Je parle comme une voiture sur l’autoroute du sud
Je parle comme un enfant dans la forêt
Je parle comme deux singes assis
Je parle comme un oreiller qui attend
Je parle comme une main grande ouverte
Je parle comme un signe inconnu
Je parle comme une flamme dans la tempête
Je parle comme la neige sur la mousse
Je parle comme un café bien serré
Je parle comme les sanglots dans les violons
Je parle comme un caddie qui zone
Je parle comme une femme qui s’est maquillée sans miroir
Je parle comme d’autres fument
Je parle comme on ne m’a jamais demandé de le faire
Je parle comme si c’était la dernière fois
Je parle comme on désespère d’aimer
Je parle comme la mer siffle
Je parle comme un lundi alors qu’on est jeudi.
Mois / mars 2021
Je veux glisser ma main dans la tienne et dire je t’aime en mode soutenu et te rattraper si tu tombes je ne sais pas du train et kidnapper ton odeur au pluriel et mettre ta bouche sur repeat quand elle dit oui et imprimer ma joue là où il y a tes poils ta peau ton coeur les uns au-dessus des autres et te dire oui même si tu ne m’as pas posé la question et composer un livre avec la somme de tous tes messages et jurer une fois pour toutes que c’est pour la vie et éclater de rire pour rassurer mon aveu et signer mon nom lové au tien et jouer à chat avec la mienne et ne pas mettre un point à la fin
Poème du trou
Debout plein vent devant les mâts des bateaux quai Rive Neuve ou quai des Belges. J’attends mon tour. Les mâts produisent un son de métal et de cordes. Les filles ont retroussé leur pantalon et J’imagine que je suis le petit espace de peau nu entre. Je ne fais rien d’autre et l’air est plein de savon. C’est à cause des touristes que l’air est plein de savon et c’est à cause des touristes que le savon est si proche de la fin de la mer qu’on appelle le port où il y a le métal et les cordes et les bois. ALORS Je ne sais pas encore demain le trou dans le sol, que je tomberai. Et la dame me prend le bras et me relèvera et me dit vous pouvez debout ? Et moi oui je peux c’est juste le trou. Et elle vous êtes sûre ? Et moi oui c’est juste le trou là vous voyez- je lui indique le trou avec mon doigt- aux pied de l’arbre micocoulier le trou rempli de mégots et de papiers et de choses déformées par le temps qui passe et aussi le temps du ciel. Et elle dit oui le trou, c’est le trou mais la ville trouée, elle est faite avec les trous, c’est le tissu entre c’est les trous. Je lui dis oui il faut y penser il faut regarder où on marche et penser le tissu où on marche la ville. Elle dit oui regardez où vous mettez le pied si c’est un trou ou pas. Il faut faire attention. Et là je me dis mais faire attention oui c’est à ça que je pensais quand je marchais sans voir où. Faire attention parce que tu n’avais pas fait attention et j’étais en colère et je marchais en colère sans faire attention où juste ton attention je ne sais où et je suis tombée.
Je t’oublie comme ce jour de décembre où le sourire aux lèvres tu m’as tuée en me disant c’est pour ton bien et que ta mère m’a dit faut pas pleurer pour rien
Je t’oublie comme la caissière du cinéma plus belle qu’Emmanuelle Béart et Ornella Muti réunies tellement belle que moi je serai moche toute ma vie
Je t’oublie comme on laisse un tout petit enfant se débrouiller sans son père parce que voilà il est mort
Je t’oublie comme quand dans la campagne on s’est accroupies toutes les deux complètement hilares et ensuite on
s’est appelées Soeurs de Pisse on savait pas que c’était un mauvais présage
Je t’oublie comme la condescendance personnifiée derrière un bureau de haute autorité le CV tenu du bout des doigts au-dessus de la poubelle mes pleurs dans la voiture après en rejoignant l’homme que j’aimais qui finira par me quitter pour la caissière du ciné devenue caissière au supermarché une héroïne n’empêche aujourd’hui
Je t’oublie comme ta subite indifférence après l’intense fusion narcissique qui ne reflétait que toi-même quand je croyais que tu m’aimais comme moi je t’aimais plus qu’une soeur
Je t’oublie comme un chant perdu qu’on reprenait avec le coeur qui bat la chamade à tout rompre et puis tout s’est rompu
