Je suis spectrale dans la ville. Je crois que je ne suis pas une identité remarquable. Les cieux du Truman show ne sont pas réels. Le bruit des cours d’école est celui que je préfère. Je ne sais pas si ces enfants font partie du jeu.
Il existe des rues où je ne rencontre personne et il y a les autres.
Il y a les rues peuplées d’individus qui ne détournent pas le regard. Il y a ces rues où des individus semblent me voir. Ces rues où sont interdits les fantômes. Ces rues me font du bien ou du moins ces regards de ces individus dans ces rues me font exister et me font du bien ou du moins pas trop de mal. La plupart du temps je peine à exister parce que toutes ces voix dans ma tête, toutes ces voix, là, dans ma tête, m’empêchent d’être dans mon corps et quand la matière de la matière de la matière reste inchangée et spectrale elle aussi, vos yeux sont un remède à mon exode. Exister, se tenir en dehors de soi en survivant précaire devient doux et même si je doute des nuages des écorces scellées aux mornes vagues, vos iris de cristal me donnent parfois la force de participer au carnaval de façon courtoise ; pour cela je vous dis merci.

J’entre dans la mer.
Je sillonne des kilomètres de lianes molles qui dessinent des rhizomes et scrute les dépôts gris turquoise que mon air pénètre avec une fulgurance incroyable, je n’aurais pas cru. J’ouvre grand. Je pénètre l’eau, je fais des bulles. Je sors de ma bulle, tu as vu. Je vais voir ailleurs si j’y suis. La mince pellicule saute et je ne suis plus qu’un fœtus aux pieds palmés mouvants. Je mute par le mouvement. J’accède à une autre qualité. N’étant plus rien, je suis un peu le sel le soleil son reflet le ciel les alluvions qui s’additionnent pour former le mot monde dans ce qui reste et se dissout.
Ainsi nous disons l’espace en excédant les frontières. Ainsi, nous sommes immensément.

j’ai collé mon front contre la vitre sale 
comme tant d’autres l’ont fait avant moi 
je partage avec eux 
le va-et-vient du train 
les pensées fécondes 
le regard qui ne se pose
sur aucune ligne de fuite 
je me solitude 
je suis moi au milieu de tant d’autres 
je me replie au creux de vous 
comme on s’entend enfin parler
entre deux silences
je me replie en votre corps
masse humaine qui entre et sort 
je me solitude 
être parmi vous c’est me sentir seule 
mille vies mille inconnu.e.s mille rencontres 
mille pensées obscures ou obscènes
mille tristesses cachées au fond d’un sac 
mille tendresses au bout de vos doigts
et dans vos pupilles éprises du soleil
et dans l’écho de vos voix
je m’entends enfin penser
mes yeux gobent le paysage sans le fixer 
alors j’écris sur mon papier de verre 
les ongles plein de terre
le front collé à la vitre sale 
les silences qui me racontent