C’était une pièce où je n’entrais pas
je restais sur le seuil
aveuglée par toute l’agitation
soutenue par le dormant de la porte
je restais quelques secondes
puis repartais.
C’était une pièce où seules ensemble les femmes
______ – union désagrégée synchronisée –
se retrouvaient puis disparaissaient pendant des heures.
Ma mère et ses sœurs
______ – loin les hommes se tenaient loin
______ les hommes étaient tenus loin –
avaient assez de patience pour écouter & faire avec M.
pendant toutes ces heures.
Elle parlait elles parlaient trop pour moi,
je préférais lire et écrire des poèmes seule
m’éloigner des odeurs qui laissaient des nœuds dans mes cheveux
elles parlaient
______ des maris qui fument trop qui boivent trop
______ des enfants qui ne sont jamais là
______ de la famille qui se dissipe se dissipe alors qu’elles tentent de faire noyau.
Ce lieu
inconnu de gestes mais si familier d’objets.
J’y retourne
un peu plus longtemps à chaque fois
accueillie par cette lampe (i)conique
______ – éclairs instables blancs à 4 000° Kelvins –
par le ventre du four qui ronfle
par le poulpe qui pétille dans la friture
par la tranquillité mesurée ininterrompue de M. entre
l’évier la plaque le four la réserve
la table bleue en formica défoncée
(un des pieds commence à rouiller)
les murs jaunes ocres oranges
enduits d’éclats de rires et de conseils.
M. maintenant boite un peu entre le plan de travail et la porte du frigo.
______ M. a de la patience encore
pour préparer chaque étape plusieurs jours en avance
pour rincer, trier, rincer, couper les légumes
surveiller leur lente transformation
ils doivent mijoter pendant des heures
bercés d’ail, de gingembre et de sel
pour acheter le meilleur poulet du coin
trancher, briser les os, étirer la chair rose
______ – contraste sa peau brune –
refaire vivre à chaque fois des saveurs
______ pour toutes ces bouches et ces ventres
______ qui s’ouvriront.
M. a eu tellement de patience toute sa vie
qu’elle me confie
« je suis fatiguée, je suis tellement fatiguée
d’avoir tant fait d’avoir tant donné ».
Le riz cuit. Doucement.
Son portable sonne.
Elle quitte la cuisine.
Elle parle avec ce ton qu’elle n’emploie pas avec moi,
dans ce dialecte qu’on ne m’a pas transmis.
Ça se prolonge.
J’attends,
je surveille le langage de la vapeur
et sur la crédence
je guette la naissance des larmes
avant de baisser le feu.