Je porte ta peau en manteau. J’ai quitté mon corps pour le tien. Ta chair est mienne, il n’existe plus de retour possible. Tes cicatrices marquent mon cœur, ma musique épouse la tienne. Plus de frontière, ton corps a avalé mon corps et je l’ai laissé faire. Je sens ton regard envahir mes yeux, ma langue emplir ta bouche. Mes larmes roulent sous tes paupières, tes lèvres ne quitteront plus mon visage. Mes doigts vivront au bout de tes mains. Sens-tu mon souffle courir dans ta poitrine ? Ton murmure mourir au creux de mon ventre ?
Nous ne sommes plus qu’un, bancale et incohérent.
Nous ne sommes plus qu’un, plein et vivant.

Elles essaient. Chaque jour elles essaient un peu plus. Elles cochent les cases d’une liste sans fin. Elles pensent, elles espèrent qu’un jour elles auront tout cocher, que les cases vont s’envoler, mais ce jour n’arrivera pas. Elles le savent mais ne peuvent pas se l’avouer, elles risqueraient de tout lâcher. Et elles ne veulent rien lâcher. On dit qu’elles sont capables, que c’est comme ça, qu’elles doivent y arriver parce que c’est l’ordre des choses. Elle doivent trouver des solutions pour étirer leurs journées et multiplier les heures. Elles imaginent, cherchent, interrogent mais elles ne trouvent pas de réponses parce qu’il n’existe pas de solutions. Alors elles continuent de continuer, elles avancent face au vent, dans un corps qu’elles ne reconnaissent plus et des émotions qui dégueulent de leurs poches. Certaines sont tristes, vraiment tristes, surtout celles dont le corps commence à s’exprimer. D’autres sont heureuses, vraiment heureuses, surtout celles qui avancent sans trop y penser. Mais toutes sont fatiguées. Elles sont fatiguées. Elles ont envie mais pas de tout et pas tout le temps. Elles aimeraient avoir plus envie, mais elles n’ont pas de solutions pour ça non plus. Elles ont peur et elles ont mal, mais elles ne disent rien. Elles essaient plus que quiconque. Quand elles ratent, elles ne peuvent pas s’effondrer. Elles ne peuvent pas. Elles courent, tout le temps. Après tout et après tout le monde. Elles sont en retard. Elles ne cocheront pas cette case ce soir.

tu repars aujourd’hui 
je te tiens encore un peu 
mes canines dans ton plexus
je dévore tes yeux ta colère 
tu te concentres sur tes tartines tes œufs 
je suis étriquée dans ton corps qui s’éloigne
étriquée de la gorge à l’estomac 
dans tes jambes qui repartent pliées dans le bus et 
tu t’en vas 
c’est moi qui marche sans me retourner car 
partir c’est plus facile que de rester 
pas vrai ?
bien que je reste à habiter dans ton corps et surtout 
je te sens tracer des sillons sous ma chair
ils vont profond ils creusent 
ils tanguent donnent la nausée 
parcourent le système nerveux 
appartiennent à un corps qui n’appartient à personne 
ils vivent après ceux qui n’ont pas la force d’abandonner 
Ils s’engouffrent dans les millions de minuscules trous 
qui existaient déjà 
transpercés activement
ils poinçonnent le corps comme preuve d’un passage vrai 
reniflent les trous les issues 
conservent l’odeur intacte de la matière disparue 
ils plaignent ils passent ils traversent
normalement 
ils remplacent les textes gravés sous la peau 
dans la doublure du visage des membres du tronc 
ils répètent
ils déchirent
on ne sait pas comment on se déchire 
on n’a aucune idée des sillons 

Je sillonne les draps où tu creuses ton absence – ton sommeil soc dans les terres qui pourrissent en moi. Ton silence sévère mon visage, je crispe tes mâchoires, serre l’anneau obscur de ta gorge mes mains autour de tes coups perfides, tu sarcles mes mots là où ils naissent, là où ils paissent. Je suis jachère et tu cognes ton front entre mes hanches et tu griffes mes flancs des faucilles de tes ongles. Tu hurles loup sous le butoir des lunes, je glane les pluies au-delà de tes paupières, nous ne vivons qu’aux lisières de nous-mêmes.
*
Elles invectivent le ciel de n’être pas élues, claquemurent le monde dans des tissus de mensonges, elles sont un fil de chaines. Elles se dérobent sous les parois du barbare, se rient des traces de boue laissées dans les yeux qui sont venus trop proches, séquencent le tendre jusqu’à les rendre aumônes. Elles sont deux, elles sont foule, elles sont nuées de désirs et d’arrogance, elles sont buées qui postillonnent le mépris. Venins des bords des lèvres, elles vivent dans les replis de leurs refus, vipères dans les herbes hautes de leurs secrets.

1-INTERIEUR 2-EXTERIEUR

je t’ai peu regardé dernièrement, tu n’es plus dans mon champ de vision. où est mon amour pour toi. écoutes-moi encore un chouïa si ça te dit. parce que tu sais je suis en train de partir un peu. ça semble inaudible. c’est très petit. et tu fais comme si tu ne voyais rien. où est ton amour pour moi. te souviens-tu du goût de ma bouche. du pli de mon ventre. de la douceur de mes yeux sur l’ensemble de ton corps. voudrais-tu me dire que tu y es encore pour quelque chose. que ta nuit bascule. que ton cœur intranquille va rencontrer mon cœur d’attaque. C’est mince toi et moi encore toi et moi.

nous sommes sociologues, philosophes, politologues, archivistes, écoutantes, rapporteuses et poètes, nous sommes la joie. rien à justifier. nous sommes l’ensemble de vos contrariétés. le bordel dans vos vies. les trous qui se remplissent. le tout qui n’existe pas. les filles qui dorment en cours. qui traduisent dans les garages. qui dansent en salle de bain. qui sortent des shows télé. les meufs des trottoirs. qui enfilent leurs rollers. qui collent la nuit. le jour. sur ta maison. sur ta gueule. nous sommes celles qui vous voient. celles qui avancent. coupe, coupe. vas-y coupe. ça leur manquera pas, pardi.