Maintenant tu es morte.
Tu es morte depuis longtemps, une quinzaine d’année aujourd’hui.

Je me souviens de l’odeur du pain dans la cuisine, la lumière claire du matin par la fenêtre qui laisse une trace sur la table où je prends mon petit-déjeuner. Des tartines beurrées sur le pain que tu venais de malaxer, laisser reposer, enfourner. Tu me proposais des histoires, des jeux et des jouets à profusion, il y en avait partout, il n’y avait aucune place à l’ennui. Des petits animaux à qui j’inventais famille et vie communautaire. Mes histoires envahissaient la table de la cuisine, les animaux se construisaient des cabanes avec des cailloux, des petits bouts de bois, des boites à chaussures que tu me donnaient ; tu mettais ton grain de sel dans mes histoires d’animaux, le pain cuisait à côté de nous. La lumière descendait.
Tu m’emmenais voir des dessins animés au cinéma, tu m’emmenais au parc, à la médiathèque à côté de ta maison, dans la petite rue pavée du centre-ville de la ville ordinaire où tu habitais et où j’habitais aussi. Tu m’emmenais dans ton monde à la lisière de celui des adultes, tu jouais des fois plus que moi, tu y croyais des fois plus que moi ; je ne pouvais pas grandir.

Les animaux et leurs maisons, leur école et leur hôpital, leurs éclats et leurs opacités restaient en place plusieurs jours, les adultes faisaient leur vie autour, tu faisais barrage pour laisser les animaux et mes histoires faire leur vie. Tu faisais barrage pour être de mon côté de la lisière, j’adorais ça. Tu m’inventais des histoires, je t’en écrivais dès que j’ai su écrire, je t’en ai dessiné dès que j’ai su tenir un crayon dans mes doigts jeunes et dodus.
Tu me racontais des blagues, des contes et bouts de ta vie, ça durait plusieurs jours, on sautait d’idées et d’aventures ensemble. Tu rajoutais des animaux et des cabanes, tu y croyais des fois plus que moi ; je ne pouvais pas grandir.

Maintenant tu es morte et maintenant je sais. Je sais que tu as utilisé le fait que j’étais enfant pour faire sur moi et sur mon corps des attouchements sexuels. Maintenant tu es morte et vraiment, heureusement, car toi vivante, mamie, et moi adulte, j’aurais empêché chaque enfant de ma connaissance de rester seul avec toi ; j’aurais expliqué à chaque personne ce que tu m’as attouché, ce que ça produit sur moi, ton inceste et le silence, ce que ça produit de haine de moi, j’aurais expliqué méticuleusement avec des arguments et des sources scientifiques avec des exemples tirés de notre relation, relation pourrie-moisie, aigreur-colère, tes histoires ne te sauveront pas. J’aurais hurlé à chaque adulte quand les mots se seraient échappés de moi, quand, épuisée, je ne pourrais que m’effondrer, pour espérer être crue et protéger. J’aurais écrit pour laisser des traces tangibles car les discussions se seraient dissoutes dans les souvenirs. J’aurais écrit des mails adressés, des romans anonymisées mais finalement pas tant, des textes à la colère lancinante. J’aurais milité dans des groupes de lutte contre les grands-mères qui attouchent les enfants qui inventent des histoires. J’aurais refusé de fêter quoi que ce soit en ta présence, j’aurais proposé mon numéro de téléphone et mon temps pour tous les enfants qui voudraient raconter des histoires qui leur seraient arrivées. J’aurais fait un grand feu pour les animaux, les cabanes et les litres et les litres de souvenirs, j’aurais demandé ton argent pour payer mes séance de psy, j’aurais demandé des excuses. J’aurais sûrement été injuste, ça aurait été délicieux.

A la place, tu es morte et je rassemble, péniblement et consciencieusement, les morceaux de moi-même éparpillés dans les tristesses floues et les colères lancinantes.

Fleur

Dans la salle d’accouchement
Tout le monde a vu naître le bébé
Mais qui a vu naître la mère ?

Comme fleur qui éclot, offerte
Blast d’une déflagration inobservable
Elle a éclaté, s’est ouverte
Fragmentée

Bourgeon compact
Elle s’est fendue en pétales innombrables
Les morceaux de son corps
Et de son âme
Que reste-t-il de la femme ?

Dans la salle d’accouchement
Tout le monde a vu naître le bébé
Mais qui a vu naître la mère ?
Dans un fracas silencieux

Avènement définitif et insondable
Dans l’obscurité de son ventre
Soudain vide

Soudain, au–dehors
La vie

Tes Converse noires affichaient sur le côté une pastille colorée nous laissant croire qu’un coucher de soleil pouvait naître et mourir sur la zone du péroné dans un mouvement perpétuel de l’image fixe avec un quintil de bandes allant du orange au vert pâle.
Savais-tu que cet hommage à Paul Klee reprenait en légèrement plus vif les couleurs de ton visage à peine rosé et de tes cheveux paille et ses mèches vertes délavées ?
Ton visage offrait cet aspect négligé du linge trop passé à la machine et nous disait autre chose. Il rêvait d’un ailleurs cet ailleurs punaisé sur tes chaussures, un endroit sans ciel bleu trop exposé à la vilenie humaine mais un ciel agencé exactement par une seule loi : celle du bonheur absolu soumis à l’unique règle de ces quatre couleurs délavées qu’aucun texte juridique aucun amendement aucun tribunal ne peut contraindre.
Un trouble subsiste pourtant, ton pantalon et ta veste en jean du même bleu que tes chaussures et ton visage combattent. Ce corps maladroit n’est pas celui de la contradiction mais celui d’un combat permanent entre le monde et nos rêves. Changer le monde avant qu’il nous change crie cette jeune fille déjà partie sur son skate.

