Pour celles qui font des drames, qui ruminent des épingles, qui tournent en boucle leur linge sale dans leur ventre
pour celles qui vivent clouées au lit du plomb dans les plumes sous le ciel du plafond
pour celles qui ont tout misé sur un nouveau départ et qui rentrent dans leur trou aussi grises qu’une souris
pour celles qui se tapent la tête contre leurs propres murmures
pour celles qui s’assoiffent de regrets et s’abreuvent à leurs larmes
pour celles qui tirent le rideau sans faire leur révérence
pour celles qui tombent à genoux pour un oui pour un non hurlant jusqu’au dégoût
pour celles qui n’ont pas su pas osé pas fini et qui s’effacent avant l’heure de la disparition
pour celles qui saignent des larmes tant elles ont à pleurer
pour celles qui s’abritent dans les brindilles de leur peau aussi fragile qu’un nid d’oiseau

quand les puissants seront déchus nous affolerons le monde
quand les gagnants auront perdu nous brandirons nos échecs comme des reines
quand les conquérants seront vaincus nous clamerons nos victoires de rien
quand les vaillants n’auront plus de courage nous leur offrirons nos forces de souffrantes
quand seuls l’art et la beauté nous sècherons nos larmes
quand seuls l’océan et l’écume nous voguerons sur nos vagues à l’âme
quand seuls la brume et le vent nous referons surface
quand seuls l’éclair et la lune nous nous tournerons vers le soleil

de nos vies effleurées un parfum reste à naître
chaque jour entre nos murs mille oeuvres à enfanter
notre survie signifie encore plus que la vie

À l’enfant en soi

tes fragilités sont une rousseur automnale 

où meurt le superflu quand mature ta sagesse

la peur de l’abandon y tiens-tu ? 

Est-ce elle qui te tient ou toi qui la tiens ?

Lâche-la comme l’arbre laisse choir ses feuilles

dans ta saison prochaine sur ta branche éternelle 

tu verras fleurir le lien à l’autre 

vermeil à l’égal des fruits de tes œuvres abyssales

ta vulnérabilité nue tel un ver est une force 

qui creuse les galeries de ton âme pour atteindre la lumière

dans la sombreur sens la plénitude des verdeurs qui te couronnent

Avec la partition des remises en questions

crées une symphonie de guérison

le doute n’est qu’une goutte dans l’océan

l’inconnu n’est qu’un vertige pérégrin

jamais on ne tombe d’une falaise en la regardant d’en bas

jamais on ne se noie dans une goutte d’eau

sinon en étant prisonniers prisonnière de ses imagos

leur issue est dans l’aube qui dépasse toutes nos blessures 

laisse toi guider par le fil de lumière qui mène à toi

l’amour

La récompense de tes efforts papillonne

de ton printemps qui bat des ailes

dans les jours plus lourds que l’angoisse 

saisis-toi du ciel aquarelle

comme d’un argument pour vaincre la laideur civilisationnelle

l’hiver ne craint la solitude 

c’est pourtant dans son ventre que les graines d’espoirs sont semées

fais de même

la rosée manifeste sa pesanteur éphémère sur une fragile pétale 

comme elle pleure sans te cacher

ose mirer tes failles dans la beauté des larmes 

contemple ce sillon mon enfant

il est la verticalité qui chemine de ta cime à tes racines 

le reflet de l’amitié avec soi-même

dans cette larme puisses-tu percevoir le miroir de ta beauté intérieure

Rien ne se livre Tout se prend je rends ce qui ne sourit pas le pas sage est étroit ils étaient trois le roi est seul le sol est dur rude est le corps le mort siffle la scie est douce mon pouce sur ta lèvre je me lève le matin les marins ne se couchent pas elle accouche demain les mains pleines de savon les savants nous épatent les pâtes au saumon c’est bon ce rond me fait tourner la tête au fait tu m’aimes je sème un maximum les hommes sont étranges les oranges bavardent dans le panier les orages bavent dans les bananiers le nez gratte la grotte ferme.

Ce sera moi

Je suis là. J’ai une forme. Une consistance. Je suis matière. Tu peux me toucher. Me voir. Si tu t’entêtes à ne pas le faire, tu prends le risque de culbuter sur mes jambes assises par terre et de te faire mal. T’énerver. Regretter de ne pas m’avoir vu. De ne pas avoir voulu.