Je t’oublie comme on laisse une ado grandir sans sa mère parce que voilà elle est malade elle va à l’hôpital et les enfants ça pousse comme du chiendent alors j’ai poussé quand même
Je t’oublie comme le venin qui s’échappe de ta bouche écarlate mais je sais aujourd’hui qu’on n’a plus entièrement le même sang je m’en ferai plus du mauvais pour toi jamais
Je t’oublie comme ce pouvoir qui a enflé ta tête tellement que t’arrives plus à distinguer la finesse de la vulgarité
Je t’oublie comme les voyages les vies fantastiques les rêves de grandes villes ou de bords de mer deux enfants et même trois et briller dans la lumière et l’admiration pour le talent le travail accompli le nom qu’on laissera dans l’Histoire
Je t’oublie comme tu as oublié de me dire que mon père mort n’était pas mon père biologique comme on oublierait le lait sur le feu pas si grave on en rachètera on va pas en faire un fromage
Je t’oublie comme on vieillit on s’aigrit on s’empâte tellement qu’on devient sec et mou à la fois et qu’il vaut mieux tirer la gueule parce que c’est toujours la faute des autres en tous cas pas la tienne
Je t’oublie comme le visage de Madeleine caché sous son masque dans la fenêtre entr’ouverte elle entend mal et ne lit plus sur mes lèvres invisibles c’est le monde qui a changé jusqu’à sa porte
Je t’oublie comme le chagrin et le ressentiment qui se débinent en même temps quand la lune fidèle éclaire ma nuit et mon jardin et passe la main au soleil du matin qui chatouille mes paupières et que je lis un texte d’Amandine Monin
Je t’oublie comme on caresse un bon chat qui se love contre soi sous la couverture d’un livre au bord du poêle qui sereinement crépite
Je t’oublie comme on s’accroche à la beauté à la bonté aux mains tendues aux coeurs qui aiment sans miroirs sans failles ni comptabilité aux coeurs qui restent aux âmes douces aux doigts qui courent sur les touches du piano
Je t’oublie comme on déroule le pied droit du talon aux orteils puis le pied gauche pareil et ainsi de suite jusqu’au vaste horizon
Nos lits sont des continents différents ;
Le parquet, des mers jointes.
Maintes mains de pieuvres nous séparent
Le slam d’une sirène nous éloigne
Des visages – dans la marine, on se charge de visages.
Les portes n’ont pas d’autel
On s’arrête jouir dans des hôtels.
J’assume sans hâte les échecs,
Les trahisons, je les paye par chèque.
Je défie des ports trop blindés
Je me défais les lèvres basses
Incapables de retenir les nerfs qui lâchent.
Je jacte sur des flancs
Le flot blanc recouvre presque la coque
La nuit nous apporte son front d’étoiles
La nuit porte à son front des voiles
Tandis que les doigts cerclés continuent d’alanguir
D’épuiser, de guérir
J’ai puisé dans l’eau l’amer et le salé
Je l’ai tamisé dans une salière
Pour sortir, j’ai remis le pull sale d’hier
J’écoutais à l’onde gonflée et déjà lourde
Les calanques se frotter
Nos lits n’ont pas bougé:
Tout près, nos continents.
Uppercutée
Je vois. Ou peut-être pas. Peut-être que j’imagine. Peut-être que c’est un piège, juste une image. L’image d’une image. L’image dans l’image.
La beauté brouille ses pistes. La beauté abat ses cartes. Sans joker, beauté brute, immédiate.
C’est l’image d’un soleil, l’image d’un éblouissement, d’un choc, d’un aveuglement.
La première fois, c’est un grand silence à l’intérieur. L’effet tenaille à rompre les organes. L’effet grenaille à piquer les paupières.
La deuxième fois, j’étreins ce que je vois. A m’en étouffer. Je m’ébouriffe, je me dézingue, j’ingurgite à m’en déglinguer l’œil. Tant d’étincelles tant d’éclats.
Et à chaque fois je me prends un uppercut. Un doux et long uppercut. Gros shoot. No bluff. De plein fouet. J’en ai plein la tête. Plein les veines. J’en suis pleine, c’est en moi. Cela diffuse, cela
diffracte, cela reste longtemps.
Après, je me dis que je sais. Je connais cette émotion, je la reconnais. Je suis prête. Elle peut venir, la beauté. Toute la beauté du monde. Je l’attends de pied ferme. Elle peut me frapper en pleine face, la beauté. J’encaisserai.
Poème pour J.O.
