunte aux paysages – à peine, de quoi avancer
on prélève du sentiment, de l’intuition
là le schiste – là le thym – là l’odeur chaude, sèche
là le lavoir – écoute, là les pierres se souviennent
de mains de dos endoloris de patiences
là la place – là la grange enceinte d’été
les foins rentrés étaient terreaux des longues nuits
et la poussière n’avait pas
assez de mots pour les faire taire
là le sentier – là la croix – là le promontoire
là le calvaire – là la source à laquelle tous sont venus boire
j’ai un cœur de Salpêtrière
au service constant des urgences
de réanimation
des histoires
Ce qui a été compris n’existe plus.[2]

rien n’attend, non – rien n’efface l’appel, pourtant
ma mémoire disparate mendie des traces, des évidences
poétiquement
ça glisse les phrases
ça glisse le monde les jours les gens
Ce que je fais, ce n’est que la discipline d’une vie où aucun jour n’est férié.[3]

une brebis bêle, un chien aboie
il y a comme les pistes d’un langage en faction dans le paysage
une famille de résonance, je louvoie vers elle –
mais laquelle ?
ça glisse les phrases
ça glisse les jours les gens la terre le ciel
je n’ai jamais appris à aimer droit

[1] Citation extraite du film Pirates des Caraïbes : Jusqu’au bout du monde, 2007
[2] Paul Éluard, Le Miroir d’un moment dans Capitale de la douleur, 1926
[3] Pascal Quignard, Tous les matins du monde,1991

On ne peut pas accueillir toute la misère du monde

Je voudrais simplement m’assoir à côté de vous et me dire en silence. Déployer l’aura de ma
diaspora interne en partage de connexion. Mais que l’on scanne mes données de machine
humaine avec sa propre identité numérique circonscrite, je ne le souhaite pas ; je voudrais
inclure mon mystère en Bluetooth. Je voudrais qu’on n’aient pas à me demander d’où je viens
ou ce que je suis ou ce que je fais, si je rétorque je suis _ ou je suis _, je m’oublie ou
je me tronque. Le mot vient accentuer nos complétudes inénarrables. C’est ainsi que je me
rassure tard dans la nuit, à l’heure de pointe rageuse de ce que je ne parviens pas à dire de
moi.

Quand il y en a un ça va

Plus tard, j’apprendrai à me définir par le legs sauce Bourdieu, je gagnerai du temps pour me
réciter. Une phrase et le décor sera planté, interchangé. « Je viens d’une famille devenue
fugitive de son territoire pour cause de dictature mais moi je suis née ici ». Un récit narré, un
récit estampillé « enfant d’immigrés ». Si je réponds à vos questions qui n’en sont pas,
quelques mots-clés et vous comprendrez ma classe sociale antégénérationnelle, vous vous
figurerez peut-être même jusqu’à la disposition de ma salle à manger d’enfance, avec ses
meubles fats et ses vitrines à napperons d’un goût discutable. Vous m’interrogerez sur mon
métier actuel, vous me qualifierez aussitôt de transfuge de classe. Il sera trop tard pour un
court-circuit de mes clichés.

De ma vérité le partage aura échoué.
Vous vous exilerez secrètement de moi
Vous vous exilerez secrètement de moi
J’écris à l’heure de pointe des pensées rageuses contre ce que je ne suis pas parvenue à dire.
Toutes ces voix dans ma tête, toutes ces voix, là. Dans ma tête. Et qui ne sont pas les miennes.

Et toi, tu viens d’où ?

Je ne réponds désormais plus à cette requête de mes interlocuteurs, si la situation m’y
autorise.

Quinze ans
Un vieux lit bateau ivre
Tantôt il a été calèche, caravelle
Il tanguait
Tantôt une île et la nuit suivante un cachot
Mais ce soir
– Quel joli soir pour jouer son enfance –
Le lit ne bouge pas

C’est peut-être parce que ton épaule mon épaule
Ta bouche à mes cheveux et ta main sur ma joue
Que le lit est comme une planète
Plantée-là
Elle s’y pose
Une clope
Un carnet
Un bic et un briquet
Barbara en B.O.
Elle en tremble
C’est parce que dans mes reins
Quand ton souffle me frôle
C’est parce que tes mains

Elle chante et ça lui fait tout un tas de choses innommables
Elle monte le son pour ne pas qu’ils entendent sa voix à elle qui change car elle est une
diva avec dedans qui s’ouvre le coffre d’une amante
C’est par
Ce
Que
Je t’ai
/
ai…
me

Le pouls ralentit
Elle croit qu’elle est heureuse
Elle croit que cette fois ce qu’elle touche est de nouveau la joie comme celle d’avant quand
elle était petite mais une joie électrique – méconnaissable
Pas ces éclats de rire quand on se jette dans une rivière
Ou qu’un grand frère vous fait une grimace légendaire
C’est autre chose
Un vibrato
Total
Qui lui parcourt le corps
Elle s’allume une clope
Est-ce Dieu est-ce diable
Elle sent le ciel qu’on tisse à même sa peau danser

la meute

Il est tôt. Il fait froid. Le jour n’est pas encore levé.

En fait, tout cela est simple :

  1. Il faut endurer si l’on veut accomplir des choses dures. — Alex Honnold.
  2. En travaillant profondément trois, quatre heures par jour, on avance vite. — Un entrepreneur à succès pendant que je passais l’aspirateur.
  3. La première — et pratiquement la seule — condition d’un bon style, c’est d’avoir quelque chose à dire. — Schopenhauer
  4. Il faut essentiellement veiller à maintenir le super-objectif et la ligne d’action principale et se méfier de toute tendance extérieure et de tout objet qui soient étrangers au thème principal. — Stanislavski
  5. Les lecteurs y croient jusqu’à ce qu’on leur donne une raison de ne plus y croire. — Robert Mc Kee, certainement d’après John Gardner.

Et aussi : Il y a des journées moins pourries que d’autres. — Mud.

Allez, au travail maintenant.

Après quelques mots à peine, l’immeuble dans lequel il besognait, de même que toute la ville, toutes les autres villes et tous les paysages furent effacés par l’explosion. Le ciel vira à l’orange, puis au violet. Peu d’êtres vivants survécurent à cette matinée : quelques bactéries, aucun métazoaire. À trop combattre, la meute avait fini par perdre.