Avant pour méditer on avait le feu de cheminée maintenant on a le hall de gare , le regard perdu dans une publicité animée pour livre d’un général d’armée, les doigts crispés sur le téléphone, cette plaie de lumière.

Le poids des feuilles mortes. Le poids des larmes.
Le poids dans la tête. La masse dans le corps.
Pesanteur jamais abolie.
Elle gravite, pas lourde, mais chargée.
Le poids des mots.
Peser ; mesurer ; balancer.
Choisir les bons.
Elle ne fait pas le poids.
Elle s’abandonne à la légèreté.
Elle n’oublie pas.
Le poids du ciel. La densité du soleil.
La chaleur des corps.
Le poids des doigts dans la peau.
Les mains lourdes de caresses.
Le poids des sourires.
Le poids des souvenirs.

L’endroit est plein de nos sourires.
Tu es l’inconnu
qui inonde la nuit.
Je me baigne dedans.
« Quel est ce parfum que tu portes à ton cou ? »

Ici le monde n’est pas monotone.
Le temps passe vite.

Nous sommes l’ici et maintenant.
Tu es l’air printanier
qui fleure l’interdit.

Je me plonge dedans.

Puis le jour se lève.
Le spectacle me laisse indifférente.
L’angoisse,
comme un corps étranger,
m’ assiège.

J’ignore tout de demain.

« Qui es-tu ? »

Tu es déjà loin.

Ton absence désormais m’appartient.
J’ai l’espoir encore,
que revienne le printemps.

VIDE

Ce ne serait pas un vide triste, ce serait juste un espace entre nous deux où nos sentiments pourraient faire leur vie sans que nos esprits les accrochent à l’espoir. Ce serait une possibilité permanente, un état dépourvu d’attente, un grand calme pour nos cœurs. Ce ne serait pas un creux ou un manque, ou une absence douloureuse, il n’y aurait pas de douleur. Il n’y aurait pas de température, ni de mouvement de l’air. On pourrait tout y inventer à partir de rien, et ce qu’on en ferait, on n’y serait pas attachés, on arriverait à en aimer, indéfiniment, le va-et-vient.

AVION

Chacun à tour de rôle on monterait dans la carcasse de notre futur, dont les ailes sont bien plus grandes, bien plus fortes que les nôtres, et chacun à tour de rôle on survolerait la moitié du monde pour retrouver la moitié de notre coeur ; car je serais la moitié de ton cœur et tu serais la moitié du mien, on aurait trouvé comment installer des parties de nous dans le cœur de l’autre tout en continuant à être entier. 

J’atterrirais sur un sol sucé par les palmiers, toi sur un sol rongé par les saisons, on porterait toujours des bagages nouveaux à ouvrir devant l’autre pour lui montrer des morceaux de vie froissés par la solitude.

MARRE

Avec deux R oui, je ne parle ni des canards des étangs de Ville d’Avray que j’aimerai toujours ni de nature jolie ni de libellule ni même des cygnes du parc d’El Estero qui parfois me manque malgré le bruit des voiture, je ne chante pas mon amour d’enfant pour la nature, non, au contraire, je parle de toi oui, j’en ai marre marre marre de toi oui, je reprend cet air-là ce ton qui me plaît bien même si je ne suis pas sûre qu’il soit bien le mien mais en fait, je m’en fiche, car j’en ai marre oui, marre marre marre de toi, c’est le bon adverbe qui décrit bien ce que j’ai de toi, je n’ai plus peur ni mal ni faim, ça tombe bien, je ne me marre plus non plus, ce n’est plus drôle

et toi, tu te foutrais un peu de ma gueule ?

LAVANDE

Ce serait une douceur comme

Ce serait une douceur comme

Une douceur comme une force oui 

Ce serait une douceur comme une force mauve, qui sent les grandes enjambées sur des paysages secs, et les petites chutes pas graves qui marquent un peu l’épiderme mais donnent à la vie ses recoins.

Ce serait une douceur comme le courage d’aplanir les reliefs de mon horizon, pour m’y reposer vraiment de façon confortable.

DEMAIN

Ce serait bien plus qu’aujourd’hui mais ce ne serait pas plus lourd, j’aurais enlevé plein de trucs encombrants, j’aurais effacé tous les clichés de mon écriture, j’aurais purifié mes vieilles pensées pour ne plus les confondre avec des sentiments, j’aurais trouvé une voie de poèmes pour y construire une route sur laquelle cheminer pour de bon, j’y aurais déposé de jolis pavés pas lourds et pas trop lisses pour ne pas glisser, j’y aurai construit des aires de repos sans culpabilité. 

MENUISIER

C’est ce que je ferais en aménageant le petit refuge de terre crue au fond de mon cœur de monde, il y aurait des étagères irrégulières où se disposeraient parfaitement les restes variés de mes jours et les morceaux de celles que j’ai été, et tous les livres refermés mille fois, et des milliers de fleurs séchées auxquelles mes larmes redonneraient leurs couleurs, parfois..

Il y aurait une table immense jamais vide, toujours un peu encombrée de choses que personne ne comprendrait, des œuvres en devenir et des pots de trucs pour nourrir mon corps et mes pensées. 

Il y aurait des boîtes sculptées dans des branches tombées d’arbres adorés, où je cacherais des rituels, un pour chaque poème, ça ferait beaucoup mais il n’y aurait personne pour se plaindre de mon bordel.