J’existe. Entends cela. J’ai un nom. Je suis verbe. Je résonne. Ma bouche fatiguée te parle. Tu le sais bien, sinon tu ne passerais pas vite comme ça, avec cet air de – j’ai quelque chose d’important qui soudain accapare mes oreilles et mes yeux donc je ne te vois pas mais sinon je pourrais – qui chaque jour, à chaque passant m’asphyxie un peu plus.

Mon corps est vivant. J’ai une odeur. Tu la connais. Tu as beau colmater tes narines avec toutes tes peurs, elle entre en toi. Pénètre ton cerveau, envahit ton système nerveux, te fait trembler. Elle sent mauvais. Elle pue. 

Tu dis c’est la saleté. L’alcool. La pisse. Ma bouche. Mes pieds. Mes vêtements. Mon chien.

Tu mens.

Elle exhale des relents d’échecs. Ceux que tu redoutes, enterres, vomis, combats, ignores. Que tu ne veux pas. Qui ne peuvent pas. Pas chez toi.

Tôt ou tard, tu me reconnaîtras. Peu importe le visage que tu me donneras, ce sera moi.

Ce rêve abandonné qui git dans le caniveau. Ce sera moi.

Cet être aimé, tué d’un dernier regard. Ce sera moi.

Ces promesses qui se meurent dans tes bras. Ce sera moi.

Cet enfant en toi qui ne te reconnait pas. Ce sera moi.

Cette douleur qui parfois te fusille. Ce sera moi.

Ce vide qui soudain t’avale. Ce sera moi. Encore moi.

Alors je ne te demande pas de m’exister. Je n’ai pas besoin de toi pour cela. Je suis. Et un jour ou l’autre je suis toi. Tu te reconnaîtras. Et tu choisiras. De me voir. Ou de butter sur mes jambes allongées sous terre. Et tomber.

L’invisible

Ma peau

Tu l’effleures de tes doigts

Et tu penses me toucher

Mes sons

Tu les verses dans tes oreilles

Et tu penses m’entendre

Mon image

Tu la couches sur tes yeux

Et tu penses me voir

Tu ne peux pas

Me toucher

Ni m’entendre

Ni me voir

Je suis celle

Qui se cache dans l’ombre

Qui ne s’habille pas comme toi

Qui ne parle pas ta langue

Qui ne cherche pas ton regard

Ni tes larmes

Surtout pas tes larmes

Alors s’il te plaît

N’essaie pas de me deviner

Dans les vents qui me frôlent

Les odeurs qui m’entourent

Les voiles qui me troublent

N’affute pas ton regard

Ne tranche pas la nuit

Laisse la femme que j’étais

M’accompagner sans bruit

Sans reflet, sans empreinte

Ne tente pas de la surprendre

Dans les jeux de lumière

Surtout, ne la fais pas fuir

J’ai besoin

Qu’elle reste près de moi

Qu’elle murmure les fantômes

Qu’elle chante le Muezzin

Qu’elle me rappelle qui je suis

Moi de la terre amputée

Moi de la fierté arabe

Moi de la grande histoire

J’ai besoin d’elle 

Mon invisible

Qui me laisse sa place

Pour que j’existe ici

Sans mourir là-bas

Je peux prendre un ami dans les bras. Je ne peux pas regarder longtemps dans les yeux. Je sais rire et pleurer. Je ne sais pas rester. J’ai peur du fracas. J’attends une parole pour me déployer. Je ne dis jamais reste. Je dis tu reviens quand. Je me souviens mais je ne me souviens pas de ma voix d’enfant. Je n’ai pas tout dit. Je laisse mon téléphone allumé la nuit. Je fais la vaisselle. Je ne fais pas semblant. Ni pour ça ni pour le reste.