Il balaie devant sa porte. Grand lunette glabre, voûté. D’autres attendent, rien. Ils sont fous dans le château et fous dans la prairie et les autres balaient devant la porte. L’âne est fou aussi. Parce qu’il a conscience de parler. Du parasite du parler. Ceux qui balaient l’ignorent. Dans le bois les violettes ont percé. Elles violettent. L’odeur est un événement. Là bas le jour ne naît pas de la nuit. La nuit ne divise pas le temps en jour. Il a plu et les pages du temps se sont collées. La nuit reste la nuit pour ne pas dormir. Pour tenir le mur de la nuit. Le corps de pierre s’échappe d’une cigarette et monte au dessus du massif central planté de gros dahlias pourpres. Tous les habitants aiment tenir les fleurs à fleur d’une fenêtre, dans l’embrasure d’une porte, au bout du banc de bois. Les vieux n’ont plus de dents mais ils ont un sourire et un chant. Quand la cabane a brûlé les dahlias sont venus porter l’eau pour éteindre le feu. Ici c’est comme ça, les fonctions sont variables et personne ne se prend pour sa fonction. Ce soir l’âne à la cuisine affûte son couteau.
Le chausson aux pommes passait de sa main gantée d’un cuir léger à la mienne pleine de feutre, de son manteau d’hiver aux effluves d’ambre à ma joie impatiente. Il tenait ses promesses. Le moelleux sous les doigts sur les lèvres, le sucré autour de la langue, le cœur regonflé à chaque bouchée, la récompense d’un petit corps avide de tout ce qui remplit, une dose d’amour à l’insu de tous.
La main gauche dans celle de ma grand-mère, la droite réservée au chausson.
Derrière
le chahut les cris les moqueries qui fracturent
Devant et bientôt dedans
la chaleur de ma maison du sourire de ma mère qui va rentrer elle aussi ma chambre qui m’attend
depuis le matin
Dedans et dans mon ventre le chausson aux pommes
Dehors ce qui m’arrache au doux au chaud au sucré.
Je marche, mon téléphone décompte, j’accélère, mon téléphone confirme, mes yeux cherchent, la
pluie s’invite, mes sourcils se froncent, mes mains me recoiffent, j’accélère. Ce café m’abritera.
L’eau ruisselle, le sol éponge, mes yeux hésitent, mon cœur bat, mes yeux comprennent. Ce visage
sourit, mes yeux savaient, ce sourire s’avance, ce sourire parle, ces yeux insistent, la pluie
s’immisce, Simon raconte, la pluie se rapproche, mes cheveux frisent, la pluie rapproche. Simon
attend.
J’attends. La porte s’ouvre, la foule s’engouffre, les mains s’hydro-alcoolisent, les pieds se
déchaussent. Simon s’immerge, les ombres mentent, je m’immerge, les ombres tourmentent, les
lumières dansent, nos corps s’imprègnent, la chamade temporise. Une porte se referme. Le son
monte, la géométrie poétise, le blanc pulse, le noir trace, la magie explose. Nos corps se déforment,
l’écran nous absorbe, les miroirs enflent. Simon ondule, je souris. Simon ondule, je filme. J’espère.
Simon se tait.
Mon téléphone sonne, Simon écrit, ses mots s’affichent, mon cœur lit.
Cela bouge
Cela touche
Cela secoue.
J’espère.
Simon sait.
Toucher la lumière
Derrière moi, je sème la poussière. À mesure que je marche, mon ombre s’étend jusqu’à la démesure ; le soleil me fait face. Il n’y a plus rien que je cache dans l’écran de ses rayons. Ma rétine en sourdine, le soleil m’aveugle.
Je me souviens de cette chanson comme d’une complainte. Je ferme les yeux. Je sens les caresses des arbres qui frôlent les rayons du couchant. Sous mes pieds, le sol accidenté m’offre un léger déséquilibre. Je m’accroche à lui comme à un symptôme d’ivresse. Je marche comme sur un fil. Je continue ; seul.
En équilibriste, mon cœur fait des bonds un pas sur deux ; même pas sûrs d’eux !
Cette mélodie résonne en moi. Elle m’arme pour ne pas m’arrêter. Je ne sais qui de moi ou de l’astre du jour se couchera le premier. J’ignore s’il me laissera voir la nuit.
Autour de moi, l’ombre finit par noyer le ruisseau. Le plan incliné d’un or rutilant comble mon visage. Je n’entends plus l’écoulement ; mes poumons se crispent à chaque inspiration. Mourir un 14 juillet, c’est continuer un peu l’artifice d’une révolution, me dis-je soudainement.
En ce jour de février je regarde les bourgeons sur les branches. Je vois flotter des plumes devant le plus gracieux des agrumes qui se gorge de sang.
J’aurais beau, j’aurais beau…
La beauté est un bourgeon en train de germer face au jour qui s’éteint.