Stupeur

Je me suis accrochée à mon corps mais tout mon être intérieur s’est envolé.
Je me suis vue me soulever vers le néant.
La stupeur, tu sais, c’est un coup de poing invisible qui transperce tes tripes.
La stupeur c’est le bonheur qui s’en va, d’un coup, vois-tu, qui brouille tous tes sens comme un jeu de piste sans fin.
Je n’ai même pas eu le temps de respirer, de m’habituer que je n’étais déjà plus là.
J’ai basculé dans ce froid irréel d’une douleur imprévisible.
J’étais dans une vie, puis en une fraction de seconde, la stupeur m’a tout fait perdre.
Le goût de moi, le goût des secondes d’insouciance, la saveur de mes croyances, le repos de mes certitudes et la beauté de ma confiance.
Elle a crié à l’impuissance, à la désolation.
Sais-tu que je suis morte de mes espoirs, de mon bonheur?
Une fraction de seconde pour que le rose devienne noir.
La stupeur, c’est l’accident de ton présent alors que ce n’est plus toi qui conduis ta vie.
Oui, je suis sortie de mon corps, de mon âme, de mon présent pour une destination interrompue de connaissances, de contenances.
J’ai volé dans les ténèbres de l’autre.
L’autre m’a happée, m’a dévorée. Il était l’agneau, il est devenu le loup. D’un seul coup la stupeur a changé le conte de ma vie.

N’étouffe pas ce feu en toi

Pourquoi tu refuses de voir ce qui est pourtant là, sous tes yeux. Pourquoi tu te réfugies dans l’ombre sans cesse. Pourquoi tu enfermes cette lumière qui cherche à émaner, qui tente de se frayer une issue. Comment tu peux ignorer une partie de toi comme cela. La façon que tu as de mettre l’amour au centre. Le souhait que tu poursuis de faire renaître le désir chez les autres.
Pourquoi tu ne te l’autorises pas à toi aussi. Pourquoi tu crains tant la clarté. Elle ne fera de mal à personne, elle ne se présentera pas vitesse lumière, débordante, brulante, explosante. Non, elle éclairera seulement la route à d’autres âmes aussi tortueuses que la tienne. Elle te consume si tu la gardes captive et d’ailleurs quelle injustice tu commets en la séquestrant comme cela.
Desserre l’étreinte de ce que tu gardes pour toi, n’étouffe pas cette ardeur. Tu es une flamme vivace, tu es incandescente, tu es insaisissable, tu es désir. Ce feu ne brûlera les yeux de personne, tu n’es pas Dieu tout de même, ne te perds pas dans cette chimère. Tu n’as pas le pouvoir d’éclairer le monde, juste quelques vies à côté de la tienne. Tu peux être Prométhée. Celle qui jure seulement d’éclairer le coeur de ses semblables. Celle qui ne les laisse pas s’enfoncer dans l’ombre. Celle qui rayonne pour diffuser cette lueur précieuse et tendre.

Les aïeux

Voyez dans les rêves
ceux qui regorgent d’encre
voyez ces fantômes fardés
de signes noirs et rouges
ces fantômes nus
à la peau transparente
le front tatoué
de leurs vieilles mémoires.


Voyez comme ils nous visitent
la nuit sentez
comme ils cherchent
la chaleur de nos corps toujours
se glissent sous nos draps
fluides dans leurs mouvements
mais tellement habilles
qu’on les croirait vivants.


Les miens sont au nombre de tant
je les appelle par leur nom
mes bras doucement les enserrent
près de mon cou
contre l’oreille
je les serre un à un
afin qu’ils ne partent pas
tout de suite
pas tout de suite
pas encore
pas trop vite
je les écoute
j’entends leurs souffles
et leurs murmures
j’entends leurs rires
et leurs plaintes
jusqu’aux dernières lumières éteintes
je les écoute
ils sont là.


Et puis comme vous
comme toi peut-être
je ferme les paupières
quand ils me disent
« endors-toi, nous veillons.

Plus près toujours plus près
les fleurs d’une graminée
infimes traits de pinceaux
strient la clarté
de commissures intimes
sous les paupières aussi
l’iris recousu à l’ourlet
des crépuscules
plus près toujours plus près
les couronnes au bord fin
se brisent dans l’eau
noire d’une mine d’or
se rétracte dans la vase
des milliers de pétales
une offense se dissout
des yeux se multiplient
plus près toujours plus près
des cernes bistres
bas-reliefs organiques
s’amoncellent en cavernes
préhistoire d’un visage
un cercle se colore d’écales
une mandorle horizontale
plus près toujours plus près
repose un corps blanc
des draps froissés de veines
une irisation tout autour
zone sensible|ductile
plus près toujours plus près
une mangrove entre les cils
des poissons brûlants
des flashs immémoriaux
piétinent les vaisseaux
la vue s’embrase
transfigurée
plus près toujours plus près
du noyau condensé|écorcé
où se resserre la terre
ultime sursaut avant de fondre
dans les bras jaunes
du soleil.

Il n’y a pas de petits brûlés

« C’est trop beau ce qu’il y a dans ta tête tata. »

Voilà.