Flou

à la croisée d’un dedans et du dehors – dans cet entre-deux flou – lunettes abandonnées vivre comme une myope – se nourrir de l’informe – être dans cette hésitation – masses sombres à peine mouvantes – taches blanches au sol – cela déborde contamine – le vert se fond dans le blanc ou bien l’inverse – de derrière la vitre tout n’est plus rien – le hublot de l’oeil se noie – c’est le temps de l’indécision – de ce voile cotonneux  capter les entours – les bambous de la rocaille sont des morceaux d’ailes – l’oiseau deviné sur la branche ne sera pas nommé – on parlera avec des peut-être ou des sans doute – faire fi du savoir –  douce impression d’abandonner toute certitude – ne pas chercher à forcer le regard – se dire tout est flou en souriant – prononcer le mot dans sa délicatesse – il a à voir avec le souffle – il est plein d’air et nous emporte – il nous détache de ce qui semble être – rien ne commence rien ne finit – se sentir un peu dans la marge – avec un goût de liberté sur la langue – ne plus chercher à faire le net comme l’enfant qui plisse les yeux face au tableau empli de signes– voir sans regarder – écrire ce rêve flottant – le nuage qui passe une vague figure – la buée sur une vitre une énigme – on flotte dans des suppositions – l’évanescence de vies secrètes – s’immerger dans ce qui ne se distingue pas  – ce qui est caché mais un peu révélé –  revenir derrière la fenêtre et regarder tomber la pluie – enfin ces longs tirets d’eau qui vont du haut vers le bas – ces rides verticales comme une grille – il fait flou entre ciel et terre – se tenir dans cette opacité du visible – se vêtir de ces contours imprécis – baignés de couleurs brouillées – cultiver cette vision évanescente – emplie de vibrations – dévoilant et voilant des images – ce qui est le summum c’est la rêverie devant le feu – les flammes aux cents facettes – diamants qui s’allongent –  carte intime de l’univers des songes – devenir rêveur de flammes –  se laisser virevolter avec les étincelles qui s’étalent, se disloquent, s’étirent – se détachent du présent et créent leur propre monde – diffraction vers un ailleurs que l’on n’ose pas –  à ras de souffle – dans un léger sfumato de peintre – des bribes d’incertitudes ou de promesses – présence et disparition entrecroisées – dans cet entre-deux où dedans et dehors se croisent et s’emmêlent  – comment ne pas rêver de vivre dans cet asile de flou –

Elle vient de loin

Elle vient de loin mais ne voyage pas, elle reste là, tout près.

Sa chevelure bleue de Démone tranche sur sa peau opaline,
par transparence, le corps se devine mais qui voit -on ?

Ses yeux ne cillent pas, le monde regardé tressaille.

Elle va par les cœurs de son pas élastique,
Se retrouve blême, à la merci du petit matin.

Ses attaches sont de celles qui empoisonnent.
Quand sa tourmente se déverse, aucun brise larme peut en contenir la fureur ;

Elle n’a pas de petit mais fait comme si.
Elle ne connaît rien mais devine tout.
Elle est tout ce que vous n’êtes pas ou plutôt elle se nourrit de vos ruines.

Ce qu’elle dit n’est pas saisi ; ses paroles se déposent en un lieu, perdu de vous.

Avec son allure de folle, sa mise interlope et son regard d’outre tombe,
Vous l’avez déjà rencontré au détour de votre vie sans histoires ;
elle vous fascine et vous terrorise.

Un courant d’air soudain fait claquer une porte, 
le silence se fige, 
une brume voile la scène.

Elle s’est tournée vers vous et vous fixe.

Ce que ses yeux reflètent,
cet élancement douloureux, cette question lancinante à laquelle vous tentiez d’échapper et qu’elle a fiché en vous, vous le saviez déjà :
votre vie ne vaut rien sans la limite de la mort.

Poulet frites

Les couleurs chatoyantes, le soleil qui brûle sur la plage en été, les vagues qui lèchent le sable et les cuisses dorées recouvertes d’un fin duvet blond. Le clocher de l’église du village, ses pierres plus vieilles que la terre, l’humidité de ses murs et l’obscurité des vitraux. La faible lumière qui traverse, vient caresser négligemment le corps d’un Christ atrophié et trop triste pour moi. Mais les cloches retentissent et déjà le ciel bleu emplit l’espace, un long nuage filiforme s’étendant comme filigrane, traînée blanche sur la toile azur. Les gens parlent, le murmure de la foule jaillit des étals de marché resplendissant de leurs odeurs et d’un bazar bien calculé : poivrons, olives, nappes provençales et cigales musicales à gogo, attrape-touriste, madeleines de Proust et cornes de gazelles, cumin, origan et piment d’Espelette… Ou encore parfums alléchants d’un poulet qui suinte son huile sur des pommes de terre frites depuis des heures. Ça creuse l’air marin.