Et surgissent les tristes

J’aime cette lumière. Elle peine à percer la nuit. Ses rayons se battent contre l’épaisseur de l’obscurité. Ils transpercent doucement son voile encore chargé de fraîcheur. C’est la clarté avant le soleil. On ne sait jamais quand les forces changent de camp. Il y a toujours un moment de doute : le monde ne va-t-il pas rester à jamais plongé dans l’invisible ? J’oublie. Dans quelques instants il fera moins froid. C’est très rapide. Dans un tremblement infime, la couleur parcourt la cime des arbres, les contours épais et sordides s’affinent, les silhouettes se détachent. Soudain l’obscurité devient bleue. Le monde troque le gris pour la vue. Elle émerge parmi les morts et tout recommence.

C’est à ce moment-là que surgissent les tristes. Le jour les enfonce dans l’errance. La terre s’ouvre où passent leurs visages insomniaques. On pourrait croire que la lueur les appelle et leur suture un peu le cœur. Elle les transperce pourtant comme une lance irrémédiable. Ils aiment la nuit, elle les rassure dans leur tristesse. Ils la diffusent avec vanité dans toutes les ombres du jour. Ils sont épais comme la lune et éhontés comme l’herbe. Ils propagent leur peine sans relâche. Ils ne cesseront jamais de nous imposer leur douleur. Sous leur regard, le ciel se transforme.
Et la lumière d’un coup, est pleine de terreur.

Elle traverse les espaces les yeux presque fermés elle sait se repérer elle ne voit qu’à moitié elle connait le chemin les dangers les angles elle sait cinquante ans qu’elle y circule dans cette maison des mains qui guident des mains des yeux l’escalier à monter elle s’obstine à grimper des mains qui frottent les murs tandis qu’elle regarde le sol qu’elle regarde ses pieds qu’elle voit le brouillard du carrelage ou bien tête penchée elle pense à toutes les choses qu’elle a à accomplir elle parle de toutes ses choses qu’elle doit faire pour combler la journée pour vivre la journée et ses chaussons râpés aussi vieux qu’elle est vieille ça glisse tout glisse ça caresse les espaces les tapis ça sait conduire la carcasse et sa tête penchée vers l’avant elle circule là dans ce monde sa maison sa vie avance avance encore et jusqu’où et jusqu’à quand jamais non jamais quitter cette maison entêtée elle tiendra elle tiendra ne veut pas le savoir les murs se taisent et transpirent en silence le flot des existences ils résistent aux secousses eux vieilliront plus tard.

Grandes eaux

Cette journée ne tourne qu’autour d’un seul axe
délavé, à force d’être reporté.
Il faut que je me lave, voilà le détail de ma journée.

Je préfère laisser ma tristesse
sur son sol, lui aussi à quoi bon le nettoyer
il ne me sert qu’à emprunter le chemin du canapé au frigo, du canapé au lit.
Des allers-retours sans conséquence ni substance,
peu de risque qu’il soit salit,
à part peut-être par une traînée de plis
repliés sur eux mêmes.

Il faudrait labourer sur mon passage,
déplier les maux et les exposer
à la lueur de mes volets fermés.

Il faudrait retourner le sol pour l’aérer
que quelque chose puisse y pousser,
des mots peut-être 
ou des fleurs fanées.

Strier sa surface pourrait être une idée,
créer de la matière,
donner de la consistance à mes pas.

Et pourquoi pas extraire les cailloux qui plombent
mon moral, les ramasser et les disperser
derrière moi pour que je trouve un autre chemin,
une autre journée lavée d’aujourd’hui
prête à être suspendue à son fil
et séchée à la lumière de
demain.

La vie à la fenêtre

La rue à cette heure matinale commençait à frémir. Le givre, sur les trottoirs déposé, scintillait à la lueur dorée des lampadaires. Ces derniers jours, le vent d’hiver avait pris ses aises, soufflant comme on pouffe, par éclats. Le silence peu à peu se brisait dans l’air vif.


Montaient alors les claquements des talons sur le bitume, le bruit de métal des rideaux qu’on soulève, les premières voix encore enrouées de la nuit et le crissement des pneus sur la route gelée. Les fumées argentées s’échappaient des cheminées comme aspirées par le ciel blafard, un ciel annonciateur de neige. Le bleu des montagnes par-dessus les toits s’altéraient doucement à mesure que s’égrenaient les minutes. On voyait désormais les enfants, en grappes, arriver de chaque côté de la voie, emmitouflés des pieds à la tête, le cartable sur le dos, les mains dans les poches et le rire en bandoulière. Mon regard
s’accrochait à l’élan de leur jeunesse. Avec joie, chaque matin j’attendais le passage de ces petits écoliers. Les ans avaient coulé sur moi sans que je m’en aperçoive. J’étais la Vieille, désormais. 

La vieille est assise derrière la fenêtre des heures durant. Spectatrice du monde, qui sans elle poursuit sa course folle. Le corps perclus de douleurs, l’esprit dégradé, la vieille ne bouge presque plus de son petit appartement ; ses jambes ne la portent guère dans les escaliers si raides des vieux bâtiments de ville. Sauf lors des visites, trop rares de son fils, de sa fille ou d’amis qui lui restent. Car il faut, à la vieille, des yeux, des bras et des oreilles pour aller au dehors. Même au dedans, maintenant, c’est difficile. Se déplacer du lit à la fenêtre, de la fenêtre à la table, de la table à la salle de bains. Le moindre geste devient compliqué pour la vieille qui vieillit. L’horloge, usée elle aussi, continue malgré tout à battre la mesure de ses journées. De bonne compagnie, elle est son repère, la gardienne de son passé et son joyeux carillon, le messager de son avenir, même incertain. La vieille ne veut avoir besoin de personne mais si quelqu’un, là, s’approche, elle a toujours quelque chose à lui dire. Car elle a vécu tant de choses, la vieille, de l’autre côté de la fenêtre.