Aspérités qui s’envolent, déclic en cataclysme et puis

Scène d’urgence, comment j’ai entrepris l’urgence, comment je me suis promenée sur la crête de ma peur pour ressentir la montagne par la sève de mes pieds

Dans l’urgence je cours ou je m’allonge, je suis tellement allongée que je grandis des pieds à la tête, mon urgence rend tout fugace et saccadé et me crispe dans un paradoxe : avec l’urgence le temps se dilate et c’est long, à sa façon l’urgence agrandit le temps, le rend musqué et plein de bruits d’abeilles

Dans l’urgence l’espace s’organise en rangés. Nous devenons des bouts de viscères parallèlement agencés, brûlants, terreux, sanguinolents, silencieux, endurants, vieux, plus vieux, tant on a de temps devant nous. Mon urgence me piège parce qu’elle rassure mon corps fourbu en mettant au rebus un temps mon court-circuit nerveux.

Après, toujours, comment j’ai fait

Après, toujours, comment c’est possible

Après, au pendant qui est juste avant après, comment j’ai déposé ma tête dans le coton pour qu’elle devienne papillon, comment j’ai dévié l’accès de mon fleuve de mots vers le séisme de ma peau, de ma viscérale tempérance, de ma contraction épidermique, de mes pores, comment j’ai exsudé l’angoisse en remettant mon urgence à sa place, sur une table, entourée de gens qui cherchent avec moi le sens à tout ça

Il n’y en a pas

Tant pis et puis tant mieux

Mon urgence est regardée sous toutes les coutures, envisagée au gramme près, combattue goutte à goutte et lentement tout au long des heures qui s’écoulent, jusqu’à ce que

Et puis

J’arrête de chercher l’issue, j’arrête l’issue, je prends une plume sur mon drôle d’oiseau et dessine délicatement la porte de devant, l’une d’elle, je ne sais pas laquelle que déjà, elle existe

Appuyée sur le bois, la main sur le cadre qui forme la porte et debout dans l’absence de lumière, une petite fille

« Bonjour, qu’est-ce qui vous arrive ? Vous avez peur de mourir ? On va voir ce qu’on peut faire. »

Il y a une femme, on dit qu’elle est schizophrène mais elle tout ce qu’elle dit c’est qu’elle voit un pygmée. Il l’accompagne partout, il ne dit rien, il ne dérange pas. C’est une question de contexte après tout. Il y a une autre dame, on ne lui demande rien et elle dit « franchement je ne pense pas me suicider ». Il y a un homme, on lui propose une sortie pour qu’il voit autre chose que sa solitude, pour changer un peu, et il dit « franchement je ne vais frapper personne je vous jure ».

Mon urgence s’effritant lentement au son régulier du bip qui scande le flux et le reflux de mes émotions, il y a un homme, comment je l’ai vu passer l’année dernière, au début de tout ça, dans le couloir. Actuellement il est désormais face à moi, je ne sais pas quand c’est arrivé, il a sa tête enveloppée de blanc avec seuls les yeux et la bouche et le nez exemptés de soins parce que, il faut bien vivre j’imagine. Je vois au fond de ses yeux qu’il n’y croit pas. Même sans voir il doit bien avoir remarqué qu’il ressemble à une pochette surprise. Sous ce linceul attend le visage de Lazare. Retour de flamme. La mort a passé une tête mais non. Ses yeux sont en butte avec la réalité mais c’est peut-être à cause de la drogue : il a moins mal mais le réel la drogue elle s’en fout.

A force d’attendre, je n’ai plus dormi, je n’ai plus mangé, j’ai construit cette pensée qui est venue se déposer comme une petite pluie fine sur mes électrodes, qui se sont lentement dissoutes et alors il était temps de partir.

En sortant je croise le regard de mon compagnon le grand brûlé.

*

J’ai envie de dire quelque chose mais je ne sais pas quoi dire à quelqu’un qui a des yeux sans visage. J’ai peur de faire mal, j’ai peur comme de transpercer le si fin film par lequel la grande ruche hospitalière tente de restaurer ce qui est parfois plongé dans les abîmes du vivant.   

A la toute fin, ainsi, je me dis qu’il n’y a rien au-delà de l’urgence, rien à dire,

rien de suffisamment grand et beau à dire. Alors la petite fille s’assoit auprès de lui, je l’imite pour faire bonne figure, enfin si on peut dire, on ne lui demande rien et elle dit

« Bonjour, qu’est-ce qui vous arrive ? Vous avez peur de mourir ? On va voir ce qu’on peut faire. »

Cet être aimant

C’est une force irrésistible. Cette attirance qui te fait lever la nuit, pour rien, puisqu’il n’est pas là. Enfin, si, tu le sais toi qu’il est là, tout ton être le ressent, toute ton âme te le crie. Là, c’est ici et partout à la fois puisque cette attirance envahit ton espace. C’est une force irrépressible. Cette attirance qui prend toute la place dans ta tête. La place de ceux qui t’entourent, de ce que tu aimes, la place de ce que tu penses. C’est une force incontrôlable. Cette attirance vers la deuxième partie de toi. Tu le sais toi qu’il est connecté puisque tout te le rappelle : l’air que tu respires, le livre que tu lis, les couleurs de l’oiseau. C’est une force indomptable. Cette attirance qui te fait oublier qui tu es. Enfin, si, tu le sais toi qui tu es, tout son être le ressent, toute son âme te le crie. C’est une force obsessionnelle. Tu voudrais y échapper mais c’est impossible. Tes yeux écoutent sa voix, sa peau effleure ton oreille, tes mains devinent son parfum et ta bouche garde le goût de son image, comme une deuxième partie de toi… Cet être aimant.